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1 - LE SEGRET D'UNE DICIOTTENNE
Dans la brume du matin, le vent sifflait au dessus des mâts, faisait brusquement tanguer les bateaux amarrés au port de Naples. Mista marchait au rythme des cliquetis de métal, se faufilait comme un revenant entre des voiliers dénués de leurs toiles blanches. Ses pas lents faisaient craquer les étroits pontons de bois, ses yeux admiraient la danse des navires qu'il ne reconnaissait que trop bien.
Malgré l'agitation croissante des marins et des pêcheurs partant au large, des promeneurs matinaux et des fêtards couche-tard se croisant, un sentiment de solitude et d'apaisement s'abattait sainement sur ses épaules.
Un calme étrange régnait dans le port de plaisance. Les brusques rafales persistaient à faire autant de bruit et de dégâts que permis, les ondulations marines se fracassaient contre les digues dans une cacophonie tremblante. Les courants étaient forts, l'eau grise se confondait avec le ciel. Ce silence encombrant penchait parfois vers un chaos rassurant pour le jeune homme, vers une douceur embrouillée aussi belle que le chant des sirènes, car rien d'impur ne venait plus inonder son esprit ramolli.
Dorloté par l'exubérance de la nature, ses sens se débattaient pour le laisser aussi conscient que stable sur ses jambes. Se taisait alors le besoin instinctif de tourner les talons pour retrouver la chaleur de ses draps. L'œil de la tempête le contemplait d'un air langoureux, et Mista accepta avec calme sa furie débordante. Il y avait bien ce quelque chose qui l'attirait dans cette exaltation impressionnante ; l'inconstance de l'inconnu que l'instinct recherchait, le grain de folie dans la beauté qui rappelait au vivant sa mortalité. C'était alléchant plus qu'inquiétant.
Lui qui n'avait pas vagabondé seul sur la jetée depuis des mois s'était vu s'écraser au port aussitôt son dur labeur terminé, son regard fixant intensément l'éclatement de l'horizon. Et comme tout napolitain ayant grandi dans les bras chaleureux de la Méditerranée, il savait qu'elle s'apaiserait bientôt, charmée par la terre aux petits hommes frétillant tels des poissons hors de l'eau.
Attendre ici une ou deux heures, bercé par le cri des mouettes et les embruns marins ne le dérangeait pas. La nuit avait été longue et harcelante, et ses narines dilatées préféraient nettement les parfums iodés à ceux douxreux du sang et de la boue collant ses semelles. Mista s'assist donc au bout d'un ponton, ses jambes pendantes au dessus des yeux de la mer.
Peu soucieux de la bruine qui humidifiait peu à peu ses vêtements et ses pensées, il en profita pour nettoyer ses bottes, puis son visage qu'il présumait lui aussi rougit du sang poisseux. Écoeurant, son fort goût métallique caractéristique imbibait son palais, hantait sa gorge. Combien de litres en avait-il bu depuis le début de sa carrière ?
« Quelle putain de soirée. » il pensa en esquissant un sourire narquois, sa joue enflée et sensible d'un jeu sanguinolente. Le sel piquait ses paupières et ses écorchures, l'avait cependant bien sa peau et ses souvenirs agités. Le jeune gangster s'applique dans sa tâche, grattant la moindre trace de saleté séchée par des gestes précis qu'on ne pouvait présager appris que par la routine.
Il se sentait calme ici, gai de sa petite liberté à convoiter. En paix, il se permet de prendre le temps d'être là, se laissa aller à la contemplation paresseuse. Attiré par les profondeurs, l'envie irrésistible de s'enfoncer sous la couverture déchirée du littoral le prenait à la poitrine. Rejoindre sa bonne étoile, nager longtemps avec elle, frapper la surface de l'eau de ses membres entraînés… oui, il semblait que tout cela remontait à bien longtemps désormais. Dans une autre vie peinarde.
Son temps libre avait coulé de ses doigts aussi vite que du sable mouillé, s'était échoué comme un navire au fin fond de la baie de Naples. Lui qui avait trouvé des compagnons de route n'arpentait plus la ville avec la même énergie insolente qu'autrefois. Ses heures n'étaient plus aussi solitaires et innocentes, et se voyaient jusqu'à apparaître tristes lorsqu'il s'essayait à se retrouver. En ces moments retirés, il revoyait les barreaux de fer se refermer sur lui, ressentait la même désolation qui le prenait à la gorge alors qu'il s'effondrait sur un lit miteux.
Comme le trouble de sa tête nostalgique le déchirait… Mista n'aimait vraiment pas ce désordre. Alors pris par sa petite rengaine, il siffla peu discrètement pour se tenir meilleure compagnie, réjouit par les rétrouvailles avec son tempérament jovial. Il était loin de l'agitation de son quartier et de l'organisation, préférait largement celle de la petite tempête qui s'offrait en spectacle.
Seuls les amoureux et les travailleurs faisaient leurs affaires à cette heure endormie. L'aube argentée pointait tout juste le bout de son nez au large, écumait doucement les vagues en parant de paillettes grises, enveloppait Mista d'une étrange somnolence. Et aussi curieux que cela puisse paraître, il se laissa emporter par la houle de ses songes, aucunement gêné par la fraîcheur de la mer et ses éclaboussures salées qui le recouvraient.
Bien vite, la pluie froide le réveilla, lui murmurant d'agacerie que bien trop longtemps il avait dormi. Mista jura, bailla, s'étira, et laissa quelques gouttes le caresser une ou deux secondes de plus dans la léthargie. Ses yeux trouvèrent le ciel, puis de fatigue et de lassitude, dérivèrent lentement vers le large. Son regard lourd rencontra non pas un bel indigo mais la mer assombrie d'un noir illisible, prêt à avaler entièrement la ville.
Naples possédait depuis sa création un port bien agité, et le mois de février n'était pas exempt de la frénésie qui la prénait. Le mauvais temps se mêlait à sa respiration saccadée, initiait aux pêcheurs leurs talents de navigation, leurs instincts, dispositifs et conseils.
En parfait homme de la mer, Buccellati l'avait un jour averti de ne jamais s'aventurer en mer lorsqu'elle était aussi noire et opaque que de l'encre. Si Mista avait à l'époque pris cette suggestion avec la légèreté d'un naïf, il sut en cette matinée étrange qu'il valait mieux retourner auprès de lui, lui narrer avec difficulté que leur ennemi avait perdu la vie dans le coffre de la voiture et s'était vu finir engloutit par la baie, puis que lui s'était curieusement endormi sur un ponton…
Il ne s'était pas encore tout à fait redressé lorsqu'il la vit au loin ; la Forme. Son souffle se prend dans le tournoiement des éléments. Là-bas, toute dorée et solitaire au beau milieu de la vaste étendue d'eau troublée, détonnant de par sa lumière et sa chaleur. Elle était là, flottant paisiblement. C'était une forme qui n'avait rien d'un objet pris dans la tempête, comme une bouée ou un voile que les garde-côtés rétrouvaient.
La vision de Mista était excellente (aussi honorable que celle d'un rapace, ce qui faisait de lui un parfait tireur d'élite), et son instinct savait qu'il ne se trompait pas ! La Forme était humanoïde, digne d'être contemplée, façonnée par la vie, paraissait même l'observateur de là où elle était. Mista eu une peur panique subite. Et si quelqu'un se noyait ? Mais non, impossible. Le buste se tenait aussi tranquille qu'une statue, semblait même patiente.
Le cœur du jeune gangster cogna fort contre ses côtes, voulant tant s'échapper de sa cage. S'évader, aller rejoindre ce secret, nager jusqu'à lui. Aller le comprendre, lui assurer qu'il n'était plus seul. Il était plus qu'une pièce d'or sur un tapis de velours, plus qu'une futilité qu'on oubliait. Pour Mista, il est devenu précieux, aussi tangible qu'un soleil en pleine nuit obscure, qu'une île à atteindre en plein naufrage. Il le brisait autant qu'il lui insufflait le courage, car cette déité avait déjà tout son respect et son attention.
Avant même que le gangster ne puisse prendre une décision dangereuse - entre autre traverser les déchaînés pour aller oser l'admirer de plus près - la Forme a disparu dans le creux d'une vague. La sonnerie de son téléphone portable ayant grossièrement retenue dans sa poche détrempée, peut-être l'avait-elle fait fuir… quel malheur.
Son trouble hagard brouilla l'éther qui le reliait à Buccellati, l'inquiétant vivement. L'homme au bout du fil était bon ami et bon patron, il le somma de revenir auprès du gang au plus vite. Mista obéit donc, non sans jeter un ultime coup d'œil à l'endroit où son émoi se noyait, dans l'espoir qu'il retrouverait son agréable mirage. Mais rien.
Plus rien.
