Chapter Text
Le froid, l’obscurité, l’humidité, la solitude et trois années pour en explorer chaque facette. Trois longues années de sa vie passées à en souffrir toutes les conséquences physiques et morales ; Trois ans d’isolement et d’incarcération au plus profond des geôles du palais royal, loin des yeux et des préoccupations, et par-dessus tout loin de tout espoir. Elle est seule au fond d’une cellule dont même un mendiant n’aurait pas voulu ; Seule et oubliée du reste du monde jusqu’à ce que l’on se souvienne de son existence… A moins que Zuko ait simplement choisi de la laisser dépérir jusqu’à ce que l’inévitable survienne… Combien de temps un corps peut-il endurer un tel traitement ? Combien de temps l’humain peut-il survivre dans de telles conditions avant de succomber ? Elle l’ignore mais elle sait que son combat dure depuis trop longtemps, et pour la première fois depuis des années elle est si fatiguée qu’elle n’a plus la force ni la volonté de lutter.
Les frissons sont devenus violents sous l’effet du froid toujours plus pénétrant qui lui gèle les os. Que ce soient les effets de son imagination ou la réalité, elle peut sentir son touché mortel qui s’insinue de plus en plus profondément dans son être. Si profond qu’il menace d’atteindre et d’étouffer les dernières braises de son feu intérieur devenu moribond. Encore quelques jours, ou peut-être même seulement quelques heures et il triomphera. Les braises s’éteindront et il ne restera plus d’elle qu’une dépouille au fond d’un cachot oublié. L’issue est inévitable à présent car il ne fait plus aucun doute que c’est la seule destinée qui l’attend, le seul futur auquel elle peut encore prétendre.
Mais qu’adviendra-t-il ensuite ? Son frère se donnera-t-il la peine de lui accorder des funérailles selon les rites ancestraux d’Agni ? Elle ne demande pas une procession royale ou même un buché funéraire cérémoniel, mais juste une simple crémation selon les rites anciens, afin que son âme puisse reposer en paix. Est-ce qu’il lui accordera le droit de redevenir cendre dans le respect, afin d’être rendu au feu comme doit l’être tout défunt ? Une part d’elle veut y croire, cependant une autre facette de son esprit lui murmure qu’elle fabule, et qu’il ne lui témoignera pas cette attention…
Et pourquoi le ferait-il après tout ? Pourquoi s’abaisserait-il à lui accorder la moindre considération après tout ce qu’elle lui a fait subir ? Les évènements survenus pendant la guerre sont une chose, mais ils ne sont qu’une goutte d’eau au regard de leur jeunesse. Tout ce temps passé à lui rendre la vie impossible, toutes ces occasions ou elle s’était amusée de ses colères et de ses frustrations. Pour lui elle avait été le malheur incarné, une plaie permanente refusant de lui accorder le moindre moment de répit. Malgré les affres de son bannissement elle sait au fond d’elle que ce dernier avait aussi été un soulagement pour son frère, car l’acte l’avait délivré de sa présence néfaste et de son harcèlement perpétuel.
Il avait fallu du temps a Azula pour se rendre compte de ce qu’elle avait commis, et de la torture qu’elle lui avait imposée durant toutes ces années. Du temps pour comprendre à quel point elle était tordue et malsaine, esclaves d’un caractère déplorable si proche de celui de son père. La réalisation n’était pas venue aisément, et les voix dans son esprit avaient livré une bataille féroce pour lui faire voir la réalité. Et ce afin de la forcer à se regarder pour qu’elle admette enfin ce que sa mère avait toujours vue en elle. Cela avait demandé deux ans de torture intérieure pour qu’elle comprenne et se reconnaisse pour ce qu’elle est : A savoir un monstre à forme humaine… Depuis lors les voix s’étaient tues, la laissant seule avec elle-même ; Seule avec la bête.
