Chapter Text
Une agitation fébrile électrifiait le château depuis les premières lueurs de l’aube.
La veille déjà, une cohue de serviteurs infatigables astiquaient les tables, viraient les moutons de poussière et les vilaines odeurs par les fenêtres, nettoyaient les carreaux et les sols. Aucune pièce, aucune salle de bain, aucun placard n’avaient été oubliés. Winterfell n’avait jamais autant brillé depuis la naissance d’Uhtred. Lui et Brida étaient partis se réfugier dans les bois aux alentours, agacés par cette ambiance quelque peu surréaliste, et par l’attitude quelque peu maniaque de Sansa, qui distribuait déjà des ordres comme une grande dame sous l’oeil émerveillé de leur mère. Ils s’y étaient voués à des activités plus… attrayantes.
Aujourd’hui, tout le monde participait à cette marée d’excitation montante, si bien que même Uhtred s’y mêla. Il se réjouissait malgré tout d’enfin rencontrer le roi Robert, qu’il n’avait jamais vu malgré sa proximité avec son père, ainsi que les glorieux manteaux dorés de sa Garde Royale, le Régicide à leur tête. Le cortège royal atteindrait l’intérieur des murs de Winterfell en fin d’après-midi. Robb, Jon et Arya partageaient son impatience, enthousiastes à l’idée de voir débarquer dans leur château froid et tranquille tant de figures politiques et militaires d’une telle importance. Theon affichait son petit rictus arrogant qui lui donnait envie de lui péter les dents, quant à Sansa… par les dieux, elle était hystérique depuis le milieu de semaine. Il se murmurait déjà ici et là que cette réunion des cerfs et des loups verrait la mise en place de son mariage prochain avec le premier-né de Robert. Sansa, qui avait baigné toute sa vie dans des chansons de chevalerie, était extatique à l’idée d’enfin rencontrer son prince charmant.
Et même si ce comportement d’excitation et de nervosité constantes lui sciait doucement les nerfs, il ne pouvait s’empêcher d’en être un tout petit peu ému. Imaginer sa petite sœur se marier et trouver le bonheur aux côtés de son futur époux le ravissait intérieurement, même s’il roulait discrètement des yeux dans son dos lorsqu’elle en parlait. Mais il n’avait pas oublié de bourrer un coup dans les côtes de Brida lorsque cette dernière s’était méchamment moquée de Sansa, ni de lui offrir un sourire rassurant lorsqu’elle apparut en se tordant les mains d'angoisse lors du jour j, somptueuse avec ses longs cheveux flamboyants tressés à la nordienne et sa robe aux couleurs de leur bannière.
« Tu es parfaite. » lui souffla-t-il au creux de l’oreille avant de s’éloigner vers ses frères. Une fois à leur hauteur, il ricana à voix basse : « Dix sols qu’elle va se recoiffer trois fois avant l’arrivée du cortège. »
« Tenu. » sourit Jon en ébouriffant les cheveux de Bran et de Rickon, debout devant eux, qui éclatèrent alors en vaines protestations mais ne parvenant guère à intimider le bâtard, ils s’éloignèrent d’un pas furibond à l’autre bout de la cour. « Oh, ça en fait déjà une. »
Uhtred eut un haussement d’épaules exagérément arrogant en balançant son bras autour des épaules couvertes de fourrure de Robb, qui caressait distraitement l’ossature musculeuse de son loup, Vent Gris, qui montrait les dents en grondant doucement à l’adresse de Broussaille, l’impétueuse bête sauvage de Rickon au poil aussi sombre que la nuit. Malgré tout, ils ne craignaient rien. Les deux loups aimaient dévoiler leurs crocs sans pour autant s’attaquer l’un et l’autre.
« Que dire ? Les Dieux sont de mon côté. »
« Vantard et isolent. » grimaça son jumeau en lui assénant un gentil coup de tête. « Comment avons-nous pu partager le même ventre durant neuf mois ? »
« On a dû s’en raconter des choses ! »
« Probablement des foutaises avec toi. » soupira Robb, mais sans perdre son sourire affectueux. « Des grossièretés qui auraient fait pleurer Mère et Sansa, et qui les aurait poussé à prier pour nos âmes durant plusieurs jours. »
« Deux fois. » grimaça Jon, extérieur à leur conversation, et Uhtred émit un ricanement nasillard, sûr de lui.
« Mais qui ne t’ont guère détendu la queue. Laisse-la un peu sortir au grand jour, mon frère, ça ne t’en fera que le plus grand bien et ces jouvencelles t’ont remercieront. » Il désigna du menton un groupe de jeunes filles gloussantes parmi lesquelles se trouvait Jeyne Poole, la meilleure amie de Sansa. « Crois-moi. »
Robb leva les yeux au ciel.
« Comme toi avec Brida peut-être ? »
« Exactement comme moi avec Brida. » rit Uhtred, qui la trouva rapidement du regard. À l’arrière de la cour, perdue entre les servantes, elle n’avait cependant pas daigné ôter ses habits d’homme au grand damn de la maîtresse du château, qui lui jeta une oeillade dédaigneuse, positionnée aux côtés de leur père. « Cette fichue diablesse ne tient pas en place, et nous avons trouvé un bon équilibre. »
« Mère va surtout lui arracher les yeux si elle continue à se pavaner dans le château comme la personne qui a effectivement dépucelé son fils chéri, et tu ne veux pas d’une épouse aveugle. »
« Qui parle d’épouse ? Je te parle de partie de jambes en l’air, de gémissements dans le foin, de petits seins qui se contorsionnent – » il approcha davantage son visage de celui de son jumeau, amusé par l’expression révulsée qui lui tordait de plus en plus les lèvres. « Pas besoin d’une épouse pour… »
« Ça va, ça va. » l’arrêta Robb, écoeuré, avant de se dégager de son emprise.
Jon pouffa de rire à leurs côtés, avant de se figer avec une moue boudeuse, les yeux plantés sur la forme tremblotante de Sansa.
« Eh merde, troisième fois. » ronchonna-t-il en se saisissant de sa bourse et en déversant dix pence dans le creux de la paume de son demi-frère. « Tu as de la chance que je sois bon joueur. »
« Toi, tu as de la chance d’être honnête sinon je t’en aurais corrigé. » rétorqua Uhtred, ravi, tout en glissant l’argent dans sa poche. Soudain, il fronça les sourcils. « Où est Arya ? »
« Sans doute en train d’essayer d’esquiver la cérémonie. » rétorqua laconiquement le bâtard. « Mère voulait l’obliger à se vêtir d’une robe qu’elle déteste par-dessus tout, alors elle a pris la fuite. Elle était furieuse et la dernière fois que je l’ai vue, elle essayait de se cacher dans un tas de foin alors que Mère avait lancé septa Mordane à sa poursuite. »
« Et elle a perdu la guerre. » déclara Robb en voyant leur petite sœur arriver, habillée d’une ample robe de soie bleu vif effectivement d’assez mauvais goût, l’oeil enragé, maintenue par les épaules par la sèche et sévère septa Mordane.
« Vingt pence qu’elle va – » commença Uhtred.
« Non, la ferme, je ne joue plus avec toi. » le coupa Jon, ronchon.
