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Disparitions, complots et visions

Summary:

(Modern!AU)

L'un de ses professeurs d'Ophélie, une Animiste étudiant au Pôle, disparaît. Alors que l'enquête pour le retrouver piétine, elle se rend au Palais de Justice pour partager des informations cruciales au Procureur en charge de l'enquête. Le hic? Ce sont des informations qu'elle a eu par son pouvoir de "vision", et convaincre le magistrat de leur bien-fondé n'est pas facile.

Mais un malheur n'arrive jamais seul à Ophélie, qui ne se doute pas que ce n'est que le début d'une série de crimes et d'intrigues auxquels elle va se retrouver mêlée.

 
(suit vaguement les évènements du livre 2, avec des références aux livres 1 et 3)

Notes:

J'ai dévoré la série en moins de deux semaines fin novembre/début décembre et je ne m'étais pas du tout attendu à ce qu'elle (r)éveille en moi l'envie d'écrire des fanfics en français (ce que je n'avais pas fait depuis au moins 7-8 ans).

Je dois avoir près de 20K mots manuscrits, et si j'arrive au bout de ce projet de fanfic (compter une 20aine de chapitres. je croise les doigts), on devrait être sur du 2-3K mots en moyenne par chapitre. Ah oui, et ce sera principalement raconté du PDV d'Ophélie.

Sur ce, bonne lecture! :D

Chapter 1: Le témoin

Notes:

(See the end of the chapter for notes.)

Chapter Text

 

Tchekhov Hillingar était l’un des hommes les plus détestables du Pôle.

En plus d’être un aristocrate et d’avoir le caractère hautain, xénophobe et méprisant qui allait avec, il était un piètre journaliste. Certes, les Nibelungen, dont il était le rédacteur le plus important, se vendait comme des petits pains dès lors qu’un de ses articles y paraissait. Mais ça n’était pas pour sa qualité factuelle. En effet, Tchekhov avait peu de considération pour les faits tout comme pour la fiabilité de ses sources, si tant est qu’il en eût pour certains articles. Apparemment, il avait une spécialité en politique, mais ses articles tenaient plus du potin glorifié, le tout surmonté d’un titre polémique aguicheur.

Il fallait aussi avouer que c’était un enseignant de journalisme médiocre, qui n’aurait sans doute pas eu le poste s’il n’avait été un Mirage et le journaliste le plus renommé du Pôle. Peu pédagogue, tout aussi partial qu’il était sévère, n’hésitant pas à humilier ses étudiants pour leurs interventions ou devoirs qu’il jugeait nullissimes ou simplement parce qu’il le pouvait, il n’était guère apprécié de ses étudiants.

Pourtant, lorsque sa disparition fut annoncée peu après le rendu d’un devoir qui avait été si catastrophique qu’il s’était époumoné pendant près d’une demi-heure et avait convoqué tous les étudiants un par un pour corriger leurs devoirs, Ophélie ne pensa pas que ce fût bien fait pour lui. Elle ne ressentit même pas de soulagement. De tous ses camarades, elle était bien la seule. Les autres étaient soulagés de ne plus avoir à se lever tôt le mardi matin et rester tard le jeudi soir pour assister à ses cours, et d’avoir à plancher des heures durant sur des devoirs auxquels Tchekhov n’attribuerait probablement même pas la moyenne.

Les jours suivant cette annonce, elle suivit avec assiduité les bulletins d’informations à la radio matin, midi et soir, et lisait même les exemplaires des Nibelungen que l’Université mettait à disposition, mais aucune information sur la disparition du Mirage ne fut révélée, si ce n’est que le Procureur général avait ouvert l’enquête.

Le septième matin, alors qu’elle éteignait la radio après un énième flash info qui ne mentionnait pas  la disparition, Ophélie dut se rendre à l’évidence : l’enquête n’avançait pas et elle devait intervenir. Elle avait repoussé ce moment fatidique, espérant que l’enquête avançât suffisamment vite pour ne pas avoir à révéler ce qu’elle savait et s’y retrouver mêlée. Mais là, elle ne pouvait plus y échapper ; la culpabilité qu’elle avait ressenti lorsqu’elle avait à peine considéré la possibilité fait de ne rien dire lui avait noué l’estomac.