Sachant cela comment pourrait-elle en vouloir à Zuko ? Comment pourrait-elle lui faire le moindre reproche ? Comment blâmer une victime qui exerce un juste droit de rétorsion sur son bourreau ? Comment lui en vouloir d’avoir simplement choisi de faire comme si elle n’existait plus ? Au fond de son âme Azula avait fini par comprendre que c’était sans doute la seule chose qu’il puisse faire pour aller de l’avant ; Son seul espoir de tourner la page de leur enfance afin d’accomplir sa destinée de Seigneur du Feu. Et bientôt il serait totalement libéré d’elle, encore quelques jours ou simplement quelques heures…
Les frissons sont maintenant si forts qu’elle ne connaît plus l’immobilité, et tout son être tremble et frémit sans discontinuer. A ce points ses perceptions sont devenues si faibles qu’elle ne sent même plus la couverture dans laquelle elle s’est enroulée pour tenter de préserver le peu de chaleur qui l’habite encore. Elle est dans un demi-état d’inconscience lorsque des bruits résonnent dans le volume de sa petite cellule : Des pas et leurs échos, le tintement de l’acier, le crissement du métal qui pivote, des voix… Des mains gantées la saisissent et la tire de son lit pour la relever. Mais les muscles de ses jambes sont si faibles qu’elle ne tient pas debout, et elle se sent soulevée et poussée vers l’avant. Le contact sur sa peau est soudain et inattendu, et la chaleur qui irradie de ces corps est si intense qu’elle la brule et lui arrache un gémissement. Sa vision trouble l’empêche de voir ce qui se passe et son esprits embrumé peine à comprendre ce qui lui arrive. Mais lentement et laborieusement une pensée se forme et s’impose par-dessus le néant : On l’a fait sortir de sa cellule pour la première fois en trois ans.
Pourquoi maintenant ? Pourquoi se préoccuper d’elle au moment même où sa flamme s’éteint ? Poussée par ces questions elle fournit un effort conscient pour essayer de dissiper la brume qui étrangle son esprit. Mais ce n’est que lorsqu’elle ressent une sensation nouvelle que le voile consent à se lever pour lui permettre de réaliser ce qui lui arrive. Lorsque les premiers rayons du jour baignent sa peau elle est traversée par un souffle salvateur qui se déverse et l’inonde d’une chaleur qu’elle n’a plus connu depuis des années. En réaction son feu intérieur frémit, hésite puis se ravive, et à chaque seconde qui passe il se réchauffe et grandit. Ainsi l’étincelle devient flamme, puis la flamme devient feu ; Un feu affaibli et hésitant qui ne recouvre qu’une infime fraction de son aura d’autrefois, mais un feu tout de même. Avec cette résurgence intérieure, son esprit retrouve un peu de sa vivacité, sa vision s’éclaircit et son ouïe regagne en cohérence.
Deux hommes en armes portant la livrée des gardes royaux la tiennent par le dessous des bras et la porte plus qu’ils ne la poussent. Quatre autres marchent devant eux, et elle estime que deux de plus se trouvent dans leur dos. Leur allure martiale est impeccable et leur marche est cadencée sur un pas lent, chargé d’une intentionnalité qui lui inspire un sentiment d’inévitable. Azula ne s’explique pas son ressenti, mais pour la première fois depuis longtemps elle perçoit la venue d’une émotion qu’elle avait cru perdue en même temps que les voix avaient disparu : La peur.