2 - QUAND QUAND QUAND
Plus rien d'autre que le silence étouffant dans un vent qui fendait l'atmosphère, retournait sans mal les ruelles étroites et le port. Le fils de la violence vociférerait. Mista ne put dormir une vraie minute durant ces deux dernières nuits de chaos, excédé par l'excitation que son cerveau malade se plaisait à lui faire vivre. Résultat de sa terrible sieste, le délire de la fièvre le prenait régulièrement, lui faisait voir des choses sur son plafond. Des ombres aux formes ésotériques dansaient, se mouvaient, s'agitaient à devenir de hautes et menaçantes vagues engloutissant ses rêves et la silhouette d'un homme.
Elle fut d'abord la sienne, puis se vit se métamorphoser en celle de quelqu'un d'autre. Un blond inconnu. Une chimère, puisque son corps se transformait lentement en une créature de légendes. Si Mista n'avait pu voir ce qui se cachait sous la surface de l'eau, ce qui le rendait bien plus malade était que son inconscient savait précisément ce qu'il aurait pu y déceler.
Buccellati était passé le voir une fois, accompagné d'un Abbacchio toujours aussi discret. Calmes à leur habitude, ils ne l'avaient pas particulièrement couvé, étaient simplement venus rendre visite à un partenaire malade comme pas permis. Mista se fatiguait vite d'un rien et se repartait souvent en transe, le duo le laissa finalement seul face à ses hallucinations.
Il gémissait d'une plainte incompréhensible, d'un chagrin qui le prenait dans la confusion de son esprit. Sa tête saturait de la lumière blanche du jour, de la pénombre de la nuit, des parfums iodés qui hantaient ses narines, de la cicatrice d'argent qu'avait laissée cette âme d'or sur la sienne. La reverrait-elle ? Et si oui, quand ? Quand ?
Quand ?
Fugo vint aussi lui tenir compagnie. Bien grand mot pour ce qui s'était avéré être deux visites très rapides. Étant le plus circonspect de tous, il avait rapidement préparé des nouilles instantanées, avait équilibré une boîte de paracétamol sur le lit, et lui avait souhaité bon courage dans sa convalescence. Mista avait fini ses repas sans grand appétit et avec la difficulté d'un lépreux, ce qui le désola beaucoup. Lui qui aimait tant manger…
Il se sentait pris dans une maison infinie, en avait parfois la nausée, ou des bouffées de chaleur à s'en arracher la peau. Comme un pauvre marin tombé en mer, il trempait ses draps d'un seul mouvement brusque, recrachait une eau qu'il n'avait pas en ses poumons. Ses sueurs froides le glaçaient malgré les trois couvertures épaisses qui le clouaient au matelas. Mais se rassurant comme il met - lointain souvenir d'une enseignante compatissante lui assurant que son intense fièvre le soignerait plus vite - Mista retrouva une fois de lucidité au troisième petit matin.
Narancia lui avait envoyé deux messages, qu'il ne réussit à lire qu'après une douche brûlante rapide mais revigorante :
2:13
tu fais chier à être malade, on se tape tout ton travail
2:15
meurs gros débile
Le second lui fit cracher un rire. Narancia avait dû se plaindre haut et fort de sa voix geignarde à Fugo ou Buccellati, et on l'avait sermonné de ne pas avoir écrit un petit mot de soutien. Soit l'oubli de la négation était intentionnel, soit il ne l'était pas. Dans les deux cas, Mista sourit mollement à son téléphone portable, sans prendre la peine de répondre à son ami tellement la fatigue l'assomma de nouveau. Ses compagnons de route étaient certes singuliers, mais qu'est-ce qu'il sentait avoir une place définitive dans cette nouvelle vie.
Il dormit toute la journée, atténuant son calvaire qui prend fin en cette nuit-là. Sa conscience ressourcée était tombée dans un sommeil profond et réparateur, avait dansé sous les étoiles, ondulée dans le vase d'un lac qui promettait le repos éternel, le début du bonheur. La brume s'était dissipé dans ses rêves, mélodie enchanteresse que le rythme de son cœur calmé. Valse des fleurs, des arbres feuillus, du soleil au-dessus des plaines. L'hiver rude et froid avait quitté son lit en même temps que lui.
Le monde cruel rattrapait bien vite la réalité des optimistes ; la tempête de février consommait encore Naples, promettait plutôt la valse des nuages gris et des rafales piquantes. Mista inspira la fraicheur, ignorant un vertige et les sournoiseries du mauvais temps, puis s'élança à travers son quartier vide.
Le jour pointait, exhibait aux rares habitants éveillés un port figé. Il émanait des voiliers un tango bien plus mélancolique que la première fois, fantômes oubliés qu'on ne prenait plus la peine de consoler. Seuls quelques petits poissons et sages canards déniaient les approcher, de gentilles vies innocentes qu'on appréciait contempler entre ces géants d'acier et d'aluminium.
Mista gonfla ses joues de déception. Crédule, il avait eu en son cœur l'espoir que cet endroit répondrait à ses questions ou répondrait à ses attentes. Il restait néanmoins en lui sa nature défiante. Ainsi, il reste debout sur un ponton face à la mer, calibrant sa concentration sur tout détail important. Homme avisé et réfléchit, Mista savait se méfier des bruits inintéressants, savait comment traiter le surplus d'informations que ses sens recevaient, savait où pencher son ouïe et sa vue.
Et comme il avait pu apercevoir une forme lointaine, il a mis capter une étincelle de voix. Un éclat de rire, plus précisément. Pas comme il en connaît un million dans son monde, mais un vent de printemps, mouillé de rosée du matin, d'herbes hautes et vertes, de bourgeons explosifs de couleurs vives, de sucre de fraises de velours. C'était la récitation du poème de la gloire, le chemin des libertés. Le rire lui est apparu rapidement sous les traits de son secret, la Forme. Blondeur et or, et tout ce qui stoppa net le discernement chez Mista.
« C'est toi…! » il cria d'un soulagement surprise, pointant l'individu d'un doigt presque accusateur qui ne semble pas l'offenser. La folie le prend subitement, son propre rire incrédule le prenant de toute part. « C'est vraiment toi ! Mais- Attends, qu'est-ce que tu fais ? Participe ! »
Indifférent à son impolitesse ou à son bonheur, l'être de ses pensées fût pris d'un spasme d'amusement avant de disparaître sous l'eau. Chacune de ses remontées se faisait rapide et puissante, mais surtout étonnante, puisque le ponton se chargeait en objets divers et variés. Ce n'était pour Mista qu'un ramassis de briques ; de vieux bibelots rongés par l'usure de l'eau, du verre poli par le sel, quelques coquillages vides, des galets lisses… rien de bien significatif pour ses grands yeux envieux de trésors clinquants.
Il constate pourtant avec émerveillement que dans ceux de la créature, ce bric-à-brac était une véritable montagne d'or. L'émotion est devenue palpable, on lui rend hommage avec d'humbles ofrandes ! Et lorsque l'ultime présent - une petite bouteille de whisky gravée - trouva le sommet de la pile, son mystérieux inconnu disparût définitivement sous les bateaux à quai.
Le jeune gangster se figea, un nœud resserrant violemment son estomac et sa gorge. Mais n'ayant ni le temps pour s'apitoyer ou pour penser, sa célèbre vaillance le fit se précipiter à travers le port de plaisance. Il se mit à courir de barque en barque, vite, si vite, qu'il les fit vaciller au même rythme que son monde. Son corps fatigué se crispa pour supporter son effort, se tendit pour rester aussi alerte et efficace que possible. Ses jambes étaient bonnes et robustes, longues et nerveuses. Elles n'avaient peur de rien. Rien d'autre que de perdre l'ombre qu'elles croyaient parfois rattraper.
De par la seule force de ses grandes enjambées, Mista volait d'un lien, passant d'une rangée de bateaux amarrés à une autre sans perdre son élan. Il n'en revenait pas, oublié la maladie ! Son désir d'apercevoir son secret lui échappant si facilement lui fit oublier son état de choc et occulter les regards curieux et amers qui se posaient sur sa course. Ses membres inférieurs ne pensaient qu'à courir, se raccrocher à l'espérance. Retrouver cet ou fondu qui lui coulait entre les doigts, cet écho miraculeux qui s'éloignait de lui dans le bleu pétrole.
Il avait atteint presque les derniers pontons quand la houle le prit par surprise. Son pied glissa, il trébucha, et tomba à l'eau dans un halètement consterné. Eau vente, eau salée, eau gelée. La chute avait été grossière, le choc de température entre sa chaleur corporelle et la mer lui coupant le souffle. Mista se débattît comme un beau diable pour remonter à la surface, cherchant à sortir rapidement de cette grande baignoire infestée d'essence. Hors de question qu'il retombe malade et abandonne son butin.
