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Avec ses hautes tours et ses murailles, le château abritait la cour où bêlaient quelques bêtes et chantaient quelques merles. Le maître d’arme aboyait à ses élèves de se remuer le cul, les chevaux agités épuisaient les palefreniers par leurs hennissements incessants et le tintement du métal sur lequel le forgeron abattait son outil se joignait au boucan de la cour.
Le vent soufflait, soulevait la terre desséchée en un tourbillon suffocant qui recouvrait la cour d’un voile de poussière. Les travailleurs se voyaient obliger de porter leur manche contre leur nez et de cloître fermement leurs paupières. Ils carraient la mâchoire et soufflaient à travers leurs dents, leurs muscles tremblotaient et la sueur inondait leur front.
Il allait bientôt être midi et au loin la cloche de la chapelle retentissait et leur vrillait les tympans.
« La reine ! »
Ouvriers, combattants, forgerons et palefreniers se redressèrent abruptement à la voix portante du maître d’arme, se hâtant de s’aligner et de se courber en des révérences maladroites que personne n’avait jamais pris soin de leur apprendre. Certains se dépêtraient avec leurs mains poisseuses tentant au mieux de les cacher dans les plis de leurs chemises amples.
Sous les pas joviaux de la reine les cailloux du chemin de terre craquelaient. Ses bouclettes châtaigne, ornées de perles aigue-marine et de rubans qui s’entrecroisaient entre les mèches en des arabesques somptueux, dégringolaient sur ses épaules. Pourtant parée d’or et de soie, Guenièvre Pendragon gambadait dans la cour du château comme une enfant ses jupons virevoltant autour d’elle. L’air frais caressait les parcelles de sa peau dénudée, déclenchant une myriade de frissons dans tout son corps. Pourtant elle souriait. Sur son chemin, elle laissait ses doigts effleurer les pétales des fleurs hautes et parfois cueillait une feuille rougie par la saison.
Guenièvre adorait l’automne. Petite, elle était tombée amoureuse des couleurs, de la fraîcheur des vents et des festivités. Grand-père Goustan l’emmenait souvent aux marchés d’automne où elle goûtait de ses lèvres tremblantes d’excitation le jus des poires fraîchement pressurées, s’amusait à palper les courges et les potimarrons gisant sur les stands des commerçants et suppliait la fille de la laitière de lui apprendre à faire ses jolies couronnes de feuilles. Si elle avait pu choisir entre ses couronnes d’or et de pierres et celles de feuilles et de fleurs lorsqu’elle était devenue reine, Guenièvre n’aurait pas hésité une seule seconde.
« Bon matin ! » Elle s’écria toute guillerette comme elle l’était toujours.
D’habitude les travailleurs prenaient quelques secondes pour se lancer des regards entre eux. Lorsque la reine n’était accompagnée ni du roi ni du Seigneur Léodagan ni de Dame Séli, leurs muscles se déliaient alors, certains relevaient même la tête et les plus courageux osaient retourner à la reine sa salutation d’un geste de main incertain. Le maître d’arme dont le visage était si souvent renfrogné laissait alors entrapercevoir l’ombre d’un sourire, mais, toujours soucieux des traditions, il murmurait quand même que tout cela n’était pas très convenable.
Guenièvre balayait sa remarque d’un geste de main, adressait des sourires lumineux à tous ceux qui, par mégarde, croisaient son regard. Elle s’approchait parfois d’un palefrenier, parfois d’un écuyer et lui demandait son prénom et ce qu’il le passionnait, puis elle recommençait avec un des jeunes hommes qui apprenaient le maniement de l’épée sous l’enseignement du maître d’arme. Et, comme à chaque jour, la reine s’intéressait aux petits travailleurs du château, leur posait des questions sur leur métier ou même leur humeur. Elle leur intimait de reprendre le travail comme si elle n’était pas là et observait, parfois demandait à ce qu’on lui montre. Le forgeron la laissait parfois tenir ses lames fraîchement aiguisées, les palefreniers lui montraient comment brosser les poils des somptueux chevaux de la cour. Elle arrachait même de certains ouvriers des plaintes honteusement murmurées et leur assurait qu’elle en parlerait au roi pour essayer de les régler au plus vite.