N’ayant pas cours ce matin-là, elle décida de se rendre au commissariat le plus proche de chez elle. L’étudiante rata son tramway de peu et fut contrainte de marcher. Le vent boréal qui soufflait sur l’Arche depuis plusieurs jours eut vite fait de refaire couler son nez, alors qu’Ophélie venait de se remettre d’une énième sinusite.

-Vous venez pour quoi ? lui demanda sèchement le policier, les sourcils froncés.

-Bonjour, commença-t-elle, je voulais savoir si…

-Faut parler plus fort, jeune fille, on vous entend pas !

-Bonjour, répéta-t-elle. Je voulais savoir si j’étais au bon endroit pour donner des informations sur une enquête en cours.

-Qui vous envoie ?

-Pardon ? fit Ophélie, qui ne s’attendait vraiment pas à cette question.

Le policier roula des yeux et redemanda, avec un ton qui montrait qu’il la trouvait sotte :

-Qui vous envoie ? Vous n’êtes pas d’ici, c’est l’Ambassadeur peut-être ?

-Non, personne. Je viens de mon propre chef.

-Cette affaire, elle vous concerne ?

-Du tout.

Le policier prit un air encore plus méfiant.

-Je vous vois venir, moi. De deux choses l’une : ou bien vous prétendez avoir des informations complémentaires juste pour qu’on vous laisse rentrer et puis à la première occasion vous vous mettrez à truander pour que votre dossier soit examiné plus vite. Ou bien, vous êtes envoyée par je ne sais qui pour mettre le bazar dans nos affaires en cours !

-Mais pas du tout, je suis une honnête…

-Mais oui, honnête ! Vous faites quoi ici, d’ailleurs ?

-Je suis étudiante.

-Et vous auriez pas pu rester sur votre Arche pour ça ? Ou aller sur Babel ?

-L’Ambassadeur a approuvé mon séjour ici, rétorqua-t-elle plus sèchement.

Le policier la dévisagea de haut en bas, toujours aussi hautain, avant de lâcher avec un rictus :

-Ca je peux bien l’imaginer, même si vous êtes pas son genre.

Ophélie se laissa le temps d’une inspiration et d’une expiration pour se calmer et faire abstraction de ce qui était sans doute un sous-entendu. Concentre-toi sur ton objectif, ma fille.

-Bref, j’ai une information qui pourrait permettre de venir en aide à quelqu’un, un aristocrate haut placé.

-Comme si une étudiante étrangère quelconque comme vous pouvait connaître des nobles ! ricana-t-il.

-Me laisseriez-vous entrer enfin ? s’impatienta Ophélie.

Elle eut pour toute réponse un haussement de sourcil et un reniflement.

-‘Zavez qu’à aller au Palais de Justice voir directement si le Procureur a le temps pour gober vos sornettes, on a d’autres chats à fouetter ici. (Puis, voyant qu’elle ne bougeait pas) Allez, ouste, du balai maintenant ! Ou je vous colle une amende pour outrage à agent !

 Bon, en route pour le Palais de Justice, pensa Ophélie, qui n’avait pas envie de savoir si le policier bluffait ou non.

 

Le rejoindre ne fut pas une mince affaire, le bâtiment était drôlement dur à trouver pour un bâtiment public et Ophélie se perdit plusieurs fois avant d’arriver devant la tour imposante.

Il y faisait à peine plus chaud qu’à l’extérieur. Avec un frisson, elle se dirigea vers l’accueil, les agents derrière le bureau la dévisageant déjà avec méfiance.

-Vous venez à quel sujet ? lâcha une secrétaire sans daigner lui adresser un bonjour ni même cacher sa lassitude.

-Bonjour, je viens, parce que j’ai des informations concernant une enquête en cours.

-Pour ça, fallait aller au commissariat.

Ayant entendu à son accent quelle était étrangère, son mépris apparut aussitôt sur son visage.

-Justement, j’en reviens, les policiers m’ont dit de venir ici.

-C’est pas ici qu’on prend les dépositions ou les informations sur des enquêtes en cours. A moins que vous ne travailliez pour un des magistrats ? Vous avez rendez-vous avec l’un d’eux ?

-Non et non, répondit Ophélie.

Elle se mordit la langue d’avoir répondu si vite. Pourquoi n’avait-elle pas de facilité à mentir ?

-Mais je vous assure que c’est une information importante !