De deux bras tendus, on se précipita sur lui, l'escortant vers un ciel trop lumineux pour ses yeux picotants. Ciel gris, ciel blanc, ciel brillant. Mista inspire énormément. Le marin nomade éclipsa d'un souffle toute la vie qui s'écoulait auteur d'eux, attirant à lui son regard acéré typiquement italien. Muet de cette première impression, Mista ne sut comment décrire l'énergumène qui lui faisait face. Ravissante ? Agréable ? Lamentable. Cette sorte de mannequin androgyne était dotée d'une beauté sans pareille, capturée aux anciens rois et reines d'Italie.
Intensément observé, l'inconnu se cache derrière la coque des bateaux, un comportement plus emprunt à la taquinerie que la crainte. À quelques rares reprises - et doué d'un infime sourire en coin - il osait se montrer, aussi espiègle qu'un chaton joueur. Ses épaules se découvraient, aussi blanches et scintillantes qu'une poudre de perles nacrées, dévoilant une tâche parfaite de naissance en étoile. Puis le mouvement des vagueslettes dévoilait son torse plat, conférant à sa stature l'instinct impitoyable de son espèce : bâtit pour la chasse, la séduction, la mort, l'anéantissement de la raison chez l'espèce humaine.
Mais parfois, l'impulsion de la méfiance ordonnait à son corps de s'enfoncer jusqu'aux yeux dans les tourbillons blancs, dès lors que Mista s'inclinait un peu trop sur lui de stupeur. Lorsqu'il daignait refaire surface, il se révèle d'une délicatesse phénoménale, ô si exquise qu'il en devenait un ensemble de voilages transparents. Et du peu que Mista a mis apercevoir, les nageoires dont se paraissent le bas de son corps en étaient aussi fines et délicates.
Un homme-sirène … Mista osa s'avouer sous le prisme de l'hébétude.
Ses bras en harmonie se mouvaient sur la surface de miroir avec élégance et finesse. Son allure était d'une sublimité inouïe, pareilles aux ballerines du Lac des cygnes. Ses joues et ses lèvres rondes avaient la couleur veloutée d'un coucher de soleil sur la plage, et étaient aussi rebondies que celles de Cupidon. Son teint frais et lumineux le sculptait dans l'immortalité, sa silhouette libérée d'un bloc de marbre par la force du burin de Michel-Ange.
Un homme … osa à nouveau se rapproche de la créature.
L'intérêt qu'ils se portaient était aussi intimement justifié par le peu d'espace dont ils étaient restreints que par la force du lien qui commençait déjà à naître entre eux. Ils n'avaient qu'à se regarder pour se comprendre, chuchoter pour s'entendre, tendre le cou pour se reconnaître, se pencher pour distinguer les effluves particulières qui émanaient de leur peau.
Au dessus d'eux, Naples s'élève de toute sa grandeur, renaissant de ses cendres. Ville-sirène, elle vint rappeler à ses enfants que Parthénope avait assurément connu son sable fin et chaleureux, et qu'ainsi, la terre des Sirènes de la péninsule sorrentine vivrait éternellement dans la sincérité. Mista déglutit d'inconfort. La noirceur de sa ville natale séduisait toujours autant les touristes, attirant à elle les égarés, les amoureux, les contemplatifs… Lui-même contribuait à l'odeur de la mort qui planait au-dessus de ses rues, souillait son eau claire, et n'arrivait pourtant pas à ternir l'éclat de sa métropole.
Plus qu'un symbole et qu'une statue que les habitants croisaient dans le quartier de Margellina, leur bien-aimée sirène Parthénope se réincarnait sous ses yeux admiratifs et privilégiés, prenait en cette heure une nouvelle forme par la vie de cet homme à queue de poisson, l'image d'une nouvelle icône. Naples salie avait encore la fraîcheur virginale d'un chant immortel.
L'icône lui sourit. Ses cheveux étaient filés d'or, d'un blond sombre et lourd puisque toujours mouillés, présageant pourtant de douces ondulations aussi claires qu'un champ de blé en été. C'était une véritable cascade vertigineuse, une infinité de fils de soie dorée, de petites tresses entremêlées, de rivières de perles rosées et de coquillages blancs, qui tous voguaient autour de sa nuque jusqu'à ses hanches dans la plus libre des danses. Et plus curieux encore, son front blanc lunaire était paré de trois grosses boucles, trois rosaces qui semblaient miraculeusement tenir en place malgré la vie d'Océanide que la créature menait.
L'ultime flèche qui touche Mista en pleine poitrine, fut ce qui s'éclairait devant lui comme un phare en pleine tempête. Si les contes avaient pour eux le sens du cliché, le coup de foudre venait bien d'un regard aigue-marine qui le transperçait de part en part. Les yeux de pierres précieuses brisées de la sirène soutenaient du gangster, riaient sans son, avaient en eux une grâce non loin du maléfice. Merveille, était l'adjectif qui enlisait la langue de Mista, méfiance, était le cri de sa conscience.
Il avait grandi en apprenant que la différence n'était pas nécessairement synonyme de menace, mais son nouveau quotidien avait terni l'image de cette conviction. La créature était-elle venue lui dévorer le cœur ?
« Buongiorno. » Sur lui gloussa au nez dans un pépiement doux.
Même son aisance paraissait irréelle ! Le sourire enchanteur de l'inconnu ne quittait ni ses lèvres, ni son attitude. Il semblait grandement s'amuser de la confusion qu'il inspirait, car sa grande beauté finissait par le déshumaniser, allant jusqu'à bouleverser les croyances de Mista. Le jeune homme était là en présence d'une représentation ancienne du prédateur impitoyable, doté d'une beauté si extraordinaire qu'on ne la contenait plus qu'à travers légendes et mythes, à la limite du récit désuet.
Qui d'autre, hormis les anges, les démons et les dieux des livres antiques, pouvaient se vanter d'être aussi insupportablement superbe ? La majestueuse et fausse innocence de la créature le rendait séduisant à sa manière, faisait hommage à sa musculature tonique qui contrastait parfaitement avec son visage anguleux et délicat. Tout en lui portait la malice, la curiosité, la découverte. Si quelques trésors interdits devaient consommer le monde, Mista était persuadé que cet homme (si l'on pouvait le décrire ainsi), en ferait partie. Son aura surpuissante fendait l'air, déviait les vents mauvais, crépitait de magie.
Mista se sentit vaseux. Il y avait en cette rencontre inopinée un goût de mystère qu'il ne reconnaissait pas, qui était plus épatant qu'un chant mille fois partagé. C'était assister à la Naissance d'Aphrodite en personne, voir s'échouer devant son corps paralysé un secret bien trop enfoui dans les antres de la Terre, du temps, de l'Histoire…!
« Tu m'as fait un beau présent l'autre nuit. » la sirène parla de nouveau, sa gentille voix recouvrant l'âme romane de Mista. Ses mains graciles effleuraient la peinture écaillée du vieux canot à moteur qui les surplombait, le blanc translucide de sa peau se tachant de rouille. Ô Dieu, que Mista lui prêtait la plus grande attention… et l'étranger en rit occasionnellement, d'un rire si argenté et chantant que la Terre aurait pu s'arrêter de tourner. « Que tes yeux sont beaux ! » il s'exclama joliment, d'une forme de timidité rêveuse que le jeune homme ne sut véritablement comment outrepasser. « Ils ressemblent à du pétrole que le soleil illumine, tout s'éclaire à travers ton regard ! C'est signe d'une grande passion. »
S'il n'était qu'un petit bandit chevronné, le cœur de Mista restait à travers les années aussi mou que de la guimauve. Il aurait très certainement pu pleurer, se voyant déjà tomber à genoux pour faire d'indignes offrandes à cette divinité de la mer qui flattait son ego. Déboussolé, son silence déconcerté alimenta la rougeur qui irradiait sûr tout son visage, et bien l'étonnante joie qui égayait son interlocuteur. Étrange compliment, étrange rencontre, étrange matinée. N'était-il toujours pas en train de rêver ?