« Quoi ? Ce n’est pas juste ! Juste parce que les Dieux m’aiment passionnément et parce que je suis un homme incroyablement séduisant tu – »
Le reste de la plaisanterie d’Uhtred mourut dans le vacarme d’applaudissements et de cris de joie qui s’installa lorsque les premiers chevaliers de l’escorte royale traversèrent les portes de Winterfell. Des femmes positionnées à côté des grilles se saisirent de paniers de pétales dorés, qu’elles jetèrent sur leur chemin. Les rangs se resserrèrent lorsque tout le monde tenta de se rapprocher du chemin principal pour mieux voir. Les bannières du cerf noir et couronné sur fond ocre apparurent, claquant fièrement au vent, et se joignirent à celles du loup rugissant qui se trouvaient déjà dans la cour. Le roi ne tarda à apparaître.
La déception que ressentit Uhtred fut une chute rude.
L’homme sous ses yeux n’avait rien à voir avec Robert l’Usurpateur, le féroce rebelle aux cheveux de nuit et à la hache ensanglantée qui avait levé les Sept Couronnes contre leur propre souverain. L’incroyable combattant dont la dextérité, la force et l’intelligence militaire étaient louées de part et d’autre. Le héros inarrêtable qui, digne des chansons de chevalerie de Sansa, avait combattu au nom de l’amour véritable et vu sa bien-aimée périr tragiquement au terme de la guerre. Le sanglier personnifié qui chargeait les rangs ennemis et envoyait des coups si puissants qu’il pouvait s’attaquer seul à un mur de boucliers.
Le soi-disant roi qui apparut aux yeux de tous était vieux et obèse, sa chevelure noire semblant majoritairement grisonnante, son visage tiré de rides, son nez rougeaud, ses traits dénués de toute délicatesse chevaleresque, son double menton gigantesque… Uhtred eut le coeur serré pour son père qui, à plusieurs pas de lui, semblait tomber de haut en reconnaissant à peine son ami d’enfance si estimé. Ils s’enlacèrent néanmoins avec un rire sincère.
« Je n’aurais jamais cru que c’était le roi s’il n’avait pas cette fichue couronne… » grommela-t-il à l’oreille de ses frères, qui paraissaient un tout petit peu moins déçus que lui.
« Il a quand même une quarantaine d’années. » chercha à l’excuser Robb.
« Il ressemble aux alcooliques éméchés qu’on trouve sur les bancs de la Bûche qui Fume… Ceux qui mourront un jour au milieu des cochons et de la merde séchée. » murmura en retour Jon, le nez plissé de dégoût, même s’il essayait au mieux de le dissimuler.
Les autres membres de l’escorte royales s’avérèrent bien plus intéressants.
Suivant le souverain de près apparurent trois membres de la Garde Royale, resplendissants sous leurs glorieux manteaux blancs. L’un d’entre eux, beau et souriant, les cheveux dorés et un sourire en coin perpétuellement à la bouche, devait certainement être le Régicide. Uhtred savait que leur père le détestait, sans savoir exactement pourquoi. Il devinait néanmoins à sa seule vue que l’arrogance et la désinvolture dont faisait montre le chevalier ne devaient effectivement guère plaire à lord Eddard. Les deux autres étaient laids et tiraient la gueule.
Uhtred vit Sansa presque tressaillir lorsque le prince apparut, escorté d’un cavalier imposant masqué d’un heaume. Et contrairement à ses frères quelques secondes plus tôt, elle ne fut pas déçue. Le garçon était mince et beau, doté des mêmes cheveux brillants que ceux de son oncle et que le reste de la famille de sa mère, les lions du Roc. Il adressa un geste de main à la foule, puis posa pied à terre où il rejoignit son père. Sa mère, la reine dont la beauté était chantée de part et d’autre dans les Sept Couronnes, descendit du carrosse, accompagnée de ses deux autres enfants. Elle était effectivement splendide, mais d’une beauté dure, la sévérité et le charme se mêlant sur son visage superbement dessiné. Rien à voir avec son cochon de mari.
Pour finir, il aperçut un duo atypique formé par un nain au sourire mordant – qui ne devait être autre que Tyrion le Lutin, le frère de la reine – et un homme fin et svelte porteur des caractéristiques physiques de la maison Baratheon. Sans doute était-ce le cadet du roi, qui n’était qu’un enfant de la rébellion, mais Uhtred ne parvenait guère à se souvenir de son nom. Tous deux remontaient lentement le chemin en conversant, sans sembler se soucier de ce qui les entourait. Il devina sans peine que c’était sans doute là deux esprits aiguisés qui parlaient ensemble, aux seuls traits de leurs visages. Ils respiraient l’intelligence la plus pure.
Uhtred détourna son attention lorsque l’accueil du roi et de sa famille fut fini, toutes les politesses et banalités possibles échangées entre eux, et que la foule fut libre de se disperser. Les festivités pouvaient donc commencer, et Uhtred en était ravi.
.
.
.
Il dansa une vingtaine de minutes avec Arya, la faisant tournoyer infernalement au milieu des rires tonitruants, des coupes de bière noire et moussue, et du chant joyeux des ménestrels réunis à l’arrière de la salle. À la fin, il n’arrivait même plus à tenir debout tellement il avait la tête qui tournait. Il finit par prendre sa petite sœur par les épaules et lui embrasser le front avant de la pousser gentiment vers la table où elle était supposée dîner et converser en compagnie de la princesse Myrcella, noyée dans les papotages superficiels de Sansa et de Jeyne qu’elle n’avait jamais pu supporter. Sansa lui était d’autant plus insupportable ce soir, alors qu’elle envoyait des regards énamourés au prince Joffrey, assis un peu plus loin à la table royale. Uhtred l’observa s’y diriger avec la démarche d’une condamnée à mort, la tête rentrée dans les épaules et les poings crispés, et il eut un sourire tendre. Les querelles de ses sœurs l’avaient toujours fait rire.
Il retourna s’affaler lourdement aux côtés de Robb et vida avidement sa coupe de vin d'Eté, pour s’en servir une autre. Sa mère, qui parlait avec la reine Cersei, lui fit les gros yeux et il lui adressa en retour un sourire rendu paresseux par l’alcool. Il n’était pas idiot ; il savait que lorsqu’il ne serait plus en état de voir clair, il se rendrait dans les écuries pour continuer de boire jusqu’à plus soul avec Jon et Brida. De toute façon, le plus ivre d’entre eux restait de façon assez ironique le roi en personne. Secoué par des bouffées de rire tonitruant, il avait une servante sur les genoux qu’il tripotait indécemment sous le regard meurtrier de son épouse.
Ce fut d’ailleurs l’argument qu’il servit à Beocca, le mestre de leur château, lorsqu’il vint le sermonner, sommé par lady Catelyn.
« Je prends exemple sur mon roi. » ricana malicieusement Uhtred en sirotant une gorgée d’alcool. « Vous devriez en faire autant, Beocca. Allez, venez danser avec moi ! »
Comme d’habitude, ses commentaires scandalisèrent au plus haut point l’homme religieux, dont le crâne chauve brillait à la lueur des torches et les couches de vêtements crème prêchaient à elles seules la bienséance et la piété, deux notions qu’Uhtred n’avait jamais intégré en dépit de toutes les heures passées à répéter des passages de l’Etoile à sept branches durant son enfance.
« C’est hors de question ! » glapit-il en voyant son ancien élève se lever pour essayer de l’entraîner joyeusement vers la piste de danse. « Non, Uhtred ! Laisse-moi tranquille ! Uhtred ! »
Uhtred fit un autre pas, et Beocca se hâta de se replier à l’autre bout de la salle, à l'abri dans le champ d’action de lady Catelyn, sous les éclats de rire de Robb.