-Ah, mais ça change tout alors! Allez attendre là-bas alors ! fit la secrétaire en désignant un siège.

Ophélie s’exécuta.

 

Au bout de plusieurs heures passées sagement assise sur son siège, lisant un ouvrage pour les besoins de ses cours, elle surprit à de maintes reprises les regards dédaigneux, méfiants et moqueurs des employés du Palais de Justice, sans compter les remarques désobligeantes murmurées devant son nez et les ricanements. Elle comprit que, malgré le semestre quelle avait déjà passé au Pôle et le comportement quelle subissait de ses camarades à la fac, elle restait beaucoup trop naïve. Mais là, elle ne comprenait pas pourquoi on l’ostracisait autant alors qu’elle avait des éléments pour une enquête, qui pouvaient potentiellement permettre de retrouver un homme disparu, à supposer qu’il ne fût pas déjà mort ?

Ben voilà, ma fille, tu l’as ton sujet pour ton prochain devoir « Quand la xénophobie des services publics entrave le bon déroulement de la justice et mène à la mort d’un notable du Pôle », lui souffla une voix vengeresse à l’intérieur delle. T’as juste qu’à bien ouvrir les yeux et les oreilles et ce sera du tout cuit. Sauf que les sujets traités par Ophélie étaient déjà jugés « trop critiques » aux yeux de ses professeurs, là c’est sûr, ce serait la goutte d’eau qui ferait déborder le vase et on lui reprocherait son manque d’impartialité, sans reprocher celui, certes différent, de ses camardes. 

Un éclat de voix lui parvint depuis le bureau, et elle tendit l’oreille :

-Raaaaah, j’en ai archi-marre de ce connard de Talvi !!! Deux fois qu’il me renvoie en reprographie parce que ses dossiers sont soi-disant pas imprimé qu’au recto et reliés de façon irrégulière (son ton avait changé en plus grave et monotone, probablement pour imiter la voix dudit Talvi. D’ailleurs, pourquoi ce nom lui était-il familier ?). Je vais les lui faire bouffer, ses foutus dossiers de merde, à ce bâtard de procureur ! Heureusement qu’il y a des ascenseurs ici, sinon il pourrait se démerder lui-même à faire les allées et venues avec le 13ème étage, hein ! 

-Tu parles que tu vas rien faire du tout, oui, ricana la réceptionniste. Dégonflé que tu es ! Pis même si t’essayais, tu ferais pas long feu, mon pauvre, même si je paierai cher pour voir quelqu’un l’humilier.

L’étudiante eut une révélation. Deux en fait. De un, Talvi, c’était le procureur en charge de l’affaire de disparition, elle l’avait entendu à la radio. Et de deux, puisque l’accueil semblait plus disposé à voir combien de temps elle tiendrait encore qu’à la diriger vers le service approprié, elle se rendrait directement chez le procureur ! Tout connard qu’il fût, il ne pourrait guère être pire que l’accueil et les policiers. Et l’employé venait lui donner les coordonnées où le trouver. Il ne restait plus qu’à attendre un moment où les réceptionnistes ne feraient plus attention à elle pour se dérober.

 

Ce moment vint près d’une demi-heure après, alors que les réceptionnistes quittaient leur poste pour la pause déjeuner.

-Ne vous en faites pas mademoiselle, quelqu’un va venir vous chercher, fit la réceptionniste avec un faux sourire, ses yeux brillant d’un éclat moqueur en sortant.

Ophélie décida de jouer la carte de la naïveté et de répondre à son tour avec un faux sourire.

Sitôt les réceptionnistes sorties, elle bondit de sa chaise et marcha rapidement vers les ascenseurs. Elle s’engouffra dans le premier qui vint, heureusement vide, et sortit au 13ème étage. Elle tomba sur un plan de l’étage juste à côté des ascenseurs, repéra le bureau du Procureur général Talvi, et marcha rapidement, espérant que le bruit de ses bottines claquant sur le sol et se réverbérant dans les grands couloirs déserts n’alerte quelqu’un de sa présence.

Devant la porte, elle prit une inspiration et tapa trois petits coups.

-Entrez, lui fit une voix grave.