« Mais qu'est-ce que tu racontes, mec… ? » Mista souffla d'un rire nerveux, conscient qu'en plus d'avoir l'air absolument perdu et flou, son timbre tremblait d'adrénaline et de scepticisme, mais surtout d'un froid paralysant. Les quelques rafales persistantes de la tempête fouettaient sa peau sans relâcher, et ses membres s'engourdissaient rapidement. Ultime instinct de survie, son corps se mit à trembler violemment, si fort que ses dents claquèrent entre chaque mot haché qu'il prononça : « Je ne sais même pas si tu es vraiment réel ou si je deviens complètement fou… et toi tu me parles d'un cadeau et de mes yeux ! Merde, tout ce que je sais là, c'est que je vais finir par me geler les c-
- Le corps. » sur l'interruption sagement d'un ton serein. Mista s'immobilisa, prit par cette voix douce aux notes de miel, capable de le noyer d'un tour de langue. Elle était tendre et polie, d'un timbre masculin considérablement captivant. « Celui que tu as jeté de la falaise l'autre nuit, je t'en remercie. Je n'ai pas eu de festin pareil depuis un instant. »
Ce fut pour le jeune malfrat le rappel d'un hoquet surpris que son ouïe avait capté en contrebas de la falaise, à l'instant même où son macchabée jeté au large avait heurté la mer. À mi-chemin entre une plainte vexée et une surprise bienvenue, Mista avait cru que ce cri appartenait à un chat sauvage ou une chouette. Simplement une drôle de bestiole rompant de son gémissement plaignant l'immobilité de la nuit. Comment aurait-il pu imaginer autre chose, que son sombre méfait faisait la rencontre d'un être aussi pur à la lueur de la lune opaline ? Quoique, pas aussi pur qu'il ne pouvait le penser. Dans un éclair d'avidité de savoir, Mista rugit d'une excitation incontrôlable.
« Tu aimes réellement la chaise humaine ? » il glapit, des étoiles plein les yeux, discussion sempiternelle avec ses compagnons qui était d'une importance capitale et qu'il savait juste !
« J'en tire au sort ! » s'extasia la créature marine, amusée de ne recevoir qu'une grimace amoureuse.
« Et merde… » Mista serra la tête de déception. « Est-ce meilleur que le porc ? Que le bœuf ou la volaille ? Putain, mec… Fugo va m'en faire bouffer son string d'arrogance.
- Je ne connais que le poisson, les mollusques et l'algue, pardon ! » l'inconnu s'esclaffa en retour. C'était ici sa première interaction avec un humain, et il avait déjà à faire avec un personnage… qu'est-ce qu'il paraissait intéressant. « Mais je peux sans nul doute affirmer que vous êtes bien meilleurs que ce qu'on trouve en mer ! Tellement exquis… »
Il souriait à pleines dents. Des dents qui s'averaient être de vraies petites armes limées, toutes pointues et faites pour déchirer la chaise aussi facilement qu'on croque une pêche mûre. Vision formidable que cette mâchoire aussi terrifiante qu'intrigante, une illusion de déchiqueteur sanglant greffé sur un visage d'ange. Mista aurait dû s'en retrouver mortifié, priant les saints de ressortir indemne de cette confrontation.
Cependant, il ne pouvait que penser à quel point ça aurait fait un parfait scénario de film d'horreur indépendant merdique. Sa tête se fichait bien de la grande question : « Tu vas me manger maintenant, hein ? » La paranoïa ne venait tout simplement pas. Le débat en revanche… « Il est cannibale technique, n'est-ce pas ? » animait bien plus son cerveau en ébullition.
« Qu'est-ce que tu fais par ici ? » Mista demanda finalement, se sifflant sans difficulté sur la proue du canot. « Tu ne sais pas que la mer est polluée à Naples ? Ça ne doit pas être très bon pour tes poumons… ou tes branchies ? Je ne sais pas ce que tu as mec, je suis désolé.
- Si tu veux dire par là que l'océan est plus propre, c'est à peine le cas. » la sirène se pince les lèvres de sa douce plaisanterie. « J'arrive à l'âge où la solitude m'ennuie terriblement. J'ai parcouru les eaux profondes du monde entier pendant de longues années, et je me suis bien amusé ! Mais aujourd'hui, je ressent un immense besoin de découvrir autre chose. » il était trop intense, son regard clair collait à la peau de Mista comme un insecte écrasé. D'un léger inconfort, le gangster hocha la tête.
« Je vois… Putain, j'ai tellement de questions que je ne sais même pas par où commencer. » il soupira, désemparé. L'envie de fumer le pris, et sans surprise ou quelque espoir que ce soit, ses doigts trouvèrent son paquet détrempé et son briquet inutilisable dans sa poche. Il ne put que prendre une grande inspiration pour s'apaiser, puis commença par le plus logique : ce qu'on poserait à un enfant sauvage trouvé en pleine forêt (il avait lu des articles sur ce sujet un dimanche matin, et le destin de ces gamins coupés de la civilisation l'avait fait pleurer de consternation tout l'après-midi. Narancia en avait été affligé). « As-tu un nom ?
- Bien sûr ! » la sirène rit d'étonnement, puis répondu plus paisiblement. « Je m'appelle Giorno. » et Mista hocha la tête de nouveau, pas du tout surprise que son prénom rappelle un concept aussi basique que le temps qui passe ou la vie de la lumière, la nature allant de sa perte à son renouveau.
« Je m'appelle Mista. Guido Mista, si tu veux le nom complet. Mais on se fiche pas mal du prénom chez nous ! » il précisa d'une tendre hilarité, essorant son bonnet avec une pointe d'exaspération (ses cheveux allaient être poisseux toute la journée). « Et quel âge as-tu ? Tu as l'air d'être un peu plus jeune que moi. »
Affolement. D'une agitation au creux de ses entrailles, Giorno fila loin de lui. Venait-il d'insulter ou vexer une sirène ? C'était une première dans sa vie. Un jour, quand il aurait digéré et enterré sa stupidité, il pourrait même s'en vanter auprès de quelques personnes ennuyantes… (cf : Fugo. Ou Narancia et Abbacchio parfois, surtout quand ils jouaient aux cons).
Heureusement pour sa peine grandiose, Giorno refit surface, un vieux coffre en bois gonflé par l'eau et rongé par le sel dans les mains. La relique était prise d'assaut par de petits mollusques qui s'accrochaient à ses pièces. L'antiquité - et Mista voyait réellement l'objet ainsi - portait indéniablement le poids de toute une existence. Il espérait juste que le coffre n'était pas hanté. Il pouvait bien gérer la rencontre avec une gentille et jolie sirène mais pas celle avec un esprit vengeur.
Une petite plaque métallique se trouve sous la serrure, résistante aux marques du temps. La créature au doux cœur devait la polir régulièrement, prenant soin de cette date aussi précieusement qu'un souvenir nébuleux. En y réfléchissant plus gentiment, Mista vit en ce regard flottant que Giorno se sentait ailleurs, errait tranquillement dans son monde d'autrefois, celui d'un passé plus heureux. Oui, il était certain maintenant que Mista tenait en ses mains tremblantes un héritage de famille. Quoi de plus ordinaire finalement… mais quel étonnement de voir la tristesse universelle que partage l'humanité dans le deuil être aussi semblable chez un être hors de leur monde.
« C'est mon année de naissance. » sur lui expliqua avec émotion, une jolie nostalgie que la sirène ne souhaita ni cacher, ni bouder. Giorno lui sourit en fait, enchanté par la volte-face de Mista, une infinité d'expressions passant sur un visage humain qu'il n'en eut jamais vues.
« Il est écrit 1888…! » le jeune homme s'étrangla, louchant une nouvelle fois sur l'année pour être certain qu'il n'ait pas mal lu, s'assurer qu'ils n'étaient effectivement pas cent ans d'écart ! Tout cela semblait invraisemblable… Et pourtant, il parlait avec un homme à queue de poisson. De plus, l'acquisition de son propre pouvoir surnaturel aurait déjà dû être le signe que personne ici-bas ne connaît rien de tout de ce qui pouvait exister d'incongru.
« C'est ce qu'on m'a dit, oui ! » Giorno s'esclaffa joyeusement, le trouble de la pollution camouflant sa fameuse file d'attente qui s'agite sous l'eau. Ses coudes à la peau fine se posèrent sur le bois sec du ponton et s'éraflèrent légèrement, puis ses poings vinrent soutenir son menton rond. Ses yeux étaient si grands et invitants, pétillaient aussi follement qu'un feu d'artifice du nouvel an. Mista s'y perd un instant. Ils n'avaient assurément plus aucune innocence en eux, gardaient étonnamment une grande part de candeur qui les rendait plus accessibles. Les yeux demandèrent : « Et toi, quel âge as-tu ?
- Euh… » Mista se gratta la nuque, incertaine qu'une sirène connaisse le système de numération. Giorno semblait être terriblement curieux et intelligent, mais on ne lui avait appris que cette date et rien de plus pour se repérer dans le temps. Le gangster se résolu à cacher de son pouce les deux derniers chiffres du coffre, lu le nombre en même temps qu'il répondit à la question, laissant le mystère des âges flotter entre eux. « Dix-huit, tu comprends ? J'ai dix-huit ans. »
Comme il s'y était attendu, la sirène hocha placidement la tête, une confusion au fond des pupilles qu'elle ne voulait lui dévoiler ou pleinement assumer.
« Je comprends que tu es plus jeune que moi. » Giorno souffla d'un triste petit rire, clair et tintant comme de timides clochettes.