« Arrête de traumatiser ce pauvre prêtre. » gloussa-t-il, bien qu’un peu moins éméché que son frère. « Il va vraiment finir par faire une syncope si tu continues. »
Uhtred haussa les épaules, s’enfilant une nouvelle lampée.
« Je sais qu’au fond il adore, il n’en a juste pas conscience. »
La soirée continua de plus belle, et le chant des ménestrels prit davantage d’ampleur. Sansa dansa évidemment avec Joffrey, rougissante, et la jeune princesse Myrcella avec Robb. Parfaitement dans son élément, Uhtred fit tournoyer entre ses mains expertes une quinzaine de jeunes filles de noble naissance dont il oublia le nom et le visage sitôt qu’elles eurent quitté ses bras. Au bout de trois heures de banquet, la table royale finit par se joindre à eux. La reine partagea une valse avec son frère Jaime, puis avec leur père, qui semblait comme toujours assez mal à l’aise dans ce genre d’évènements, raide comme un piquet, le regard presque fuyant. Uhtred applaudit à chaudes mains lorsque ses parents, timidement, dans l’élan de la chaleur du moment, se mêlèrent enfin à une danse intime et discrète. Le roi Robert restait quant à lui assis à table, buvant et tripotant sa servante. Bran et Arya se poursuivaient un peu partout dans la salle en riant.
Ce fut agréable. Uhtred aimait ce genre de bonne humeur communicative à laquelle avait cédé cette ambiance pesante et solennelle de tout à l’heure. Il était heureux. Il voulait boire et danser dans ce genre de réceptions pour toujours. Il finit par quitter la salle d’un pas titubant et rejoignit les écuries, où il s’affala dans le foin en partageant les choppes de bière de Jon et de Brida et où il s’endormit pour quelques heures.
Il s’éveilla avec le corps chaud de Brida écrasé contre lui, les torches soufflées par le vent hivernal, et la langue chaude et baveuse de sa louve, Gisela, couvrant affectueusement ses joues et son nez. Le poids de la jeune fille qui s’était allongée à califourchon sur lui, l’utilisant comme matelas, et qui lui ronflait désormais avec allégresse dans le creux de l’oreille, l’empêcha un temps de se débattre contre les assauts amoureux de sa louve. Uhtred la fit doucement glisser sur le côté, dans la paille, et se releva en chancelant, s’efforçant de distinguer dans la pénombre ce qui l’entourait. La cour était pratiquement déserte maintenant, à l’exception des quelques hommes qui se gaussaient au coin du feu en se claquant la cuisse. Jon avait quant à lui disparu, parti probablement enfouir son corps dans ses draps, plus confortables que la paille, le vent froid, et l’odeur persistante de crottin.
Alors qu’il traversait la cour, s’apprêtant à en faire de même, il pila net en trouvant la porte du petit septuaire entrouverte. Outre sa mère, Sansa et mestre Beocca, personne ne s’y rendait jamais, la totalité du château de Winterfell priant les Anciens Dieux que vénéraient jadis les Premiers Hommes. Uhtred était également de ce bord et n’avait plus mis les pieds dans ce lieu saint depuis ses neuf ans, à la légère déception de sa mère qui avait pu se consoler de ce refus grâce la foi considérable de Sansa. Une fois encore, personne d’autre n’y entrait jamais, et ce n’était guère l’habitude de sa mère, sa sœur ou de Beocca de venir prier au milieu de la nuit.
Guidé par sa seule curiosité et sans doute également par la désinhibition de l’alcool, Uhtred entra sur la pointe des pieds, Gisela reniflant le sol sur ses talons. Le lieu de culte n’avait guère changé, étroit et minuscule à cause des sept autels décorés sobrement de quelques pierres précieuses qui captaient la lueur des chandelles, et empestant toujours l’encens à plein nez. Il grimaça, le temps de s’habituer à l’odeur. Et devant l’autel de l’Aïeule, à genoux, se tenait quelqu’un qui n’était ni sa mère ni Sansa et encore moins Beocca. Uhtred s’avança encore, réellement intrigué.
En dépit du maigre éclairage, il reconnut l’ossature fine, gracieuse et reconnaissable du frère du roi, dont il n’avait toujours pas appris le nom lors de la soirée festive. Paumes levées vers le ciel, il avait les yeux clos avec ferveur. Il fallait aussi dire que ce dernier était resté très discret, assis à la table royale, où il avait conversé poliment avec son père, avant de monter se coucher assez tôt sans participer plus que nécessaire aux festivités. Il était apparemment le strict opposé de son aîné ; pieux, peu bavard, conscient de son rang. En fait, ils se ressemblaient autant que le soleil et la lune. Le feu et l’eau. Et Uhtred aurait pu continuer longtemps ses stupides métaphores à deux pence, mais son pied percuta bruyamment une cruche de métal, par terre sur son chemin, et il jura entre ses dents serrées en essayant d’étouffer le bruit.
En vain.
Le frère du roi souleva d’un coup sec ses paupières et se retourna avec une lenteur presque dédaigneuse. Uhtred le fixait avec embarras, ne sachant pas trop quoi faire, quoi dire alors, se tordant les mains, il finit par bégayer :
« Mille pardons lord, je ne voulais pas vous dérang – »
« Tu es ivre. » le coupa-t-il d’un ton cassant, qui lui gela immédiatement les veines. Il laissa son affirmation résonner quelques secondes avec le poids d’une condamnation à mort entre les murs du septuaire, avant de reprendre. « Ivre au sein de la maison des sept figures divines. Comment oses-tu ne serait-ce qu’y faire un pas dans cet état ? »
Il n’avait guère haussé le ton, mais Uhtred ne put s’empêcher de reculer d’un pas devant l’ampleur de son indignation. Il cligna des paupières, perplexe et un petit peu honteux de son propre comportement. Comment un homme aussi frêle, toujours agenouillé sur les dalles du septuaire, pouvait-il donc l’intimider autant au seul son de sa voix de fer ?
« Je suis vraiment navré, lord. » tenta-t-il à nouveau, penaud.
Le frère du roi balaya sa tentative d’excuse du revers de la main, avant de se redresser et de le fixer droit dans les yeux, ses mains venant se refermer dans son dos. Nom d’un barral, il se tenait droit comme un piquet.
« Tu fais pire que me déranger, mon garçon, tu fais subir un affront à ma religion. J’espère que tu en es désolé et repentant. »
« Je le suis. » bafouilla-t-il tant bien que mal, décidément la queue entre les jambes. « Je vous jure que je le suis. »
Les yeux de son interlocuteur ne firent que s’étrécir davantage, impitoyables.
« Tu es Uhtred, c’est ça ? Le cadet de lord Stark ? » Uhtred hocha la tête, espérant que cette information adoucirait l’opinion qu’il avait de lui et qu’il pourrait aller se coucher sans subir davantage les foudres du seigneur de l’Orage. Malheureusement, les Dieux n’étaient pas de son côté ce soir-là. « Fort bien. Je m'entretiendrais avec lui ou avec lady ta mère sur le châtiment adéquat, et nous pourrons mettre cette affaire de côté. »
Il semblait satisfait de conclure ainsi, mais Uhtred doucha tout son semblant de contentement, alors que son naturel revenait au galop.
« Pardon ? » explosa-t-il. « Un châtiment, lord ? Je n’en mérite aucun ! »
« Je ne négocierai pas avec toi. Si tu n’es pas repentant de ce que tu viens de faire, alors autant te punir davantage pour t’éclaircir les idées. »
« Mais lor – »
Le frère du roi dressa sa main, d’un geste d’autorité qui lui semblait extrêmement naturel, et les protestations furieuses d’Uhtred se bloquèrent dans sa gorge.