Elle ne se fit pas prier et entra dans la pièce. Le bureau était immense, avec une grande baie vitrée, donnant sur la Citacielle. De part et d’autre de la porte, ainsi que le long d’un des murs, des cabinets de rangement fermés, et une bibliothèque au fond, dans un coin proche du bureau. Au mur opposé, un grand canapé recouvert de velours rouge, un peu vieillot, trônait à la place de rangements. La table, bien que massive, croulait presque sous des piles de documents, soigneusement disposés sur le bois. Les seules choses qui en dépassaient étaient des signets colorés.

Et derrière la table était assis un homme blond, plongé dans la lecture d’un dossier, une épaisse robe noire de magistrat, garnie de fourrure d’hermine au col et aux manches.

-Posez-moi ces dossiers sur la troisième pile sur votre droite, dit-il sans lever les yeux de son travail, avec un accent du Pôle encore plus prononcé que celui de Berenilde.

-Bonjour, monsieur le Procureur, je suis vraiment désolée de vous déranger…

Il leva brusquement la tête et la dévisagea longuement. Ophélie détourna rapidement les yeux, ne voulant pas donner l’impression de fixer la cicatrice qui lui barrait le sourcil et la tempe et paraître malpolie.

-Vous n’avez pas de dossiers et vous ne travaillez pas ici, remarqua-t-il, ses sourcils se fronçant. Je n’ai pas de rendez-vous prévu non plus. Que faites-vous dans mon bureau ?

-J’ai vu des informations sur une affaire en c…, commença-t-elle, décidant de passer outre son manque de politesse.

-Ce n’est pas mon travail. Vous êtes au mauvais endroit, il faut vous rendre dans un commissariat, l’interrompit-il, une pointe d’agacement dans sa voix.

Hé bien, pensa-t-elle passablement irritée, au rythme où ça va, si je pouvais avoir une couronne à chaque fois que l’on m’a sorti cette phrase, je pourrai probablement m’acheter un manteau en fourrure de Bête à la fin de la journée. Mais elle ne se démonta pas et reprit :

-Justement, j’en reviens. Ce sont les policiers qui m’ont redirigé vers votre service ils ont tout bonnement refusé de m’entendre. Puis à l’accueil, on m’a dit d’attendre, mais je crois que les réceptionnistes se fichaient de moi. Et je pense que ça peut vous intéresser, vu que c’est une affaire en cours que vous suiviez.

-Laquelle ?

-Celle de la disparition de M. Hillingar.

Cela sembla piquer la curiosité du procureur, quoique ce fût difficile à déterminer tellement l’expression de son visage était figée.

-Cette information, vous l’avez depuis quand ?

-Depuis un peu plus d’une semaine, je dirais.

-Pourquoi avoir attendu si longtemps avant de vous manifester, mademoiselle ? Dans des cas d’enlèvement chaque heure compte, reprocha-t-il.

Ca je le sais déjà ! Et pourtant, ça vous gêne pas pour me poser des tonnes de questions !! brûlait-elle d’envie de lui répondre, énervée qu’il la prît pour une idiote.

-C’est que ces informations ne m’avaient pas tellement l’air secrètes, j’étais convaincue que la police et l’enquête que vous aviez ordonnée auraient déjà permis d’élucider au moins une grande partie de l’affaire et en auraient déjà eu vent. Mais depuis l’annonce officielle de sa disparition et du début de l’enquête, il n’y a pas eu de nouveau alors je me suis dit que…

-Avez-vous conscience que le fait de ne vous manifester que maintenant vous fait paraître d’autant plus suspecte ?

Sa question prit Ophélie de court, si bien qu’elle en oublia l’irritation qu’elle ressentait face aux multiples interruptions de l’homme assis en face d’elle.

-Insinueriez-vous que je sois impliquée dans cette disparition ? demanda-t-elle, interloquée. Pourquoi donc viendrais-je vous voir avec des informations si j’étais moi-même impliquée ? Ce n’est pas logique !

-Bien au contraire, cela vous permettrait d’aiguiller les enquêteurs sur une fausse piste, de vous placer hors de soupçon ou, si vous savez que ce n’est qu’une question de temps avant que l’enquête ne mène à vous, vous permettre de négocier une peine plus clémente. Depuis combien de temps êtes-vous au Pôle, mademoiselle ?

-Un peu moins de six mois, mais je ne vois vraiment pas ce que cela a à faire avec…

-Et vous n’avez toujours pas compris comment les choses fonctionnent au Pôle?