La peur de ce qui va se produire, la peur de découvrir les raisons pour lesquelles on l’a tiré de son cachot ; La peur de comprendre pourquoi elle a été arrachée à la langueur mortelle qui était en train de l’emporter en douceur. Se peut-il que Zuko ait décidé d’agir après toutes ces années ; A-t-il enfin décidé de ce que serait son sort ? A mesure que le groupe avance elle regagne ses moyens jusqu’à pouvoir regarder autour d’elle. Les mouvements sont difficiles car son corps est lourd et ses muscles protestent. Mais elle parvient à relever suffisamment la tête pour voir qu’ils empruntent l’un des grands couloirs conduisant vers le centre du palais. Au détour d’un angle la procession débouche sur une coursive ouverte donnant sur l’un des jardins intérieurs. Son esprit est encore trop embrumé pour qu’elle reconnaisse le lieu, mais ses yeux ont retrouvé assez d’acuité pour accrocher la structure qui s’y dresse. La vision est trouble et ne dure qu’un instant, mais elle suffit à lui porter un coup au cœur assez violent pour la faire s’étrangler. Sans le concours des bras qui la soutiennent elle se serait effondrée sur place ; Incapable de faire un pas de plus, incapable d’arracher son regard de la plateforme de bois nue, incapable d’ignorer la vision de l’échafaud trônant au centre du jardin. L’image s’efface, mais elle a compris. Elle sait pourquoi on l’a arraché au froid, à l’humidité et à l’oubli. A présent elle comprend que Zuko a choisi de mettre un terme à la torture, car le moment est venu pour lui de mettre son bourreau dans la tombe.
La réalisation brutale lui broie les entrailles et lui soulève le cœur. Ses frissons reviennent plus forts et plus intenses que jamais dans un élan nauséeux qui l’étouffe. Son changement de comportement ne passe pas inaperçu et les gardes raffermissent leurs prises sur ses bras pour la garder debout. L’un d’eux soupire bruyamment quand il doit la tirer vers le haut lorsqu’elle titube, et les autres paraissent s’amuser de la situation. Evidement qu’ils s’amusent puisqu’ils savent ; Ils savent qu’elle va être exécutée, ils savent qu’aujourd’hui est le dernier jour de son existence. Ils sont informés de son destin et c’est pour cela qu’ils ont choisi cette route. Ils voulaient qu’elle voie l’échafaud en avance pour qu’elle ait le temps de réaliser qu’elle va mourir. Le choc est puissant et si une partie de son intellect sombre dans le désespoir, une autre plus perverse se répand en question malsaines :
Ce qui se trouve dans le jardin n’est pas un buché, elle ne sera donc pas immolée par le feu, s’agira-t-il alors d’une exécution par le fer ? Si oui aura-t-elle droit à la hache réservée aux criminels, ou bien à l’épée dévolue aux nobles ? Le cortège de questions morbide parait sans fin, et bientôt elle ne peut plus s’en séparer. Elles l’obsèdent alors que ses entrailles se tordent toujours plus, et que la bile lui remonte dans la gorge. N’aurait-il pas pu la laisser s’éteindre dans son cachot ? Était-il vraiment obligé de la faire exécuter ? Quelles raisons peuvent justifier sa décision après tant de temps ? S’agit-il du besoin personnel de voir sa tête rouler dans un sac, ou bien est-ce la conséquence d’une nécessité politique ? L’événement sera-t-il publique ou privé, et dans ce cas qui sera présent pour la voir rendre l’âme ? Qui aura l’honneur d’exercer la justice, Zuko lui-même ? Est-ce que ça ferra mal ? La litanie se poursuit jusqu’à ce que la procession s’immobilise quand des voix s’élèvent devant eux. Cependant le sang lui bat les tempes avec tant de force que c’est à peine si elle parvient à entendre ce qui est dit, et ce n’est qu’au moment où les gardes qui la précède s’écartent que les mots gagnent en clarté.
— …Nous arrivons tout juste du donjon votre excellence.
— Je vois…
Azula lève les yeux et découvre à quelques mètres d’elle deux silhouettes féminines qu’elle peine à discerner clairement. A mesure qu’elle force, les détails se précisent et elle est bientôt capable de déterminer que la première des deux porte une tenue évoquant les atours royaux de la Nation du Feu. Quand elle se concentre sur son visage un lointain souvenir effleure les limites de sa conscience mais sans parvenir à s’imposer, et un nouveau malaise se glisse en elle.
— C’est encore pire que ce que je pensais, elle est dans un état pitoyable.
— Ce n’est pas moi qui irais la plaindre Suki.