« Il suffit. Vas te coucher, dessoule, et nous en reparlerons demain, tu peux me croire. »
Enragé, il tourna vivement les talons et Gisela lui lapa la main, sans doute en guise de réconfort, alors qu’il quittait le septuaire à grandes enjambées. Même s’il aurait souhaité aller jusqu’au bout et défendre son sort, il ne pouvait pas se permettre de contrer la volonté du frère du roi, l’un des seigneurs les plus influents et les plus puissants des Sept Couronnes. Dans son état, un mot de trop serait sorti et l’affaire serait devenue réellement grave. D’une petite visite innocente dans le septuaire avec de l’alcool dans le sang, il aurait réussi à être condamné à la décapitation publique dès le lendemain si leur conversation avait continué sur le même ton.
Bouillonnant de rage, il rejoignit son lit et écouta la respiration endormie de Robb jusqu’à lui-même trouver le sommeil.
.
.
.
Il fut réveillé par une main calleuse qui secouait gentiment son épaule et, ouvrant un œil grognon, il découvrit sans surprise son père au chevet de son lit. Un pli d’inquiétude sur le front, il lui dit aussitôt :
« Habille-toi et rejoins-nous dans la salle à manger, le roi et son frère souhaitent avoir une entrevue avec toi. »
Uhtred eut un hoquet d’incrédulité, avant de se masser l’arête du nez à l’aide de son pouce et de son index. Il soupira longuement, alors qu’une migraine commençait à prendre place entre ses tempes et que son père se volatilisait par la porte. La veille, il avait dérangé le frère du roi dans sa prière alors qu’il était ivre, et avait haussé le ton en sa présence, alors évidemment qu’il y allait avoir des répercutions. Pourquoi ne s’était-il même pas posé la question en s’endormant ? Sans doute était-il trop furieux pour alors l’envisager. Quel imbécile.
Il s’exécuta à la hâte, se couvrant de vêtements propres qui ne feraient guère honte à ses parents, puis essaya de démêler quelques minutes les nœuds hirsutes qui se multipliaient dans ses longs cheveux, qu’il finit par hisser en son mi-chignon habituel avec un soupir désespéré. Jetant une oeillade jalouse à Robb, qui dormait encore avec l’insouciance d’un nouveau-né, il quitta la chambre, l’estomac un peu serré.
Comme promis, son père ainsi que le roi et son frère l’attendaient dans la grande salle, déserte pour l’occasion. Sa mère était également présente, les lèvres pincées et les sourcils froncés, et Uhtred eut momentanément l’impression d’être Arya, qu’il allait se faire passer un savon pour avoir fui les travaux d’aiguille de septa Mordane. Mais c’était évidemment plus grave que ça. Tout était plus grave en présence d’une altesse royale. Il ne put s’empêcher de remarquer la coupe de vin dornien que Robert pressait vers ses lèvres humides, ainsi que les regards exaspérés que les deux frères se jetaient l’un à l’autre.
La lune et le soleil.
L’eau et le feu.
Il prit place dans un fauteuil en face de ce tribunal improvisé, et attendit patiemment qu’ils prennent la parole.
Ce que ne tarda à faire Robert avec un soupir théâtral, posant bruyamment sa coupe sur la table derrière lui.
« Bon mon garçon, comme tu peux l’imaginer, nous sommes ici pour parler de cette affaire d'une immense importance de la nuit dernière, qui ne pouvait apparemment pas attendre cet après-midi. » maugréa-t-il, s’attirant un regard tranchant de la part de son cadet. Uhtred refoula à grand peine un grand sourire moqueur – le roi lui-même avait conscience du ridicule de la situation, c’était dire. « Nous devons donc décider de ton châtiment. »
« Je propose qu’il reste agenouillé deux heures en prière dans le septuaire. Cela permettrait d’atténuer l’offense qu’il a infligé aux Sept. » proposa sa mère d’un ton austère, et devant l’expression indignée de leur fils, elle croisa les bras avec un tressaillement dangereux des narines. « Ne fais pas cette tête, Uhtred, tu as manqué de respect envers Dieu et un membre de la famille royale. Ce n’est que justice. »
Paraissant satisfait de cette intervention, le frère du roi lui adressa un hochement de tête.
« Si je puis me permettre, » évidemment qu’il peut se le permettre, songea Uhtred, de plus en plus agacé. « j’aimerais proposer ma propre idée. Vous avez accepté de devenir la Main de mon frère, me semble-t-il lord Stark, et j’ai cru comprendre que vous emmènerez avec vous vos filles et ce fils-ci. »
« Père ? » s’exclama aussitôt Uhtred, les yeux écarquillés.
Son père allait devenir la Main ? Sansa, Arya et lui allaient quitter Winterfell, leur mère et leurs frères ? Jouer aux courtisans à Port-Réal ? Il n’en revenait pas.
« C’est la vérité, Uhtred. » finit par soupirer son père, sans grand enthousiasme. « Moi et ta mère comptions vous l’annoncer au déjeuner. »
« Bon, explique-nous ton idée Alfred. » siffla impatiemment Robert, qui semblait en avoir déjà assez.
Un autre regard piquant plus tard, le dénommé Alfred s’exécuta calmement :
« Je compte demeurer à Port-Réal quelques mois afin de vous aider à vous familiariser avec votre titre, lord Eddard. Ce faisant, deux fois par semaine, le garçon devra assister à la prière du soir. Je n’en demanderais pas plus, et lorsque je retournerais à Accalmie, il sera libre de ses engagements. »
Robert se pinça le nez, un son d’incrédulité crevant le pas de ses lèvres.
« C’est vraiment ridicule, t’en rends-tu compte ? »
« Et c’est là mon souhait. » cingla froidement en retour l’homme pieux.
« À quoi bon ronchonner contre cette décision, sire ? » Contre toute attente, son père haussa les épaules. « Si ces… précautions nous permettent de ne pas continuer plus longtemps notre querelle et qu’Uhtred peut en bénéficier pour apprendre à plus se servir ce qui lui sert de cervelle, alors soit. Je n’y vois pour ma part aucun inconvénient. »
Sa mère lui adressa un sourire jovial, ravie de voir son époux la rejoindre sur une question religieuse. Il n’en avait pas toujours été ainsi.
« Fort bien. » Robert claqua dans ses mains charnues, le son se répercutant dans la vaste salle, avant de vider à la va-vite sa coupe sous l’oeil révulsé d’Alfred et vaguement résigné de ses parents. « Allons vite manger dans ce cas ! »
.
.
.
Uhtred avait les yeux brillants d’humidité en quittant Winterfell, mais il se hâta de les masquer sous la capuche de son manteau.
Dire au revoir à la moitié de sa famille avait été l’une des choses les plus difficiles de sa vie. Il avait soulevé petit Rickon au creux de ses bras et versé un baiser sur sa joue fraîche, puis empoigné les épaules de Jon pour le presser contre son torse dans une étreinte d’homme à homme. Il s’était un peu plus attardé à la compagnie de Robb, avec lequel il ne s’était jamais séparé depuis leur grossesse commune dans le ventre de leur mère, et avait appuyé son front contre le sien en lui promettant qu’ils se reverraient bientôt. Il s’était tenu quelques minutes au chevet de Bran, sa main froide enfouie dans les siennes, et il lui avait à lui aussi juré mille et une choses, le ventre serré à la seule idée de retrouver une tombe la prochaine fois qu’il reviendrait à Winterfell. Il avait enlacé sa mère, qui ne réagissait plus, ne parlait plus, et lui avait baisé la tempe.