Ophélie serra les poings et sentit ses oreilles rougir, à moitié par humiliation, et à moitié par colère. Ce qui ne s’améliora pas quand il sortit une montre à gousset et en ouvrit et ferma le clapet, montrant son impatience.

-Enfin, je n’ai pas tout mon temps, mademoiselle. Revenons à la disparition de M. Hillingar. Veuillez vous rapprocher et vous asseoir, lui intima-t-il, les yeux rivés sur la montre.  

Qu’est-ce que les gens du Pôle peuvent être méprisants et irrespectueux ! pensa-t-elle, saisie par le contraste avec la bienveillance et l’amabilité des Animistes. Manque de pot, en s’asseyant, elle mésestima la profondeur du siège recouvert de cuir et eut un geste un peu brusque. Son poignet donna un coup involontaire dans une pile de documents qui se serait éparpillée sur le sol si le procureur n’avait jeté son long bras en travers du bureau, sa main bloquant la chute de la pile. Il lui jeta un regard noir, tout en remettant la pile à sa place.  

D’ordinaire, c’était surtout les aristocrates qui se montraient d’un dédain et d’une impolitesse comme elle n’en avait jamais vus. Le Procureur semblait en être un lui-même, avec ses cheveux blonds et ses yeux gris. Or, contrairement au policier et à la réceptionniste, qui en avaient un entre les sourcils, il n’arborait aucun tatouage clanique sur lui, ni sur son visage, ni sur ses poignets ou mains. Les seules marques qu’elle voyait étaient des cicatrices, l’une sur sa tempe, le bout de l’autre dépassant de la manche de sa chemise, le blanc pointant sous l’épaisse robe noire de Procureur.

D’ailleurs, de près, elle se rendit compte qu’il devait être très grand; pour la regarder, il devait baisser ses iris. A cette distance, soutenir son regard devenait plus gênant, et Ophélie garda ses yeux rivés sur le bureau dans un premier temps. Le magistrat prit un stylo et ajouta tout en bas de sa page d’agenda, déjà remplie de lignes rouges écrites en pattes de mouche, un numéro à l’encre noire. Celui de l’affaire probablement.

-Je vous écoute. Quelle information avez-vous ?

-Et bien j’ai vu…, commença-t-elle, mais elle s’arrêta quand elle vit qu’il écrivait un mot sur son agenda. En lorgnant un peu, elle reconnut le mot « témoin ».

-Qu’avez-vous vu ? Ne faites pas attention à l’agenda.

Ophélie ne répondit pas tout de suite. Elle se sentait un peu nerveuse. Voir « témoin » écrit, ça rendait les choses plus sérieuses, plus officielles, plus intimidantes. 

-Alors ?

Son ton était impatient.

-Excusez-moi, monsieur le Procureur, je n’ai pu m’empêcher de voir que dans vos notes vous avez écrit « témoin »…

Le procureur ne la laissa pas finir.

-En effet, c’est le terme adapté pour qualifier juridiquement les personnes faisant connaître ce qu’elles ont vu, entendu ou ouï-dire concernant une infraction, expliqua-t-il d’un ton sec. Vous affirmiez avoir vu quelque chose, n’est-ce pas?

-Oui, mais dans mon cas, je ne sais pas s’il serait adéquat de parler de « voir ».

Cela avait piqué l’intérêt du procureur, qui relâcha la montre à gousset qu’il avait reprise.

-Avez-vous assisté à la scène de façon indirecte ?

-On peut dire ça, oui, fit-elle après un moment.

-A travers un écran, avec des vidéos de sécurité par exemple ?

Ophélie considéra un instant la possibilité de lui mentir et éviter le moment de ridicule et de honte qui ne tarderait pas à arriver si elle lui avouait la vérité, comme à quasiment chaque personne à qui elle avait révélé son don de voyance. Mais si le ministère public décidait de mener pour trouver un enregistrement vidéo qui n’existait pas, elle risquait fort de se faire traîner elle-même devant les tribunaux, que ce soit pour mépris de la justice, obstruction d’enquête ou pire, en tant que complice ayant tenté de faire distraction et de lancer la justice sur une fausse piste. A supposer que le procureur ne découvrît vite des contradictions dans ses propos et ne la jetât hors de son bureau d’abord.

Elle prit une grande inspiration et se lança :

-Non, monsieur le Procureur, je…j’ai eu une vision.