La reine s’enquérait ensuite des ragots auprès des ouvriers les plus bavards : Les palefreniers en avaient ras le bol des juments malades du Seigneur Perceval, les cuisiniers concoctaient une spécialité irlandaise pour la fin de la semaine et le petit du Baron de Wessie s’était encore enfui et avait forcé ses précepteurs à le faire pourchasser partout dans le château toute la journée d’hier.
Mais aujourd’hui, l’insoutenable vrombissement de la cloche persistait et ni les ouvriers ni le maître d’arme ne décrochaient un mot, aucun n’osait même regarder leur reine.
Dans les couloirs, c’était la même tisane. Les quelques serviteurs qu’elle croisait évitaient son regard, certains se figeaient en la voyant et d’autres faisaient carrément demi-tour dans le sens opposé. Lorsqu’elle rentra dans la salle à manger, les deux gardes postés devant l’entrée écartèrent leur lance d’un mouvement soigneusement coordonné pour la laisser passer et lorsqu’elle les dépassa, sa fragrance s’évaporant déjà de l’air qu’elle avait remuée, ils échangèrent un regard imprégné d’inquiétude. Était-elle au courant ?
Le commandant de la garde les aurait rabroué et bien comme il faut. Un garde ne s’attache pas, jamais. Leur mission était de veiller sur le château et ses habitants de manière détachée, ++ seulement les gardes assignés à la surveillance de la salle à manger n’y arrivaient pas. Assister aux repas de la famille royale était devenu un petit plaisir dans une vie répétitive et éreintante. Toujours droits et silencieux au point de disparaître, ils esquissaient des sourires discrets aux bêtises du frère de la reine, évitaient les éclats de porcelaine lorsqu’une énième assiette s’éclatait contre le mur et échangeaient des regards emplis d’amusement aux soupirs du roi lassé par ses beaux-parents et aux sourires de la reine.
Mais la reine ne sourirait pas ce midi, et ils n’étaient pas sûr quand elle sourirait à nouveau.
Assise à sa place habituelle, la reine s’empara d’une lamelle de fenouil qu’elle enroula amoureusement d’une tranche de saumon fumé saupoudré d’aneth et assaisonné de jus de citron. Elle croqua dedans avec entrain.
« Le rwoi n’est pas là ? » Elle demanda dans l’étrange silence qui alourdissait la pièce.
Dame Séli et Seigneur Léodagan échangèrent un regard et Yvain, la tête nichée dans son assiette, grignotait à son raisin de table en silence. À l’entrée, les gardes tressaillissent avant de tenter de se composer à nouveau. Un garde ne s’attache pas, se remémoraient-ils avec violence.
« Mais quoi, mais qu’est-ce qui se passe à la fin aujourd’hui ? » Guenièvre finit par demander en avalant difficilement sa bouchée
Les traits du Seigneur Léodagan se creusèrent et Dame Séli posa sa cuillère dans son assiette inentamée.
« Guenièvre. » murmura alors le père de la reine.
Les modulations de sa voix trahissaient soudainement sa fatigue et jamais le Sanguinaire n’avait paru aussi vieux.
Séli releva alors sur sa fille un regard empli de douleur, et soudainement Guenièvre se souvint de quand ses parents lui avaient annoncé que grand-père Goustan était terriblement malade. Ils savaient quelque chose qui allait la blesser. Le même regard doux, les mêmes gestes incertains envers elle, cette prudence qu’on utiliserait avant d’approcher un animal blessé qui risquerait de devenir agressif. Guenièvre regarda autour d’elle, à droite et à gauche, ses mains tremblantes palpant sa bouche, et cherchant désespérément dans le regard de sa mère une réassurance. Elle n’en trouva aucune. Pourquoi étaient-ils tous aussi silencieux, fuyants et où était Arthur à la fin ?
Dehors, le bruit assourdissant de la cloche s’accentua et on n’entendait plus que ça désormais.
« Démétra est enceinte. »