Il avait pris le temps de faire le tour du château, de faire ses adieux à chaque serviteur, chaque cuisiner, chaque soldat ayant rythmé son enfance ici. À Rodrick, à Beocca, à Brida. Cette dernière l’avait embrassé à pleine bouche au milieu de la cour, ne se souciant guère des regards qui se braquaient sur eux, et il l’avait voracement embrassée en retour, pétrissant ses hanches et inhalant le parfum de sa chevelure. Un spectacle tout à fait scandaleux, qui avait certainement fait grincer les dents de lord Alfred, s’il y avait assisté. Ils s’étaient séparés à regret, et Uhtred avait enfourché sa jument basanée, Gisela à sa suite qui trottinait au loin, s’enfouissant dans la verte campagne.
Ils firent escale plusieurs heures plus tard alors que la nuit tombait. Les tentes et les feux de camp fleurirent sur la colline, et Uhtred aida ses sœurs à s’installer qui, comme toujours, se querellaient au sujet de futilités bonnes à jeter aux ordures. Il s’installa ensuite au milieu des hommes de son père et les écouta en riant raconter leurs histoires de bravoure et de troussage, une pomme au bec. Ils burent un peu de bière de mauvais marché, et il passa une assez bonne soirée, oubliant ne serait-ce qu’un instant l’amertume de quitter sa maison.
Les jours suivants furent une autre affaire. Rapidement harassé par le voyage, las du comportement infect du prince Joffrey que Sansa adorait néanmoins avec ferveur, il fréquenta davantage les soldats de bas étage que les personnes de son rang, et noya son chagrin et son ennui dans l’alcool, à la grande désapprobation de son père. Ils se partageaient des sacs pleins, les vidaient avant chaque escale et s’en re-fournissaient dans les villages, les villes du Nord qu’ils traversaient progressivement. Lorsque, au sixième jour de voyage, Uhtred tomba de cheval en fin d’après-midi, gorgé jusqu’à plus soif de bière, lord Eddard le saisit par la nuque et le fourra ménagement dans la voiture où se trouvaient ses sœurs.
« Regarde quel spectacle tu leur donnes. » lui aboya-t-il, un véritable loup aux canines dégainées. « Regarde quelle image tu renvoies de notre famille. Je ne tolérerai plus un tel comportement. »
Alors Uhtred écouta la fureur de son père, penaud, et cessa de boire.
Il embrassa le terne de la sobriété et recommença à lourdement s’ennuyer. Les journées étaient longues, interminables. Mais c’était avant que le jour fatidique n’advienne.
C’était un après-midi embrassé par une douce chaleur, où ils s’étaient arrêtés non loin d’une rivière. Uhtred somnolait à l’ombre d’un arbre lorsque des hurlements stridents l’éveillèrent en sursaut. Il bondit sur ses pieds, sa main déjà enroulée autour du manche de son épée, Souffle-de-Serpent, et rétracta ses yeux alors que les soldats fusaient hors des tentes, également alertés. Sansa et Joffrey approchaient du camp, et la manche de ce dernier était lacérée, imbibée de sang. Son estomac se tordit. On dirait qu’il s’est fait attaquer par une de nos louves. Il chercha aussitôt des yeux Gisela, mais celle-ci paressait à quelques pieds de là, le museau enfoui sous ses pattes, et ce ne pouvait être la douce Lady, qui trottinait à quelques pas derrière sa maîtresse, vierge de toute goutte rougeâtre.
Uhtred blêmit de terreur, alors que son esprit se vidait de toute pensée incohérente.
Nymeria.
Il se pressa alors jusqu’à la tente où conversaient son père, Jory et quelques autres hommes attachés à la maison Stark, et les avertit, une lampée d’effroi dans la voix :
« Le loup d’Arya a attaqué le prince ! Ils viennent de revenir au camp ! »
Immédiatement, son père quitta son confort et ordonna mécaniquement à Jory de rassembler le plus de personnes possibles pour la chercher. Il se tourna ensuite vers son fils, son pli d’inquiétude de retour, et posa une main grave sur son épaule.
« Nous devons absolument retrouver ta sœur avant que les gens de la reine ne s’en chargent. Sinon quoi elle sera en grand danger, car elle a touché au sang royal. »
Uhtred hocha la tête, entièrement sérieux pour l’une des rares fois de sa vie, et il repartit derechef enfourcher sa jument, l’incitant à couvrir la forêt épaisse de ses sabots.
Les recherches s’écoulèrent jusqu’au soir, sans résultat. Gorgé d’inquiétude, il cria son nom jusqu’à en avoir les cordes vocales douloureuses, mais il s’en moquait, sa petite sœur risquait tellement de choses sur lesquelles il n’osait pas mettre de nom, il ne pouvait pas ne pas la sauver. Alors que la plupart des hommes rentraient au campement, la tête basse, il continua une bonne partie de la nuit, jusqu’à avoir les paupières papillonnantes et la nuque lourde, jusqu’à à moitié s’endormir au dos de sa monture, qui tombait elle aussi de sommeil. Ils finirent par abandonner une heure avant les premières lueurs de l’aube.
Il dormit jusqu’au midi puis monta à nouveau en selle et s’y remit en compagnie de son père. Ce dernier était plus livide que jamais, l’épuisement esquissant de profonds cernes mauves sous ses yeux acier, et Jory finit par le forcer à aller se reposer un peu. Une fois le soir tombé, Uhtred alla s’occuper de Sansa, qui ne quittait plus son lit depuis l’incident, recroquevillée en une petite chose tremblante et honteuse.
« Sansa… » murmura-t-il en lui caressant le nez d’une main apaisante. « Viens, sortons un peu. »
« Je n’ai pas envie. » gémit-elle en se mettant à pleurer doucement. « Tout ça, c’est de ma faute. Qu’est-ce qui va se passer si on ne retrouve jamais Arya ? Et pour Mycah… »
Uhtred enveloppa ses mains dans les siennes.
« Je te promets que tout va s’arranger. Arya, minuscule comme elle, est très habile pour se cacher mais nous la retrouverons. Evidemment, avec mon oeil de lynx. » plaisanta-t-il avec un sourire arrogant.
« Oh, chut ! » pouffa Sansa en lui tapant doucement la joue. Elle prit quelques secondes pour se décider, l’oeil hagard mais un peu plus vivant qu’il y a quelques secondes, puis elle hocha lentement la tête. « Très bien. »
Elle recouvrit ses épaules de fourrures, gratifia une Lady endormie et blottie en boule au pied de son lit d’une caresse éphémère, puis accompagna son frère au-dehors. Ils se blottirent épaule contre épaule au plus près des flammes, leurs pensées sombres distraites par les conversations joyeuses que s’échangeaient les soldats autour d’eux, aux écussons Stark, Baratheon et Lannister. Uhtred fixa longuement le brasier, jusqu’à en avoir les yeux incendiés, priant intérieurement les Dieux qu’Arya soit retrouvée saine et sauve dans les heures qui suivraient.
Bran, maintenant elle…
Leur famille ne pourrait pas endurer une tragédie de plus. Leur mère n’y survivrait guère s’ils ne la retrouvaient jamais ou si elle tombait aux crocs des lions.