Le prénom ravive instantanément ses souvenirs et Azula frissonne en réalisant l’identité de la femme. Toutefois cette réalisation est immédiatement occultée par l’intervention de celle qui se tient à ses côtés. Elle se pétrifie entre les mains des gardes car elle connait cette voix, elle a déjà croisé ce regard bleu glacial et ces atours à dominante azure. Et cette fois ce n’est pas un frisson qui la secoue mais un tremblement de terreur quand elle la reconnait : C’est elle, la sorcière du Sud ! La maitresse de l’eau qui l’avait si implacablement défaite au terme de la guerre, celle qui lui avait volé le contrôle de son corps ! Au moment où leurs yeux se croisent les vertiges d’Azula décuplent au point de la faire vaciller une fois de plus. Il y a dans ces orbes céruléens un froid polaire qui la pénètre et lui gèle le cœur, toutefois ce n’est rien en comparaison de l’effet produit par son expression acérée et teintée de satisfaction.
— Elle a l’air terrifiée.
— Et elle fait bien de l’être, par ce que si elle bouge une oreille je te jure que je n’attendrais pas que l’on me donne la permission pour m’occuper d’elle.
— Je sais Katara... Capitaine vous allez la conduire au Spa royal. Dame Lyra est avertie de sa venue, et elle fera ce qu’il faut pour la rendre un minimum présentable.
— Tu es trop généreuse Suki. Tu vas gâcher leur temps sur cette chose.
— L’occasion nécessite une apparence descente même si cela ne doit durer que quelques heures. Zuko m’a demandé de m’en occuper et je n’ai pas le cœur à le lui refuser.
— Sans doute, mais cela reste du gâchis pour un jour pareil.
— Peut-être Katara… Emmenez là Capitaine !
Le groupe se reforme et la marche reprends mais Azula en est à peine consciente. Toutes ses pensées sont obnubilées par les paroles qu’elle vient d’entendre, et par la réalité qu’elles confèrent aux peurs qui la lacèrent de l’intérieur. Plus que la vision du jardin, ces quelques mots scellent ses certitudes. Zuko a fait son choix, mais au moins lui octroie t’il le droit de mourir avec une apparence descente. Et si il est prêt à cela se pourrait-il qu’il daigne lui accorder les rites d’Agni ? Au cœur du désespoir il s’agit de l’unique étincelle de lumière à laquelle elle veut s’accrocher de toutes ses forces, aussi dérisoire et sinistre qu’elle soit.
Tandis que ses pensées errent dans des méandres mortifères, les gardes la conduisent jusqu’aux portes du Spa royal et l’y font entrer. Quatre servantes l’y attendent et se portent en avant pour prendre le relais des hommes en armes. Mais privée de soutiens avant qu’elles ne l’atteignent Azula vacille et s‘effondre à genoux sans un bruit. Quand elle croise le regard de la femme qui s’accroupit devant-elle son cœur se serre, car elle n’y lit que tristesse et pitié. La main qui se pose sur son épaule est tremblante, mais chaude et dépourvue de la raideur des hommes de la garde.
— N’ayez crainte, nous allons nous occupez de vous Princesse.
A ces mots l’un des gardes s’avance pour la saisir sous l’épaule et la tirer sans ménagement vers le haut, avant de lancer un regard sévère à la servante.
— Ne lui donnez pas ce titre, il lui a été retiré depuis longtemps ! Dame Suki souhaite que vous la rendiez présentable pour l’occasion et rien de plus. Nous attendrons ici que vous ayez fini.
— Le Spa royal est interdit aux individus en armes Capitaine Kenzai.
— Vous tenez peut-être à rester seule avec elle ? Nos ordres sont de la surveiller jusqu’à ce que tout soit terminé, et ce n’est pas négociable. Vous ferrez donc une exception aux règles du lieu pour cette fois, est ce clair ?
— Très clair, mais le Seigneur Zuko en sera informé.
— Cela me convient. Maintenant occupez-vous de ça sans attendre s’il vous plait.