Il posa son stylo sur son bureau, l’alignant parfaitement avec le bloc de papier en face de lui.

-Si c’est une plaisanterie, mademoiselle, elle est de très mauvais goût. Vous avez du temps libre, vous être libre de l’utiliser comme bon vous chante, mais je vous saurai gré de ne pas l’utiliser pour me faire perdre davantage de temps avec vos sottises et de sortir de mon bureau, répondit-il d’un ton glacial.

Son regard était fermement planté dans le sien et il la toisait. Ophélie ne le soutint qu’à grand-peine, tant elle était à deux doigts de se recroqueviller sur sa chaise.

-Je sais que cela paraît, euh, un peu tiré par les cheveux, mais s’il vous plaît croyez-moi !

-Pourquoi croirais-je en quelque chose dont ni la science ni les probabilités ne confirment l’existence ?

-Vous voulez des preuves ? Très bien ! Que devrais-je faire ou vous montrer pour que vous me croyiez ?

-Quand bien même je vous croirai, et en admettant que votre…vision (il lâcha ce mot du bout des lèvres, décidément pas convaincu du tout) contienne des informations cruciales au déroulement de l’enquête, elle ne pourrait constituer une preuve recevable que dans le droit de la Sérénissime, ce qui est déjà incroyable en soi. Et je doute fort que la jurisprudence ou la législation du Pôle n’évoluent un jour dans ce sens. (Puis voyant qu’elle ne faisait pas le moindre mouvement pour se lever, il ajouta avec un soupir exaspéré:) Mais soit, puisque vous insistez, ayez une vision sur moi.

Ophélie hoqueta face à l’aplomb du magistrat.

-Monsieur, ce n’est pas comme ça que fonctionnent les visions ! Je ne peux pas les invoquer, elles s’imposent à moi !

-Dans ce cas, veuillez sortir de mon bureau.

Il s’était déjà replongé dans le dossier qu’il examinait à son arrivée. Il ne lui avait même pas dit au revoir, ce rustre. Elle comprenait qu’il fût un homme débordé, étant le procureur, certes. Cependant, un peu de politesse ne lui aurait pas coûté grand-chose.

Ophélie jeta un œil à l’agenda, et ne vit aucun mot ajouté à côté de « témoin ». C’était clair, il ne l’avait pas prise au sérieux du tout et l’avait juste écoutée par procédure. Elle serra les poings, remit son écharpe en place et se leva de la chaise.

-Je ne vous importunerai pas davantage monsieur le procureur, grinça-t-elle le plus froidement qu’elle pût. Mais si vous vous retrouviez dans une impasse au cours de votre enquête, permettez-moi de vous suggérer d’examiner le mobilier du Salon Rouge du Clairdelune. Au revoir et merci pour votre temps.

Le procureur lâcha son stylo et releva les yeux. Ophélie crut déceler de la surprise dans son regard et vit ses lèvres s’agiter rapidement en silence, comme s’il déclamait un texte, pendant qu’il fermait et ouvrait le couvercle de la montre à gousset. Un pli se creusa entre ses deux sourcils. Puis ses lèvres redevinrent immobiles. Elle crut un instant qu’il allait lui parler, comme sa mâchoire se contracta légèrement, mais il rangea sa montre, baissa les yeux et reprit son travail. De sa main libre, il désigna la porte.

Ophélie bouillonnante, se concentra pour ne pas se couvrir d’encore plus de ridicule en tombant de tout son long sur le sol ou en renversant quelque pièce de mobilier ou pile de dossiers. Malgré l’envie qui lui brûlait les mains, elle ne claqua pas la porte, et s’efforça de sortir du Palais de Justice aussi vite qu’elle pût, regrettant d’avoir gardé ses bonnes manières pour un tel rustre.

 

Notes:

Oui j'ai décidé de donner des "vrais noms de famille" aux persos quand on parle d'eux individuellement, parce que je trouve que "Tchekhov Mirage" ou "Archibald (La)Toile", c'est un peu ridicule. Par contre je garde les noms du bouquin quand on parle du clan.

Talvi = hiver en finnois (j'ai décidé de garder le principe de GoT/ASoIaF de donner aux bâtard.e.s un nom se rapportant à la nature)
Hillingar = mirage en islandais

A bientôt (espérons la fin du mois) pour le chapitre suivant, "Le neveu" !