Et moi non plus…
Uhtred détacha son attention en sentant Sansa se raidir contre lui.
« … eine voudra certainement en faire un manteau. » babillait nonchalamment le Régicide, qui avait surgi de l’ombre pour réchauffer ses mains au-dessus du feu. Tous les soldats présents étaient pendus à ses lèvres, fascinés par le charisme indéniable de l’homme s’étant jadis déshonoré en poignardant son propre souverain dans le dos. Père lui vouait une détestation vieille de dix-huit années et Uhtred comprenait ce soir pourquoi, en ressentant l’exacte même aversion emplir ses propres entrailles. « Quand à la petite sotte – »
« Surveillez vos paroles, ser. » ne put-il s’empêcher de trancher en retour, foutue tête brûlée qu’il était envers et contre tout. « La petite sotte dont vous parlez est ma sœur, la fille de la Main du Roi. Vous lui devez respect, surtout si vous appartenez à la Garde Royale. »
Le sourire du Lannister s’élargit. Évidemment, il avait fait exprès, se répandant en provocations stériles envers la maisonnée Stark qui avaient laissé Jory et les autres indifférents, et Uhtred était tombé à pieds joints dans le piège évident qu’il lui tendait.
« Il vaut mieux appeler un chat un chat. Votre sœur est effectivement la fille de la Main et c’est tout aussi effectivement une petite sotte qui a attaqué un prince de sang royal. J’appelle ça de la stupidité pure. »
« Elle défendait son ami qui allait être sinon défiguré. Auriez-vous préféré qu’elle tende l’autre joue, peut-être ? »
« N’est-ce pas toujours ce que vous faîtes avec votre sens de l’honneur, vous autres Stark ? » déclama le Régicide, ses lèvres se retroussant odieusement à l’identique de celles de son neveu Joffrey.
Son ton était si méprisant qu’Uhtred ne put s’empêcher de bondir sur ses pieds, menant une demi-seconde plus tard sa main dans son dos pour y dégainer Souffle-de-Serpent. Le temps s’arrêta ; Sansa poussa un cri étranglé dans son dos, les hommes tout autour de lui jurèrent et s’affolèrent, ne sachant pas exactement comme réagir, et Jaime Lannister éclata de rire, tirant au clair sa propre arme dorée. Leurs lames se fracassèrent l’une contre l’autre dans un vacarme monstrueux, qui dut sans doute réveiller la moitié du camp, et Uhtred se maudit aussitôt d’avoir sauté à la gorge d’un des épéistes les plus redoutables des Sept Couronnes.
Je vais mourir, réalisa-t-il en parant de justesse un coup agile lancé vers l’artère de sa cuisse. Ils tournoyèrent moins d’une minute avant que, surgissant de nulle part, des mains immenses empoignent les épaules d’Uhtred et le traînent en arrière, loin des arcs de cercle mortels que formait la lame du Jeune Lion. Il se débattit comme un beau diable, persuadé qu’il s’agissait d’un sbire des Lannister – peut-être le Limier en personne, immense et terrifiant – qui le maintenait en place pour que Jaime puisse plus aisément lui trouer le ventre. Ils feraient alors passer sa mort pour un accident aux yeux de Robert, et ses parents perdraient un énième enfant.
Je vais mourir.
Et Sansa, qui était présente ? Qu’allaient-ils lui faire ? Il redoubla d’efforts à cette pensée.
Mais le Régicide exhala un souffle rieur et rengaina son arme, fixant quelque chose derrière les tentatives pitoyables du Stark pour se libérer.
« Décidément, te voilà encore en train de sauver ton prochain, Alfred. »
« Surtout d’éviter un bain de sang inutile. » gronda la voix froide et antipathique du frère du roi. « N'utilises-tu jamais votre tête ? Nous n’avons pas besoin que les lions et les loups se déchirent plus qu’il est déjà le cas. »
« Répète ça au louveteau. » commenta Jaime en désignant Uhtred, qui, bien que fou de rage, décida de se faire discret. « Cet imbécile s’est jeté tout seul sur ma lame. »
Alfred émit un soupir.
« Ça, je n’en doute guère. Ecoutez-moi attentivement tous les deux : nous allons cesser de nous quereller futilement et mobiliser nos forces pour retrouver Arya Stark, et vous ferez en sorte de ne plus croiser vos chemins jusqu’à la fin du voyage. »
Jaime Lannister et lui n’étaient point le genre d’hommes à baisser aussitôt genou devant une petite démonstration d’autorité, mais ils hochèrent néanmoins tous deux docilement du chef. Le Régicide adressa une petite révérence moqueuse à Uhtred, décocha un clin d’oeil avec un « Jeune fille, » enjoué à Sansa, dont les joues se gorgèrent automatiquement de sang, puis il disparut dans la nuit.
« Merci, Steapa, tu peux le lâcher. »
La poigne sur les épaules d’Uhtred se relâcha alors, et il se redressa vivement, comme un serpent prêt à mordre. Il découvrit l’homme qui l’avait maintenu en place, large d’épaules, les cheveux à ras, une expression de porte de prison, et à quelques pas derrière lui, Alfred, vêtu d’une sobre parure bleu nuit.
« Vous ! » vociféra-t-il, dans un tel état de rage qu’il ne se souciait même plus du rang de la personne à qui il s'adressait. « Comment osez-vous vous interposer entre moi et mon adversaire ? »
Il essaya de contourner le molosse pour rejoindre son maître, mais Steapa dressa son épée encore dans son fourreau sur son passage, une claire indication que s’il osait traverser cette limite, il goûterait sans tarder à l’acier de sa lame. Uhtred s’immobilisa alors à contrecoeur, ne serait-ce qu’un minimum raisonnable, et se contenta dès lors de foudroyer Alfred du regard.
Ce dernier émit alors un son se situant entre le ricanement sardonique et le soupir exaspéré.
« Adversaire ? Le Régicide t’aurait découpé en petites rondelles avant que tu n’aies eu le temps d’appeler ton père à l’aide, sombre idiot. Garde plutôt tes membres pour monter sur un cheval er retrouver ta petite sœur, qui doit avoir peur, froid et faim. »
« Je le sais bien. Mais l’honneur – »
« L’honneur, l’honneur… » Il secoua la tête avec un mépris palpable. « Vous aimez vous y raccrocher comme à une ancre en pleine mer, vous les Stark. Garde ça en tête ; l’honneur est une chose qui t’handicapera plus qu’elle ne t’aidera à Port-Réal. Elle ne sauvera ni ta tête ni celle de ton père et de tes sœurs. »
Une pointe d’effroi pinça le coeur d’Uhtred, qui sentit ses yeux s’élargir sensiblement.
« Que voulez-dire par là ? »
Alfred le dévisagea quelques secondes, avant de lâcher :
« Que la capitale n’est pas un lieu sûr comme Winterfell. Ton impulsivité et ton idiotie n’y seront point tolérées très longtemps si tu continues ainsi, surtout avec vos relations actuelles avec la reine et ses enfants. »
Uhtred leva le menton avec arrogance.
« Mon père est la Main. Que pourrait-il donc arriver ? »
Le regard d’Alfred ressembla alors à celui d’un adulte contemplant un enfant trop jeune pour comprendre les subtilités de ce qu’il racontait, et le jeune Stark s’en sentit malgré lui insulté. Il ne voyait sincèrement pas ce qui pouvait arriver. Son père et le roi étaient amis après tout ; Robert empêcherait sa femme et ses enfants de faire du mal à Arya sitôt qu’ils l’auraient retrouvé, il en était intimement persuadé.