Altruiste, Mista prend alors l'initiative de compter sur ses doigts pour lui montrer leur différence. Les yeux vert-d'eau s'écarquillèrent lorsque les grandes mains ouvertes de Mista finissent par clignoter dix fois, un doigt représentant une année, une année qui faisait 365 jours, composée de quatre saisons de trois mois chacune, un mois comprenant quatre semaines, une semaine faite de sept jours, un jour comme celui-ci…
La créature nagea jusqu'à lui et le fit taire d'un doigt élégant sur les lèvres, quémandant le silence, désirant un peu de calme entre eux. La douce réalité était qu'elle se retrouvait époustouflée de toutes ces informations, la tête lui tournant légèrement. Giorno avait tant à apprendre ! Tant à savoir sur le monde du dessus, bien que sa curiosité première restait cet humain. Connaître les goûts que pouvait avoir un homme normal, un homme qui s'intéressait infiniment à lui.
« Quelle est ta saison préférée ? » Giorno lui demanda avec délicatesse, rapportant toute son attention sur Mista qui s'agita aussitôt.
« Ah mec, non, pas cette merde ! Je ne peux pas choisir entre quatre choses, ça porte malheur ! » le superstitieux glapit d'inconfort. Tétraphobie vite expliquée et expédiée, il désira plutôt assouvir ses propres questionnements : « Comment as-tu appris notre langue ?
- Je vous écoute beaucoup parler. Vous êtes un peuple extravagant et chantant, ça égaye mes journées !
- D'accord, ouais, ce que je veux dire-ce que j'essaie de savoir c'est comment est-il possible que tu connaisses spécifiquement le napolitain ? Tu aurais simplement mis parler italien que je me serais moins explicité.
- J'assimile vite ce que j'entends, je suppose… » la sirène se mordit la joue, Mista sourit.
« C'est fort. Et depuis quand nages-tu par ici ? Une dizaine d'années ? Une vingtaine ? » il suppose, convaincu qu'il devrait au moins ce temps là pour être totalement polyglotte. Montrant sur ses doigts gonflés et rougis par le froid, il rappela à quoi correspondait deux mains ouvertes en terme d'années. Giorno réfléchit quelques secondes, puis en baissa délicatement neuf. Mista tiqua. « Quoi, seulement un an ?
- J'en ai bien l'impression. » la créature confessée. « Ça pourrait être moins, il ya des villes qui me font perdre tous mes repères. Mais si tu veux vraiment savoir, je suis capable de parler ta langue depuis les temps où le soleil était brûlant.
- Putain d'incroyable… » Mista s'éclaira d'admiration, juste au beau milieu d'une sonnerie qu'ils ne reconnaissaient que trop bien. L'appel avec son patron ne dure qu'une dizaine de secondes, un pauvre appel assez long pour mettre fin à un rêve éveillé.
Gémissant d'une plainte, infini soupir qui vida ses poumons et son âme, Mista prend le temps de regarder Giorno. Graver en sa mémoire ses traits avant le cruel au revoir. Il ne voulait ni oublier son petit rictus malicieux, ni la légèreté nichée dans ses yeux de félin, ni sa nonchalance dans la grâce. Mista l'admira, s'assurant que son existence restait réelle à défaut d'être une hallucination de son cerveau de nouveau fiévreux. C'était là une des visions les plus extraordinaires que l'être humain avait pu expérimenter, une manifestation qu'il ne pouvait laisser s'échapper.
« Il y a une crique par là-bas. » il agita évasivement sa main vers le Vésuve, persuadé que la sirène reconnaîtrait sa description. « Personne n'aime y aller, la rumeur veut que ce soit un repère trop malfamé pour les touristes. » il rit sournoisement, son regard intense capturant celui de Giorno. « Si tu acceptes de me revoir, je t'y attendrai la nuit prochaine. »
La créature se permet une laiton insouciante, lente de volupté, puis hocha légèrement le menton d'accord. Rien de plus ne fut prononcé, la futilité des adieux faisant place à l'éloignement tranquille. La moitié humaine de Giorno se fit furtive ; elle sombra dans le froid de la mer, laissant à la clarté du jour un nouvel homme rêveur. Mista entraaperçu le doré de ses cheveux voguer dans l'écume, puis le flou des profondeurs absorba tout ce qu'il pouvait rester de lui, allant de sa chaise à son essence, comme se dissiperait un beau mirage.
Ravi, le gangster au grand sourire placardé sur le visage se précipita pour récupérer sur le ponton lointain les cadeaux inestimables de Giorno, puis courut à travers toute la ville jusqu'au Libeccio, l'impression de voler ne quittant plus son corps allégé. Cette sérénité, si envahissante et enlisante pareil au miel qui adoucissait son thé noir s'accrocha à sa gorge jusqu'au lendemain soir.
Sang et thé se mélangeaient étrangement bien dans l'amertume des nuits froides.
3 - UNE NUIT À NAPLES
« Giorno ? » le jeune gangster appelle doucement, une impatience anxieuse dans le timbre. La gangrène de la peur tordait son ventre. Il espérait ne pas avoir trop fait attendre la sirène, tant qu'elle se serait lassée puis enfuie. Mais ce traître de Sorbeto n'avait pas parlé de la journée, Mista n'avait eu d'autre choix que d'utiliser ses dernières ressources pour lui faire cracher ses informations sur la mission secrète de son gang avant l'aube. Comme il s'en voulait… triste impression que d'avoir une épouse délaissée à retrouver après minuit. « Giorno ! » il appela de nouveau, plus désespéré encore.
D'épais nuages noirs se déplaçaient sans bruits au-dessus de la crique, aussi denses que la fumée de leurs volcans napolitains, s'enlaçaient au dessus d'une infinie tache d'encre immobile. Mista eu une pincée au cœur, la désillusion cachant en réalité une désolation inconsolable.
« Mista ! » vint un susurre du tréfonds des mers, un souffle reconnaissable entre mille qui fit frémir sa peau. Giorno l'approche sans peur et d'un air de fête. « Reste calme, il ya un couple non loin d'ici, et je crains qu'il ne s'approche de nous une fois leurs petites affaires finies…
- J'ai eu peur que tu ne viennes pas ! » s'exclama vivement le gangster dans un chuchotement à peine contrôlée, infiniment soulagé de retrouver sa perle rare. Sous le peu d'éclat de la lune, Giorno était dans cette petite crique ouverte sur l'irrationnel plus sensationnel encore que la veille. « Tu vas bien ? »
La belle créature cligna des yeux, interloquée. C'était bien la première fois qu'on lui faisait la petite conversation, et elle ne sut trop que répondre. Elle opta donc pour la logique sommaire : « Je… vais bien. » et Mista parut en être tout heureux.
Ils s'assirent sur le sable humide, le jeune homme observant avec fascination la queue de poisson barbotant dans les filets de mousse blanche. Les fines mais puissantes nageoires clapotaient de contentement, semblables aux doigts experts d'un pianiste sur ses touches nacrées. Giorno vibrait de mélodies dans ses gestes, d'harmonies dans ses mouvements. De sa présence raffinée, il importait loin d'eux le silence pesant. Son être entier chantait sans mots, sans paroles, sans sons. Le bruissement de ses longs cheveux se mêlait aux cliquetis de sa coiffe marine atypique, ses mains remuaient le sable compact. Son aura entonnait une sérénade de sérénités, et Mista se laissa amplement divertir.
« Alors Mista, comment vit-on à Naples ? » la sirène finit par lui demander à voix basse, aussi faiblement que le préférerait un prisonnier guettant la vie derrière ses barreaux. « À quoi ressemble ta vie sur le rivage ? D'où je suis, je comprends que c'est une ville peu ordinaire. »
L'italien sourit, ne pouvant déjà s'en empêcher avec la compagnie de Giorno. Sa réponse voix sans hésitation, d'une manière si brute et sincère dans la contemplation que son monde étrange et étranger transparent de ses yeux. La créature découvre ainsi dans son timbre rugueux mais chaleureux sa vie qui se voulait simple car routinière, une multitude de petits détails sans contextes et sans complexes, qui assemblés par son ton enjoué dressait entre eux un tableau vivant.
Giorno n'avait aucune référence, ne comprenait ni les enjeux de son bonheur ni ceux de son émotion étranglée et buvait pourtant chacun de ses mots, s'égayait de souvenirs revisités qui n'étaient pas les siens :
Les beaux murs pigmentés pleins de vitalité, et les autres défraîchis, noirscis de graffitis, placardés d'affiches déchirées en tout genre, embellissent de nombreuses Sainte-Vierge. Madonnes protectrices, femmes aimées, femmes priées. L'art omniprésent, magnifiant la pauvreté, se voulant rassurant de richesse. Le linge étendu à même la rue ou claquant sur un fil au cinquième étage. Les fleurs qui embaument les piazze. Les Vespa colorées, édulcorées, retapées, volées.
