Work Text:
Je hais ce travail.
Oh, tout le monde me dirait qu’il est génial, que je gagne bien ma vie et que dehors il y a des gens qui n’ont rien. Mais ce boulot est affreux. Tous les jours je me tue à la tâche pour un patron qui reconnaît à peine mes efforts. Tous les soirs je dois rester plus tard parce que mes collègues, avec leurs sourires d’hypocrites, sont tellement occupés avec leurs vies de famille et ne peuvent pas rester au travail. Comme si moi, j’étais pas occupé avec ma famille. Mais non, il faut absolument prioriser celle qui vient d’avoir son premier enfant, celui qui n’a pas de nounou ou je ne sais quelle autre excuse sortie de nulle part. Sous prétexte que j’ai ma femme à la maison, je peux rester plus tard, les gosses ont quelqu’un avec eux. Tu parles, elle s’en occupe à peine des gosses. Si elle se bougeait un peu, Tianxi aurait retrouvé la parole depuis longtemps. Mais non, elle utilise tout l’argent, mon argent, pour des médecins qui n’arrivent même pas à la soigner.
Une fois elle m’a demandé de me renseigner auprès de mes collègues pour savoir s’ils ne connaissaient pas un médecin pour ses problèmes. La garce. Si je pouvais le faire, je l’aurais fait depuis longtemps. Mais ici, c’est la course à la réussite. Que ce soit personnelle, professionnelle, ou celle de la famille.
Je le vois bien pendant les pauses. Les conversations tournent autour de ça. Aujourd’hui, une gamine a gagné son premier concours de dessin. Hier, c’était un ado qui entrait en école de médecine. Y avait aussi celui qui était major de sa promo au lycée. Sans parler de ceux qui ont sauté plusieurs classes, parce qu’ils sont tellement intelligents leurs petits prodiges adorables. Tu parles. Je suis certain que ce sont des sales gosses eux aussi. Y a pas que les miens qui sont des ratés, quand même. Moi je dois me taper la gosse muette qui sait très bien parler mais qui parle plus parce qu’elle est soi-disant malade, la gamine qui fait aucun effort et qui devrait être à l’école depuis longtemps et apprendre à devenir une bonne fille. Je dois me taper le sale gamin qui passe ses journées dehors au lieu d’aller à l’école et qui traîne avec un gosse de riches, histoire de bien me rappeler que je suis un échec, et qui refuse d’obéir quand je lui dis d’arrêter de traîner avec ce gamin. Je dois me taper l’épouse qui aurait dû être la femme au foyer parfaite mais qui se contente de faire le strict minimum.
Je sais que la vie est une immense bataille, une guerre interminable où je dois constamment me battre et que parfois, on peut perdre. Mais je perds bien trop souvent. Chaque bataille que je fais se solde par une défaite. Je ne gagne jamais. Jamais quand j’ai une famille comme ça. Ce sont toujours mes collègues les victorieux. Ceux qui ont les gosses parfaits, la maison parfaite, la femme parfaite, et même un chien parfait parce qu’il n’y a que ma vie qui est un échec. Des fois j’ai envie de leur arracher leurs langues et d’en coudre de nouvelles qui, elles, diraient vraiment la vérité sur ce qu’il se passe dans leurs maisons parfaites. J’ai envie d’incendier ces maisons parfaites, qu’ils perdent tout, qu’ils perdent tout ce qu’ils ont construit et qu’ils soient moins heureux que moi.
Mais en attendant je suis coincé dans ce boulot et même quand je rentre à la maison le calvaire continue.
On est à table et ma femme a cuisiné une salade. Une salade, bon sang. J’ai passé une journée entière à me tuer au boulot et tout ce que je mérite en rentrant c’est une putain de salade. Les gosses doivent manger des légumes, ouais ça je me doute, mais y a plus intéressant qu’une putain de salade. Si j’avais su je serai allé boire seul et j’aurais commandé un vrai repas.
« Ça ne te plaît pas ? »
Elle est bien mignonne ma femme à me demander si ça me plaît pas. Elle joue vraiment l’innocente en fait.
« Je me bute au boulot tous les jours et tout ce dont à quoi j’ai droit c’est une putain de salade ? Tu fais aucun effort merde !
- Chéri ! J’ai passé la journée chez le médecin avec Tianxi, je n’ai pas eu le temps de faire un plus gros repas…
- Tu le trouverais le temps si t’étais une meilleure épouse.
- J-Je te jure que j’ai fait ce que j’ai pu… Et puis Tianxi voulait cuisiner avec moi, je ne pouvais pas lui faire cuire des viandes qui auraient pu la brûler… »
Fous-toi de ma gueule plus fort, je te dirai rien.