« Les choses sont mille fois plus complexes que ce que tu te présumes. Steapa, allons-y. J’ai des choses à faire. »
Le frère du roi et son homme de main se détournèrent, disparaissant dans la nuée de tentes, de chevaux et d’hommes, et Uhtred demeura longuement ainsi, le regard flou, l’esprit en proie aux questions stériles. Il finit par pivoter vers sa sœur, qui s’était relevée et qui avait observé la scène avec de grands yeux brillants d’effroi, minuscule sous ses fourrures. Il se sentit aussitôt coupable de lui faire fait vivre une telle scène et s’approcha pour la serrer au creux de ses bras.
« Tout va bien se passer, je te le promets. Nous allons retrouver Arya. »
Elle éclata en sanglots silencieux contre son torse, et il renforça son étreinte, les dents serrées par la rage.
Personne ne touchait à ses sœurs.
.
.
.
Ils retrouvèrent en effet Arya au terme de quatre jours. Chancelants d’épuisement, de soulagement, mais aussi d’une vive inquiétude en apprenant que les soldats de la reine l’avaient réceptionnée, Uhtred et son père se ruèrent au manoir où le roi Robert avait regroupé sa cour. Ils intégrèrent une pièce débordante d’armures pourpre et or, tous leurs yeux désagréablement braqués sur les loups esseulés.
« Que signifie ceci ? » aboya son père de sa voix la plus retentissante, alors qu’Uhtred jetait un regard noir à la petite estrade où se tenaient le souverain, affalé dans un fauteuil et la reine aux les lèvres pincées, la main posée sur l’épaule de Joffrey, qui arborait un abominable petit sourire en coin. Arya se trouvait sous tous les regards, minuscule et enduite de saleté, avec Jory pour seul compagnon dans cette mer de visages hostiles. Les apercevant, elle poussa un petit cri et se précipita dans les bras d’Uhtred, se mettant aussitôt à pleurer. « Pourquoi ne m’a-t-on pas averti qu’on avait retrouvé ma fille ? Pourquoi ne me l’a-t-on pas ramené sur le champ ? »
La fureur d’Uhtred redoubla d’ampleur lorsque Cersei fronça ses sourcils délicatement dessinés, s’avançant d’un pas.
« Comment osez-vous vous adresser ainsi au roi ? »
« Il suffit, femme. » gronda Robert, avant de tourner son attention vers son vieil ami, une grimace traversant ses traits patauds et épais. « Désolé Ned, tu sais bien que je n’ai jamais eu l’intention d’effrayer la petite. »
« Votre fille s’est attaquée à mon fils. » persévéra néanmoins la reine, décidée à jeter son venin au museau des loups. « Elle et son garçon boucher. » Micah, songea-t-il, cherchant un éclat roux dans la pièce. Où est Micah ? « Sa bête a essayé de lui arracher le bras. »
Arya essaya de bondir hors de ses bras mais Uhtred resserra son étreinte autour de son petit corps, trop inquiet de ce qu’elle pourrait tenter de faire, traversée par des émotions trop intenses pour une fillette de son âge. Elle fut donc contrainte de juste crier en retour :
« Ce n’est pas vrai ! Elle l’a à peine mordu. Il était en train de défigurer Micah ! »
« Joff nous a tout raconté. Vous l’avez agressé, toi et le garçon boucher, avec des matraques, tout en lâchant le loup sur lui. »
« Rien ne s’est passé comme ça ! » cria Arya, des larmes perlant à nouveau sur ses joues.
Uhtred ne put que lui caresser la pommette, impuissant.
« Si ! » brailla Joffrey, mettant en évidence son bras blessé. « Ils se sont tous jetés sur moi, et elle a lancé Dent-de-Lion dans la rivière ! »
« Menteur ! »
« Ta gueule ! »
Uhtred se leva, lâchant sa sœur pour la glisser dans son dos et s’interposer entre elle et les ignobles accusations des lions, mais alors qu’il s’apprêtait à ouvrir la bouche pour proférer quelque chose de peu conforme à l’étiquette de la cour, le roi explosa :
« Assez ! »
Son courroux permit au silence de reprendre alors ses droits, et Uhtred et son père en profitèrent pour échanger une brève oeillade. La reine eut un sourire doucereux avant de dire :
« Ils n’étaient pas seuls. » dit-elle. « Approche, Sansa, petite colombe. Dis-nous ce qui s’est passé. »
Sansa apparut alors, entourée de soldats Lannister, et Uhtred eut l’impression que son père allait éclater de colère, et que sa propre mâchoire allait se rompre sous la pression insoutenable de ses dents serrées. Ils avaient osé se rendre dans leurs tentes, l’arracher à son lit et l’amener ici sans demander l’autorisation à son père. Le venin de la reine n’avait donc aucune limite.
Avant même qu’elle ne prenne la parole, Uhtred sut exactement ce qu’elle allait dire et il ne put qu’y assister, les bras ballants.
« J-Je ne sais pas. » bégaya-t-elle, intimidée par le poids des regards intransigeants sur sa personne. « Je ne me souviens pas. Tout s’est passé si vite, je n’ai pas vu… »
« Pourriture ! » rugit Arya en quittant la sécurité du dos de son frère pour filer comme une flèche à la rencontre de sa sœur, presser violemment ses mèches auburn au creux de ses poings et les tirer de toutes ses forces. Son père, aidé de Jory, peina à les séparer. « Menteuse ! Menteuse ! »
Alors que Sansa la fixait, au paroxysme du choc, sa chevelure d’ordinaire soigneusement coiffée partant maintenant dans tous les sens, les cils gorgés de larmes, Uhtred attira de nouveau la petite louve dans son dos afin de la protéger du courroux à venir des Lannister devant un tel comportement. Il se tendit, prêt à voler, attraper ses sœurs, dégainer son épée et les défendre au péril de sa vie. Cette saleté de reine était capable de tout.
« Cette petite est aussi sauvage que son immonde bête. » ne manqua de persifler cette dernière. « Je veux qu’elle soit châtiée, Robert. »
« Au titre d’avoir éraflé ton petit agneau ? » sonna la voix sarcastique d’Alfred au milieu de la foule, et Uhtred vit le visage de Cersei se durcir davantage, s’il en était encore possible, alors qu’il s’avançait vers l’estrade, mains dans le dos. Ses yeux froids pivotèrent vers son neveu, impitoyables. « Joffrey, tu m’expliqueras par ailleurs, je l’espère, par quel prodige une enfant pas plus épaisse qu’un rat mouillée s’est débrouillée pour te désarmer avec un manche à balais et flanquer ton épée dans l’eau. »
Cette remarque déclencha une vague d’hilarité, plus ou moins discrète, dans la salle et Uhtred lui-même refoula à grand peine un gloussement.
« Mais mon oncle – » protesta Joffrey, rouge de honte.
« Plus tard. » trancha Alfred. « Robert, je suis fatigué de ces enfantillages. La petite a été suffisamment effrayée ainsi, et ta femme a assez manqué de respect à ta Main pour aujourd’hui. »
Cersei s’étrangla de rage.
« Je ne crois pas que ce soit la question. Joff portera les marques de ces soi-disants enfantillages toute sa vie ! »
« Une leçon de vie tout à fait pertinente. Elle ne fera que le plus grand bien à son caractère ma foi charmant. »
« Une attaque de sang-froid perpétrée sur une altesse royale. Si nous laissons cet incident couler, alors qu’en sera-t-il dans cinq ans ? Dix ans ? Serait-ce cette fois-ci le visage de mon fils qui sera englouti par les crocs de cette bête ? »
Alfred leva les yeux au ciel.