Ville verticale. L'étroitesse des lieux, les nombreuses marches et escaliers, les petits secrets aux détours des commerces. Les constructions illégales abandonnées et squattées, le centre historique riche de merveilles, les coupoles en verre des centres commerciaux. Les beaux cinémas et les mal fréquentent. Clint Eastwood défendu, Monica Bellucci adorée. Les magasins qui s'ouvrent de partout et ceux qui font faillite. Les câbles reliés entre voisins pour les plus précaires, les jardins privés pour les plus aisés. Les balcons vides ou surchargés de vieilleries, de chaises cassées, de téléviseurs carrés diffusant les allumettes, de ballons gonflés.
Les enfants désirés, choyés, préservés. Les enfants des rues, futurs petits génies du football vénérant encore Maradona, exploitant tout l'espace dans leur cour de récréation imaginaire. Son modèle Roberto Baggio, infiniment idéalisé et respecté. Les filles aux grands rêves, extravagantes, timides, assurées, livrées à leurs familles ou à elles-mêmes, désireuses de véritables changements. Jeunesse désœuvrée, enrôlée dans une nouvelle famille; anges gardiens au regard de mer qui les sortent de prison, ou requins sans pitié qui rongent leur enfance et leur innocence. Passé dénaturé, présent déguisé, futur fantasmé.
Un petit rassemblement de gamins des rues. Pauvres et sans familles, sans nourriture, à l'odeur miteuse de prison, écoeurante de déchets, âcre d'alcool. Vieux vêtements troués ou rapiécés, yeux flous, colère capiteuse. La perte de confiance en l'Etat, en la justice, en l'autre. Et vient l'Ange, le Bon, le Juste. Le Héros des égarés qui sait unifier et redonner l'espoir. Brise marine, droit chemin retrouvé. Buccellati. Narancia. Abbacchio. Fugo. Et lui.
Peintures et fresques à l'huile. Huile de vidange, huile de bain, huile d'olive. Senteurs de la vraie sauce tomate partagée, verres de vin rouge dégustés, ruissellement de sang sur les pavés. Les rébellions et les règlements de compte, pour l'honneur des frères et du peuple. Poudre blanche et trafics clandestins, coups de feu et coups de foudre. La police et le maire corrompus, une organisation au pouvoir. L'ombre de la ville, un goût américain sur la langue, une omerta indiscutable.
Hiver calme, été fou. Nuages qui passent, vie qui défile. Mélancolie planante, ritournelle paisible, musique vibrante. Le chant des oiseaux au petit matin, un livre dévoré l'après-midi. Les anciens dans la rue attablés à boire, manger du saucisson ou du fromage, à jouer aux cartes et fumer la pipe. Ceux sur les bancs, ceux dans les médias.
L'odeur de pluie sur le bitume, ou celle si particulière et aseptisée d'une pharmacie mélangée à celle grasse et gourmande d'une pizzeria. Odeurs fraîches de café, de poissons, de ragoûts et d'agrumes. Marchés immenses, le rendez-vous des veuves, des cuisiniers, des jeunes parents. Libeccio et sa gastronomie familiale. L'envie soudaine de bruschetta, de mozzarella di Bufala, de spaghetti à la puttanesca, de trippa. Cafés engorgés, goûts rassurants d'un espresso et de sfogliatella riccia, goûts consolants de gelato et de granita.
Colline éclairée à minuit, soleil cuisant à midi. Baignades nocturnes et farniente quotidienne, clameurs joyeuses aux terrasses des restaurants. Danses à la belle étoile, allure lente et échauffée, cuisse contre aine, tête contre épaule. Baisers profonds, admiration des hommes sans honte, admiration des femmes sans peurs, unification sous un vert fougère, un blanc éclatant, un rouge cramoisi.
Un bourdonnement incessant et inlassable, jusqu'à ce qu'une expiration pareille à celle d'une fin d'expédition apporte le silence. Mista se tut, car rien ne valait mieux que de s'immerger entre ces murs rapprochés pour comprendre pourquoi Naples si spéciale à son cœur. Pourquoi elle était et restait trop intense pour seulement se faire connaître à travers des mots rapides ou des ressentis personnels.
Son expérience confirméa pourtant ceux de la sirène rendue aphone. Cette ville édifiante donnait le vertige sans l'avoir approchée de près. Elle était ainsi faite : ouverte sur le monde, repliée sur elle-même, instable et pourtant inébranlable. Pleine de contradictions, grande de beauté et d'effrois, d'une consternation intrigante. Une inconstance dans l'union, capricieuse dans l'inconsidéré citoyen, le visiteur charmé. Inconsciente dans l'indifférence de l'individu, amoureuse secrète de la souveraine foi, épouse infinie de l'argent voltigeur.
« Tout à l'air si intense… Vous devez vous épuiser à puiser dans des ressources immenses pour vous amuser.
- Hé, ce n'est pas si mal ! » Mista riposta, un petit rire consterné serrant ses épaules. « Le temps passe plus lentement que n'importe où ailleurs. On sait comment ne pas être trop pressé. Puis tu sais, quand on sait s'occuper de sa merde, on ne craint plus rien ni personne, alors on profite ! C'est ça la vie, celle qu'on mène tous là-bas. » il pointe du doigt l'étendue de la ville, une bande de lucioles jaune néon lumineuse sur le littoral. « Si tu fais les choses correctement, tu peux devenir quelqu'un de bien. Tu peux t'en sortir.
- Excuse-moi Mista, je ne voulais pas te constiper. » dit doucement Giorno, s'agitant à l'expression affectée du jeune homme. « …Est-ce le bon mot ? » il exigea d'un rictus pincé, et Mista qui le lorgnait de travers ne put se retenir davantage, son affreux ricanement fendit l'obscurité.
« Tu veux me dire à contre-courant ?
- Oui ! » Giorno soupira, vaincu. « Je n’imaginais pas qu’une vie humaine pouvait être si… complexe ? J’ai vu de quoi vous étiez capables en mer, de ce que vous pouviez inventer pour chasser vos proies et dominer les océans. Vous êtes redoutables. Non, vraiment Mista, vous êtes terrifiants ! Mais tout ce que tu me décris là, j’aimerais le connaître sans avoir l’impression d’étouffer à chaque pas.
- Relax, Giorno ! » s’écria Mista les mains levées en signe de résilience, riant de plus belle. « Je vais bien, j’aime ma vie comme elle est. C’est une existence comme une autre ! Et si je peux te donner un conseil d’homme à… moitié homme-moitié poisson… Ouais, reste simple dans ta tête. Réfléchir à tout ce bordel ça n’a jamais été bon pour moi. Je vois ce qu’il y a de beau chaque jour, et ça me suffit pour recommencer le lendemain. Le reste… ça devient trop à penser, tu comprends ? Trop compliqué. C’est le genre de conneries qui te feront faire de la taule comme Narancia ou moi, ou boire comme Abbacchio. Putain d’Abbacchio… » il railla d’un souffle amer, triste de se perdre dans ses paroles. « Tu vois, ces merdes philosophiques ne sont vraiment pas faites pour moi.
- Je suis curieux de tout, mais j’évite ce qui est inutile. » la sirène lui chuchota, une once de malice conspirationniste colorant son timbre d’or. « Le reste à penser… est-ce inutile pour vivre ?
- Inutile, hein ? » Mista renifla, ses yeux glissants sur l’horizon. « Putain ouais, le reste est inutile. » Dieu qu’il savait que le déni lui apporterait un jour une bonne leçon, mais cette nuit là, une nuit de plus, il voulait vibrer et se divertir. Simplement profiter d’une beauté particulière. Celle qui faisait qu’il trempait son cul sur du sable humide, le faisait grelotter, l’empêchait de dormir, faisait voltiger son corps et rendait son cœur tremblant. « Et sinon, garçon des flots, as-tu déjà croisé le Kraken ? »
Giorno se pencha d’affront, montrant ses crocs acérés d’un sourire mince.
« Je lui ai fait un petit tour avec mon oreille. Tu veux le voir ? »
4 - L’APPUNTAMENTO
Si Giorno ne pouvait mettre un pied à Naples, Mista ferait venir Naples à lui.
Ingénieux et sensible, il commença par lui dévoiler un mardi soir ce qu’il avait dans les poches de son pantalon : un nouveau briquet, deux billets de cinq mille lires, un de mille, quelques centimes. Un chewing-gum à la fraise qu’il offrit d’instinct à la sirène (ce que Narancia n’avait jamais eu droit même en jouant de ses petits canifs). Giorno souriait plus fort à chaque mastication, appréciant le premier goût chimique humain que rencontrait son palais.
Le second fut celui amer et étouffant de la cigarette, une horreur qui nappa longtemps sa langue et son œsophage. Mista ricana d’un tendre souvenir ; soirée de ses quatorze ans où il s’était aussi rendu malade d’une seule bouffée juste pour impressionner sa jolie voisine Graziella.