« Elle pourrait le faire si tu l’entraînais à être une meilleure femme au foyer.
- Li Fan, on en a déjà parlé…
- Ouais, et tu m’écoutes jamais. Avec sa maladie que tu t’évertues à ne pas guérir, elle est bonne qu’à être femme au foyer. »
Je vois leurs réactions. Tianchen serre les poings. Tianxi ne comprend pas de quoi on parle. Pourquoi mes gosses sont aussi cons que désobéissants ? Ils devraient hocher la tête et approuver tout ce que je dis. Au lieu de ça, j’ai ces réactions. Je me tue au boulot pour une famille ingrate.
« Y a du monde pour écarter les jambes chez les voisins, mais pour s’occuper de sa famille y a plus personne !
- S-S’il-te-plaît, ne parle pas comme ça devant les enfants… »
Elle me supplie. C’est mieux. Il y a encore un domaine dans lequel je domine.
« Hé ! Tu la fermes ! »
Mais il faut que ce sale gamin ouvre sa gueule.
« Pardon ?! Comment tu me parles, là ?! C’est toi qui l’a éduqué à me parler comme ça ? Bon sang, fais ton rôle de mère mieux que ça !!
- Je t’en supplie, calme-toi, Tianchen ne pensait pas ce qu’il disait… »
Je suis pas stupide. Il le pensait. La preuve, il a toujours pas fermé sa gueule.
« Tianxi elle a passé la journée à travailler aujourd’hui ! Elle a appris un nouveau truc rien que pour nous !
- Ah ?! Ça a intérêt à être utile. »
La gosse baisse la tête. Dépêche-toi de me le montrer. De suite. Elle se lève de sa chaise et montre des signes de mains à son frère. Elle montre les mêmes signes à sa mère, qui sourit. Et elle me les montre aussi. Je la prends par le poignet quand elle a fini. Elle pousse un cri.
« Ah, là tu sais parler !
- Lâche-la ! Me crie cet enfant qui me sert de fils.
- Qu’est-ce qu’on avait dit ?! On arrête avec ça ! Parler avec les mains, et puis quoi encore ?! Elle doit parler avec sa bouche, comme les gens normaux !
- S’il-te-plaît, lâche-la, tu lui fais mal, me supplie cette femme qui me sert d’épouse.
- J’en ai marre de cette famille qui est pas foutue de faire ce que je lui demande ! C’est pas bien compliqué de m’obéir, merde ! »
Je la jette au sol et elle repousse un cri. J’ai envie de la jeter à la poubelle et de faire une gosse meilleure que ça. Une qui serait obéissante et qui me parlerait pas n’importe comment. Son frère se précipite vers elle pour la réconforter, je suppose. Il se ligue contre moi. Tout le monde se ligue contre moi, alors qu’on doit m’obéir.
« Ça y est, vous allez tous me faire la guerre à la fin ?! »
Ils ont déjà perdu. Il n’y a qu’à voir comment les jumeaux fuient dans leur chambre. Bien. Ils doivent comprendre qu’ils ne peuvent pas gagner contre moi. Celle qui me sert d’épouse essaie encore de me calmer. Elle va voir comment je vais la calmer, moi.
____
Les cris et les bruits de coups se sont arrêtés, mais Tianxi a encore ses mains sur ses oreilles. Son jumeau la garde dans ses bras, passant sa main dans son dos pour essayer de la calmer alors qu’il a aussi peur qu’elle.
« Est-ce que c’est fini ? Signe la petite fille.
- Oui. Ils ont arrêté.
- Pour toujours ? »
Tianchen déteste comment il ne peut pas donner de réponse.
« C’est ma faute, signe à nouveau la petite.
- Non. C’est papa le connard.
- C’est quoi un… Un… »
Elle essaie de signer le mot, mais elle ne comprend pas du tout que ça veut dire. Est-ce que son frère l’a appris grâce à des copains ?
« Un mot secret. On le répète à personne. »
Elle sourit en entendant ça. Les mots secrets c’est quelque chose qu’ils ont instauré ensemble. Des mots qu’ils n’ont le droit d’utiliser que quand ils sont ensemble, parce qu’ils savent que leurs parents ne prendraient pas bien ce genre de mots.
« Papa il est naze. Ils étaient super tes signes.
- Mais papa les aime pas…
- On s’en fiche de lui. Moi et maman on les aime. »
La petite fille renifle tristement. Elle a encore mal au poignet et n’était pas loin de pleurer tout à l’heure.
« Tu veux bien les refaire ? »
Hésitante, elle retrace les gestes qu’elle avait fait avec ses mains, répétant ce qu’elle avait signé quelques instants plus tôt.
Je t’aime grand frère.
Je t’aime maman.
Je t’aime papa.