D’une impulsion de la main il la pousse dans les bras des servantes qui la reçoivent avant de l’entrainer en douceur en direction des bains, pendant que le pas lourd des soldats résonne dans leur dos. Les minutes qui suivent s’écoulent dans un brouillard de sensations et de pensées confuses, tandis que les employées du Spa s’affairent pour lui prodiguer leurs soins. Brisée et amorphe elle se laisse manipuler sans réagir, y compris lorsque des mains étrangères lui prodiguent les soins d’hygiènes dont elle se serait chargée elle-même autrefois. D’ailleurs à quand remonte sa dernière visite au Spa royal ? Trois ans, quatre ans, plus ? Les souvenirs sont informes, et le peux qu’elle arrive à se remémorer parait appartenir à quelqu’un d’autre.
Alors qu’on la lave les gardes continuent de la surveiller, se tenant prêts à intervenir et refusant de la perdre de vue une seule seconde. Même le drap de pudeur que les servantes veulent étendre pour préserver son honneur est écarté sans un mot. En réaction les commentaires sont acerbes, mais les soldats se refusent à tout compromis. Au fond de son cachot elle n’avait jamais eu autre chose à sa disposition que de l’eau froide et du savon pour son hygiène, si bien que le souvenir de l’eau chaude s’était perdu. Ainsi lorsqu’on la fait descendre dans le bain la sensation lui arrache un long gémissement étranglé qui fige son entourage le temps de quelques secondes. L’effet est si intense après tant de temps que son âme oscille violement entre le soulagement et la douleur suscitée par cette chaleur trop soudaine. Elle veut s’en arracher et lui échapper mais elle n’en a pas la force… A ses cotés une femme est entrée dans l’eau pour la soutenir et elle peut l’entendre murmurer.
— Par Agni… Qu’ont-ils fait ?
Après un temps la brulure se calme, et elle est progressivement remplacée par une langueur qui ne tarde pas à la faire glisser vers un demi sommeille ; Un état engourdi rendu plus confortable encore par la sensation de flottement. Sous l’effet de l’eau elle se sent légère, détachée de la pesanteur qui l’écrasait depuis qu’elle avait été tirée de son cachot. Ainsi pour la première fois depuis des années elle touche au bien-être et des larmes silencieuses perlent au coin de ses yeux ; Les premières qu’elle ait versées pour ce motif depuis un temps oublié. Hélas les meilleurs choses ont toujours une fin, et ce temps de répit n’y fait pas exception car bientôt on s’emploie à lui faire quitter le bain pour la sécher. Le touché des employées du Spa se veut délicat, pourtant le simple contacte du tissu sur sa peaux trop sensible lui donne l’impression d’être frictionnée avec du sable. Lorsque cela se termine ils l’assoient dans un fauteuil le temps pour le personnel de ranger ce qui doit l’être et de préparer la suite.
La tête posée contre le dossier ses yeux dérivent jusqu’aux gardes qui la fixent toujours, et l’aura de prédateur que la plupart d’entre eux exsudent lui inspire de nouveaux frissons qu’elle n’a pas la force de repousser. Le Capitaine se tient à seulement quelques pas d’elle et la toise de toute sa hauteur pendant qu’il patiente les bras croisés. Lui plus que tous les autres dégage une haine si violente qu’il en frémit presque. Elle n’en connait pas les raisons, mais il est évident qu’il la tient personnellement responsable de quelque chose. Tant et tellement qu’elle acquière la conviction qu’il serait heureux de la décapiter ici et maintenant.
Des bruits de pas lui font lentement tourner la tête, et une boule solide se forme dans sa gorge lorsqu’elle voit des servantes qui s’approchent en amenant une tenue passée sur un mannequin de bois. La robe qu’on lui destine est simple, bien dégagée au col, sans fioritures et d’un blanc immaculé qui ne doit rien au hasard puisque c’est un linceul que l’on a préparé pour elle. A chaque seconde qui s’écoule le moment approche, et chaque geste qu’on lui prodigue est une nouvelle étape vers sa fin. A mesure que le temps passe cette pensée s’impose dans son esprit, écrasant toutes les autres. Lorsqu’elle est habillée, on prend soin de lui peigner les cheveux et de les rassembler en une queue de cheval simple et fonctionnelle. Aucun maquillage ne lui est offert et la garde n’est pas longue à manifester son impatience dès l’instant où il apparait que les servantes en ont terminées avec elle.