« Dramatiser les choses ne nous aidera pas à résoudre cette affaire, Cersei. »
La reine parut sur le point de vociférer quelque chose, particulièrement hors d’elle depuis que son beau-frère avait ouvert pour la première fois la bouche, mais elle s’arrêta pour souffler et reprendre ses esprits, et se tourner vers son époux.
« Qu’en est-il du loup ? Il a quand même estropié ton fils. »
Pris de court, espérant sans doute se fondre dans le paysage, Robert fronça les sourcils.
« Maudite bête, j’avais oublié. »
Uhtred se raidit, bien que peu surpris. La reine souhaitait bel et bien faire de Nymeria un manteau.
« Nous n’avons retrouvé aucune trace de lui. » dit Jory.
« Mais nous en avons deux. » poursuivit Cersei dans sa folie, soudain paisible et doucereuse comme au début de l’entrevue.
L’horreur glaça l’esprit d’Uhtred, et elle s’intensifia davantage lorsque le roi, pour toute réponse, haussa les épaules et se leva de son fauteuil, commençant à quitter la pièce. Il entendit Arya gémir derrière lui, et Sansa balbutier des mots incompréhensibles, sidérée par l’injustice de cette décision. Il sentit ses yeux le picoter et sa gorge se resserrer à la pensée de Gisela, la douce Gisela qui s’ébrouait dans l’herbe, jouait avec ses frères et ses sœurs, lui léchait les doigts et le visage avec dévotion, l’accompagnait partout où il se rendait.
Non.
« Comme il te plaira. Donne tes ordres à ser Ilyn. »
C’était injuste. Gisela et Lady étaient les plus douces, les plus affectueuses de leur fratrie. Jamais elles n’avaient mérité ça, jamais elles n’auraient fait de mal à quiconque…
« Vraiment ? » cingla Alfred, l’air révulsé. « Tu tombes si bas que ça, Cersei ? »
La reine lui adressa alors un sourire rayonnant de triomphe, et jamais elle n’avait paru aussi belle, aussi dangereuse.
« Les Lannister paient toujours leur dette. »
« Les loups sont des bêtes sauvages. » grogna Robert, mais visiblement enserré par la honte. « Tôt ou tard, ceux-ci s’en prendraient à tes enfants comme l’autre l’a fait avec mon fils. Offre-leur un chien, ils en seront beaucoup plus heureux. »
« Mais elles n’ont fait de mal à personne ! » sanglota Sansa, que leur père berça doucement contre son torse. « Lady est gentille… »
« Lady et Gisela n’étaient pas là ! » rugit Arya, enragée. « Fichez-leur la paix ! »
Conscient que ses protestations ne changeraient rien au rictus empoisonné de la reine, aux épaules défaites du roi et à la satisfaction palpable du prince, Uhtred resta silencieux, attirant la plus jeune de ses sœurs contre lui et refoulant les larmes qui lui montaient progressivement aux yeux. Pas Gisela, pas Lady…
Non.
Leur père s’avança d’un pas vers son vieil ami, remettant Sansa à la sécurité des mains de Jory.
« Je t’en prie, Robert, au nom de l’affection que tu me portes. Au nom de l’amour que tu éprouvais pour ma sœur. Je t’en prie. »
Un bouquet d’émotions riches et contradictoires anima le visage du monarque ; ses yeux scintillèrent d’une nostalgie bouleversante à la mention de Lyanna, qu’il avait tant aimé, pour qui elle avait soulevé les Sept Couronnes, puis il se tourna vers sa femme, débordant de dégoût :
« Que le diable t’emporte, Cersei ! »
« Alors pourquoi ne pas le faire vous-même ? » gronda Uhtred sans pouvoir s’en empêcher, son exclamation rageuse réduisant la pièce au silence. « … sire. »
Il retint son souffle alors que le regard de Robert glissait de la personne de son père à la sienne, et qu’une lueur de reconnaissance, à la place de la colère qui aurait dû y régner, prenait place dans ses yeux bleus et pâles, si semblables à ceux d’Alfred. Comme s’il se revoyait à la place d’Uhtred, une vingtaine d’années plus tôt, jeune et fougueux. Il exhala un souffle court, puis quitta la pièce à pas lourds sans l’avoir corrigé.
Secoué de sa propre idiotie et de l’absence de réaction du roi, Uhtred sentit ses entrailles se nouer en voyant la reine prendre la parole d’une voix suave.
« Où se trouvent les loups ? »
Un sourire glacial grimpa aux lèvres d’Alfred, qui adressa un hochement de tête presque moqueur à la reine et à son fils.
« Savourez bien bien votre victoire dans ce cas. »
Puis il se retira à son tour.
« Enchaînés devant la conciergerie, Votre Grâce. » rétorqua avec une grimace le plus vieux membre de la Garde Royale, qu’il savait se prénommer Barristan Selmy, qui servit sous le règne d’Aerys le Fol et brillait dans les Sept Couronnes pour sa bravoure et son honneur.
Son coeur se serra. Leur mort était si proche, si inévitable…
« Envoyez quérir Ilyn Payne. »
« Non. » s’interposa son père, et Uhtred comprit alors ce qu’il allait déclarer, la meilleure chose possible dans leur situation actuelle. « Jory, raccompagne mes enfants et rapporte-moi Glace. S’il faut vraiment le faire, je m’en chargerai. »
Son fils secoua la tête, restant fermement planté sur ses pieds.
« Je resterai avec vous, Père. Je donnerais la fin qu’elle mérite à Gisela. »
« Non, non ! » gémit Sansa, leur prenant le bras. « Ne faîtes pas ça, je vous en supplie… »
Elle fut entraînée dehors avec Arya par les mains douces mais fermes de Jory, et Uhtred sentit le chagrin, mêlé à la fatigue, lui faire un instant tourner la tête.
Cersei plissa les yeux. Maudite femme.
« Vous, Stark ? Est-ce un stratagème ? Comment feriez-vous pareille besogne ? »
Son père dressa le menton, l’oeil froid, et Uhtred ferma un instant ses paupières.
« Ces bêtes viennent du Nord. Elles méritent mieux qu’un maquignon. »
Il quitta la pièce sur cette impulsion, son fils sur ses talons. Ils cheminèrent jusqu’à la conciergerie dans l’obscurité et dans le silence puis, quelques mètres avant de l’atteindre, lord Eddard s’arrêta et bascula une main sur son épaule.
« Merci de m’aider dans cette épreuve, mon fils. Tu as la force du Nord sauvage en toi. »
Uhtred hocha amèrement la tête, sans savoir quoi répondre. Winterfell lui manquait, ses frères et sa mère aussi. Gisela et Lady auraient pu vivre s’ils étaient restés.
Si seulement.
Il dégaina doucement Souffle-de-Serpent, la laissant chanter dans le vent, puis s’approcha à pas lents de sa louve. Celle-ci l’approcha avec bonne humeur, lui léchant le bout des doigts et jappant joyeusement lorsque Uhtred fit courir une dernière fois sa main entre ses oreilles. Il l’aimait tellement. Les larmes débordèrent cette fois-ci à flot de ses yeux, et il sanglota sans se soucier de qui le regardait, qui l’entendait.
« Pardon, pardon. »
Maudits soient la reine et son fils.
Puis il leva son épée.