Giorno essayait tant bien que mal de crapoter, les sourcils froncés. Le crépuscule montrait encore tout de son rictus décontenancé, et quel spectacle c’était ! C’était en fait une expérience plus étrange encore que de se jeter aux pieds d’un mortel. Il sentait physiquement la fumée âcre attaquer son corps. Et avant qu’il ne finisse étourdi ou complètement intoxiqué sur la plage, Mista récupérera la cigarette et la porta à ses lèvres.
Restait à lui expliquer ce qu’était ce fameux téléphone portable qui l’avait fait fuir le jour de la tempête, et enfin ce qu’un stylo bille pouvait faire de magique. D’un geste désinvolte mais bienveillant, le jeune gangster grava provisoirement une drôle d’union sur l’avant-bras de la créature.
« Giorno. C’est comme ça que ton prénom s’écrit. » il expliqua tranquillement, prenant garde à ne pas répandre ses cendres brûlantes sur cet épiderme si délicat. « Et ça… wouah attention ! Ça, c’est Mista.
- Et Guido ? » Giorno lui demanda d’un murmure radieux, ses doigts légers traçant affectueusement leurs noms réunis.
L’encre bleue s’effacerait aussi vite que la marée emportait avec elle des grains de sable, mais qu’en avaient-ils à faire, Giorno rayonnait dans une tendre pénombre en contemplant avec fierté sa peau nouvellement tatouée, et Mista cru revenir à ses années innocentes sur les bancs de l’école.
L’époque où l’agité petit amoureux des livres n’était que Guido. Petit diable qui volait les gommes de ses petits camarades, gribouillait les cahiers des filles, lançait du papier mâché sur les garçons, prenait sans cesse la parole, ou offrait des fleurs fanées à qui en voulait bien. On lui avait quelques fois racketté ses maigres goûters, l’avait une fois ou deux roué de coups derrière le bloc des toilettes, mais le cœur plein du petit Guido avait continué à battre vers ce qu’il croyait le plus indéfectible. La Loyauté. Il croyait en Dieu, en de meilleurs jours, en de meilleures personnes. Si il priait bien le soir, on lui rendrait forcément son amour le lendemain.
Guido Mista suivait sa conviction, et la suivrait davantage.
Ainsi, il se révéla tel qu’il était à une créature qu’on avait longtemps appelée monstre. Longs cils de soie noire abaissés, ombres douces sur des pommettes saillantes, le gangster dévoila à Giorno les balles dorées qui alourdissaient son étrange bonnet, ses poches et ses bottes. Son beau revolver violet dormait contre son bas-ventre découvert; son poids considérable et sa forme menaçante lui rappelant à quel point il avait grandi depuis. Ses grands yeux entachés d’or noir capturaient désormais la bonne fortune par la violence.
Sa justice lui avait offert une nouvelle voie, la Justice de Buccellati une nouvelle raison de se lever chaque matin. Il n’en avait pas honte, il était jeune et fougueux, son esprit ardent. Et ne supportant plus d’attendre une permission d’exister, son âme avait émergé de sa chair avec brio. La prison avait sans doute tué son innocence, avait néanmoins conservé son authenticité. Son Stand était aussi intrépide que ce qu’il souhaitait être avec un plaisir non coupable.
Voix soufflées le reste de la nuit, nuit noire, nuit blanche. Les découvertes timides puis décomplexées de l’autre s’étaient élevées dans l’air jusqu’aux aurores. Mista avait montré sa rapidité à recharger la chambre de son revolver, Giorno avait aligné les balles dans une haie d’honneur sur le sable frais, alternant avec des coquilles vides de bigorneaux. Puis le jeune homme l’aida à lui faire tirer une rafale vers l’infinie pénombre, drôle de constat d’affirmer qu’une sirène était en fait assez douée avec une arme. Ils en rirent incroyablement fort, se moquant de la mort invisible.
Mais mère de la Terre et délaissée, la mer satinée avait semble-t-il engendré un grand manque chez Giorno, attirant irrémédiablement son corps à elle de son appel langoureux. Ainsi retourné à son élément naturel comme un enfant à sa mère, la vie revint dans ses yeux, la lune s’y reflétant intensément. Giorno resta tout de même près du bord, accroché à un rocher poreux juste pour continuer à s’égayer des anecdotes coupables ou exagérées de Mista, lui sagement resté sur la rive.
Le paquet de cigarettes avait diminué de moitié, les cernes sombres s’étaient creusées, le soleil orangé avait finit par embraser la chevelure blonde. Cette nuit leur avait entièrement appartenue, avait été parfaite pour se sentir intouchable, compris, accepté. Capable de tout, mais surtout capable d’être libre. Leur rendez-vous fût réitéré en paroles. Désormais, ils se retrouveraient ici, s’attendraient et se verraient en secret, se feraient discrets.
5 - MAMBO ITALIANO
« Oh, Mista ! C’est tellement bon ! » Giorno fondit d’une pleine bouchée grasse et réconfortante, sa pizza frite suintant à travers le papier fin qu’il tenait fermement entre ses mains. Elle fumait, croustillait, rendait ses doigts huileux, le rendait totalement béat. Ses belles nageoires en clapotaient les roulis d’eau.
« J’étais sûr que ça te plairait ! » le gangster se réjouit, son fidèle sourire éclatant fendant son visage bronzé. Ils mâchaient furieusement, complètement affamés et impatients de se revoir. « La Masardona, crois moi, c’est un incontournable à Naples ! Ils savaient s’y prendre les frères Piccirillo. Mais ce n’est rien face à tout ce que je vais te faire découvrir, d’accord GioGio ?! »
La sirène acquiesça frénétiquement, complètement conquise par ce premier met populaire. Le soleil était au zénith en ce premier dimanche de mars, jamais caché par les gros nuages cotonneux qui filaient sur leur toile bleue. La journée était belle sous les pins parasols, pas trop fraîche, la falaise les abritant amplement de la brise bruissant dans les arbres. La chaleur revenait tranquillement au pays, tout comme les senteurs du maquis mêlées à la marée et la terre volcanique. C’était un avant-goût de l’été, un avantage du Sud.
Pour la première fois depuis leur rencontre, Mista put pleinement voir la queue de poisson de Giorno, distinguer en plein jour sa complexité dans son ensemble. Ses écailles se déliaient de sa peau humaine bas sur ses hanches, et son bas-ventre décoré de rangées de perles pointait en une taille extraordinairement étroite.
Ses écailles étaient sensiblement de la même couleur que ses yeux ; d’un bleuté-vert frais et clair, toutes lisses et brillantes avec de subtils reflets dorés. Comme des étoiles tombant du ciel et parsemant de paillettes les rouleaux de la mer, elles en devenaient des éclats aveuglants de lumière. Ses nageoires paraissaient encore plus fines et fragiles que dans la pénombre, leur transparence et leur légèreté dénotant de la virilité de son corps.
Tout comme lui, la ville paraissait festive dès lors que le jour se réveillait. Une barque dorée glissant sur la mer méditerranéenne. Le port s’animait, les bas-quartiers grouillaient d’habitants, de touristes et de bandits en tout genre. L’intensité de Naples enchantait Mista. Il aimait pouvoir vivre dans cette loufoquerie, vagabonder où bon lui semblait tant que Passione était maîtresse des lieux. Ses nuits se suivaient sans se ressembler, ses journées s’inscrivaient dans une nouvelle histoire, et celle-ci était des plus fantastiques.
Le brouhaha lointain du trafic routier se faisait joyeusement recouvrir par la radio portable de Mista, des musiques pop explosant les basses peu performantes. Il nourrissait son Stand d’une seconde pizza, prenait quelques gorgées d’un Chianti offert à Buccellati. Il lui rembourserait un jour (probablement), tout comme il devrait rembourser la radio à Abbacchio (certainement pas. Le gars avait vite abandonné ses remontrances contre lui, comprenant que Mista prenait ce qu’il voulait sans contrition).
« C’est Britney Spears. » il expliqua la bouche pleine, ses yeux pointant la radio et ramenant à lui l’attention de Giorno. « Elle est mignonne. Les mecs sont tous amoureux d’elle. Tu lui ressembles un peu d’ailleurs ! Dans le sourire, mais sans les crocs. Ou les cheveux ? Surtout quand elle fait ses ondulations. » Giorno cligna des yeux, et Mista pouffa de sa moue confuse. Être un idiot épanoui lui offrait de beaux souvenirs. « J’sais pas trop GioGio, mais y’a un truc. »
La crique faisait face à ce qu’avaient contemplé des milliers d’hommes avant lui ; un paysage d’une beauté inouïe façonné par la nature, une ville prospère sortie de terre par la sueur de ses ancêtres. Des siècles agités ou sereins dont il profitait allègrement. D’une terre retournée par la main des brigands ou d’une eau souillée par leurs méfaits, Mista baptisa - pour la première fois de son plein gré - son corps de la mer bleue céruléenne. Le temps passait de cette façon si agréable en Italie ; l’évidence d’une baignade fraîche mais revigorante après un bon repas, la joie du sentiment d’exil par des arches de pierre qui leur apportait l’intimité nécessaire.