Le temps d’une seconde Azula accroche le regard de la cheffe du Spa, espérant trouver la force de pouvoir articuler un mot de remerciement, mais le capitaine a tôt fait de la saisir par le bras et de la tirer en direction des portes. Le mouvement est violent et ses jambes toujours trop faibles sont incapables de la garder debout. Elle aurait chuté sur le dallage en marbre si une paire de mains ne l’avait pas saisie au dernier instant pour la retenir.
— Cela suffit Capitaine ! J’ai toléré votre présence dans ce lieu de paix, mais je n’accepterais pas votre comportement plus longtemps.
— Vos désidératas n’ont aucune importance. Si vous en avez fini avec la prisonnière nous partons.
— Vous la traiterez correctement Capitaine, ou je vous assure que je me présente devant le Seigneur du Feu à la seconde où vous passez ces portes.
— C’est noté, mais je doute que vous trouviez une oreille attentive auprès de sa majesté. Figurez-vous qu’elle n’a pas moisi trois ans au fond d’une geôle sans son avale !
— Nous verrons Capitaine.
— C’est tout vu, maintenant écartez-vous par ce que j’ai autre chose à faire que d’écouter vos plaintes.
— Malheureusement.
La confrontation entre les deux s’achève sur un échange de regards venimeux avant que l’officier de la garde ne pousse Azula en direction de deux de ses hommes. Leurs prises sur ses bras sont toutes aussi fortes, et elle est bientôt à nouveau trainée le long des couloirs du palais. Le Spa lui aura sans doute redonné une apparence acceptable en vue de son supplice, mais il n’aura rien fait pour ressusciter ses forces ou même revivifier son esprit. Peut-être qu’avec un peu de temps en plus elle aurait pu en tirer quelques bénéfices supplémentaires mais… Le cours de ses pensées décousues est interrompu lorsque la procession s’immobilise encore une fois quand un nouveau garde se présente devant l’officier.
— Capitaine Kenzai, le Grand Sage du temple vient d’arriver au palais. Il rencontre actuellement sa majesté et ils verront la prisonnière après. Le Seigneur a suggéré que vous la fassiez attendre dans le salon rouge jusqu’à ce que son entrevue soit terminée.
— Ah ! Encore un changement de dernière minute… Entendu, informez sa majesté et Dame Suki que nous serons en attente dans le Salon rouge.
— A vos ordres.
— Et dites à Dame Suki que les servantes du Spa se sont montrées réticentes à nous laisser exécuter nos ordres. Qu’elle soit informée que j’entends déposer une protestation officielle pour cette attitude inacceptable.
—… A vos ordres Capitaine.
Sans un mot de plus l’homme se retire et la procession reprends sa marche sur le même rythme lent et implacable. Un moment plus tard ils arrivent devant une grande porte habillée de rouge que l’on ouvre pour leur donner l’accès. Toutefois avant que Azula ne puisse réaliser ce qui se passe, ses supports disparaissent et une main gantée la cogne violement dans le dos et la pousse vers l’intérieur. Prise de court elle titube, vacille et s’effondre en venant donner de la tête contre le rebord d’une table basse. La douleur fulgurante qui lui déchire le crâne supplante toute autre sensation, et c’est à peine si elle enregistre l’impact qui suit contre le sol et lui coupe le souffle. Un moment plus tard une paire de bottes s’approche et la pointe de l’une d’elle la cueille au creux du ventre et la repousse sur le flanc sans ménagement. Des cris de protestation s’élèvent aussi tôt mais elle n’y prête que peu d’attention tant la douleur est forte.
— Capitaine ! Vous ne pouvez pas…
— Silence Koyu !
— Non il a raison ! Tu ne peux pas faire ça c’est…
— Tu as un problème avec ma façon de traiter les criminelles de guerre et les assassins de masse Jehol ?
— Kenzai il y a des limites à ce que tu peux faire !
— Je me contrefous des limites avec cette raclure ! Maintenant pas un mot de plus ! Ramassez-moi cette chose et mettez là dans un siège. Vous pouvez même la cajoler si vous êtes à ce point choqué par ma façon de faire.
Des mains la saisissent une fois de plus et entreprennent de la relever mais elle s’étrangle. La douleur dans son crane est si intense, si exclusive qu’elle est incapable de raisonner, ou même de contenir l’élan qui surgit du plus profond d’elle. A la manière d’une vague irrépressible, elle sent affluer un déluge d’énergie qui s’apparente à une poussée de puissance sauvage et violente qui lui ravage le corps jusqu’à ne plus pouvoir être contenue. Un cri s’échappe de ses lèvres, immédiatement suivi d’une impulsion qui la fait convulser au moment où la foudre éclate autour d’elle. Le craquement est soudain et durant l’espace d’une seconde toutes les couleurs ambiantes sont effacées par la blancheur de la décharge. L’instant ne dure qu’une fraction de secondes avant de passer, la laissant à genoux sur le tapis en compagnie de huit silhouettes affaissées.
La nausée la reprend plus sauvage que jamais et elle se plie en deux pour rendre le peux que son estomac contenait encore après des jours sans manger. La douleur qui lui tord le ventre est si forte qu’elle hoquette, gémit et pleure sous son assaut. Et ce n’est rien en comparaison de la souffrance qui lui tabasse le crâne au point qu’il paraisse sur le point d’exploser. Pourtant dans le même temps la décharge de foudre à suffisamment ravivée ses forces pour lui donner les moyens de s’écarter de la scène et de se traîner jusqu’au mur le plus proche. Après un temps elle y prend appui et jettent tout ce qu’elle a dans le simple fait de se relever, mais ce geste n’aura jamais été aussi difficile, aussi épuisant et aussi cruel. Malgré cela elle y parvient même si elle pèse de tout son poids contre la paroi, et qu’elle se sait sur le point de chuter à chaque seconde. Pourtant quelque chose la pousse à résister, et à forcer de tout son être et de toute son âme : Une idée remontée des tréfonds de sa psyché ; Un mot à la portée si ultime et si impérieuse qu’elle ne peut faire autrement que de s’y soumettre. En dépit de toute la noirceur l’ayant habité ces dernières années et plus encore ces derniers jours, elle ressent soudain le besoin absolu de tout tenter pour vivre ; Pour survivre.
Péniblement et laborieusement elle se traîne le long de la cloison, s’accroche au mobilier et progresse vers le fond de la pièce, car c’est là qu’elle y trouvera son salut. Nul ne sait exactement où se trouve toutes les entrées et les sorties du réseau de passages secrets courant dans le palais, mais bien peu l’ont autant exploré que Azula quand elle était jeune. Et elle sait que l’un de ces accès se trouve au niveau d’un des panneaux de bois habillant le mur du fond. Quand elle parvient au but elle est épuisée, et c’est à peine si elle arrive à réunir assez d’énergie pour trouver le motif en bois sculpté et le presser pour déclencher le mécanisme. Un claquement assourdit résonne dans le mur et le panneau contre lequel elle s’appuie se dérobe. Privée de soutiens elle s’effondre dans le passage et roule au sol avant que le panneau monté sur ressort ne revienne butter contre sa jambe droite quand il tente de se refermer. Un râle de souffrance lui échappe au moment où le bois vient mordre sa peau fragilisée, et un second le suit quand elle tire sur sa jambe pour libérer le passage. L’angle coupant lui laisse une plaie sanguinolente sur le mollet, mais elle a la satisfaction d’entendre le mécanisme de la porte cachée se reverrouiller. Un instant plus tard son énergie s’étiole, le souffle lui manque et l’obscurité tombe sur son esprit quand elle glisse dans l’inconscience.