L’après-midi passa aussi calmement qu’espéré. Sueur et fatigue lavés, senteurs de pins et de cyprès, de marée et de poussière noire. Étirements de chat paresseux, et petit chat errant caressé par une sirène attendrie.
« Fais gaffe à ne pas te griffer avec ça ! Je sais de quoi je parle. » Mista s’esclaffa, brossant de ses doigts les longs cheveux enfin secs et allégés de Giorno. Ondulés et brillants, eau courante de volutes blondes entre ses phalanges, ils étaient aussi flamboyants et doux qu’il les avait longuement imaginé dans le noir. Il se laissa s’en distraire jusqu’à ce qu’un petit couinement offensé le prenne par surprise. « Ah merde, je le sentais arriver ! Ça va, GioGio ?! »
6 - O PAESE D’O SOLE
« Tu n’as jamais froid ?
- Pas vraiment. » répondit Giorno une fin de nuit froide, la chaleur de l’aube se faisant ardemment attendre pour Mista. L’air était moite, la bruine le trempait jusqu’aux os. Il n’avait pas dormi depuis près de soixante-douze heures, et son nouveau repère devenait cette crique qu’il n’envisageait plus de ne pas visiter sur son temps libre. Ensemble, ils contemplaient une légère lumière clignotante qui se déplaçait loin au-dessus d’eux, la sirène ignorant qu’elle était en fait un satellite. « Malgré le confort des eaux chaudes, je me sens tout aussi bien au fin fond de l’océan que près des glaciers.
- Ouais ? » Mista respira d’un sourire épuisé, ses yeux brûlants cherchant désespérément le sommeil. Cœur tendre et chevaleresque, il quitta sans mot son manteau douillet et en enveloppa les épaules de la sirène, croisant la rougeur guillerette de ses joues. Le froid le maintiendrait éveillé. « Raconte moi tes aventures. »
Au rythme d’une mélodie caressante, Giorno conta avec entrain les cent treize ans qu’il avait passé à découvrir les mers. Si parfois ses histoires se voulaient enchanteresses, elles avaient aussi en de rares occasions le terrible goût de la tragédie, au grand désespoir de la sensibilité de Mista.
Sa vie semblait avoir commencée dans la Mer du Japon, de ce que le gangster comprit, et elle n’avait pas été de toute tranquillité. La disparition subite de son père l’avait déboussolé, et sans mise en garde de quelque nature que ce soit, le petit sirèneau s’était aventuré trop près des mortels. La peur naissant des entrailles de l’Homme, un paysan l’avait aperçu de sa barque, avait dégainé son harpon et tiré en sa direction.
Giorno avait vite pris le chemin des mers du Nord, curieux du froid qui enlisait ses sens. Le besoin radical de quitter le chagrin, la douleur et la peur. L’Arctique lui avait grandement plu. Le silence et la brise glacée lui avaient apporté la quiétude. Chance inouïe, il avait longuement pu contempler les aurores boréales. Encore peu sûr de lui, il n’avait pas fait confiance au tempérament sauvage des orques, mais avait tout de même suivi les courants vifs du Sud.
Il avait traversé les tempêtes tropicales des Caraïbes, observé les bioluminescences de plages bleues, conquis une île d’anciens trafiquants de rhum, laissé le soleil cuir sa peau. Tel un naufragé, il avait observé de loin des navires marchands, creusé le sable en quête de quelques trésors enfouis, s’était enivré de ce liquide brun et brûlant si précieux et réconfortant pour les pirates d’autrefois.
Mista aboya un rire de cette façon si étonnante que Giorno n’eut pas le cœur de le faire taire. Il aimait ce grand jaillissement sans honte. Au son des vagues et de Mista, il se prélassa joyeusement dans l’interlude chaleureuse d’un manteau, la chaleur persistante de Mista, son odeur, sa vie délitée en couches de tissus, en éraflures, en usures. Lorsque le jeune homme se calma enfin, la sirène reprit son histoire avec bien plus d’enthousiasme.
L’océan Atlantique l’avait interpelé. Tant d’énormes bateaux de croisière avaient croisé sa route. De longues péniches, des voiliers, des paquebots, un trafic incessant. Pour la première fois en une quinzaine d’années, son œil s’était de nouveau intéressé à l’activité humaine, bien que jamais assez pour lui redonner l’envie de s’en approcher. Il avait passé un temps inconsidéré à jouer avec des baleineaux, des tornades d’eau, des vagues colériques. Mais trop souvent imprévisible, la foudre l’avait toujours surpris, l’obligeant à se réfugier dans les profondeurs de l’océan en attendant les jours plus apaisés ; se régalant d’algues, de l’encre des poulpes et de leurs tentacules. Les épaves de frégates avaient été un vaste terrain de jeux pour lui. Histoires amusantes de se prendre pour un prince, un capitaine, un moussaillon. Joies enfantines que d’utiliser leurs drôles de bibelots.
« Disney a dû te prendre comme modèle pour créer Ariel. » Mista gloussa doucement, et Giorno rit honnêtement, sans comprendre la profondeur de son intervention. Mais leurs mondes s’entrecroisaient dans une belle énergie, c’était agréable à ressentir. « Continue ! »
Et l’homme-sirène le fit volontiers. Il avait côtoyé des manchots empereur dans les eaux impénétrables de l’Antarctique, avait laissé fondre de la neige fraîche sur sa langue, avait ondulé entre d’immenses glaciers bleutés, s’était tranquillement laissé emporter par un iceberg. L’amical Pacifique l’avait gardé sous sa couverture une cinquantaine d’années, l’éloignant de la fureur humaine et de leurs deux grandes guerres meurtrières. L’innocence lui allait bien ; il avait pu s’épanouir dans une infinité de bleu cobalt, prendre de l’assurance au milieu du grand rien en paix, sans autres présences qu’une vie maritime riche en diversité et de nombreux oiseaux voraces. Il chantait pour la lune opaline, riait pour les étoiles filantes, se laissait courtiser par le soleil aveuglant.
La grande barrière de corail l’avait enchanté, tant ému qu’il n’avait pu en détacher son regard. Les eaux étaient chaudes et vives là-bas, le sable fin et doux. Le retour à la civilisation lui avait en revanche appris sa leçon : les pêcheurs étaient définitivement une menace pour son espèce. Pris dans un filet entre thons à longue queue et thons blancs, son expression tourmentée s’était heurtée à celle hébétée des hommes en jaune. Chacun en avait perdu son souffle, tous s’étaient précipités dans l’affolement. La peur au ventre, la pauvre sirène capturée avait par miracle réussi à cisailler le cordage grâce au tranchant d’un des coquillages dont se paraissait encore sa chevelure.
Les lagons vietnamiens l’avaient par la suite recueilli dans leur jardin, le caressant de leur tapis d’herbe tout le long de leurs plaines maritimes, lui offrant un repos bien mérité. Il avait admiré des couchers de soleil exceptionnels brossés de mauve tendre, d’orange brûlée, de bleu saphir. S’était égaré dans des marais et enlisé en remontant un court d’eau. L’émergence de la modernité contemporaine était aussi devenue plus visible à sa petite échelle. Armée de nouvelles technologies et machineries bruyantes et envahissantes, déversements de pétrole plus régulier, amoncellements de déchets en tout genre… son habitat s’en retrouvait tristement troublé. Mista n’en était que plus d’accord et en colère.
Le bel océan Indien avait fait de la créature une divinité, un esprit des mers qu’on vénérait. Giorno avait eu de plus en plus de mal à se cacher de l’œil humain, sa prudence évaporée dans la nuit humide et suffocante de patchouli. Son chemin s’était tracé sur les routes commerciales maritimes, sa queue de poisson se tordant à la vitesse des cargos remontant l’ouest africain. Il taquinait, pourchassait le danger qu’il savait comment contrer. Si sa seule vue alarmait les marins et qu’il se voyait devenir un trophée de chasse, Giorno n’en devenait que plus cruel et sans pitié. Il précipitait la cargaison contre des récifs pointus, mettant en péril le reste de ses poursuivants.
Les terres rougeâtres de l’Afrique étaient incroyablement ensoleillées, sèches et paradisiaques. Les vagues déferlaient sur une nature unique, une faune marine fantastique. Il aurait aimé s’attarder plus longuement là-bas ; observer les éléphanteaux s’ébrouer, les hippopotames se pavaner, les requins blancs danser, les tortues Luth divaguer, les dauphins sautiller. Mais le large impatient l’appelait inlassablement vers la Méditerranée.
Irrémédiablement attiré par ses côtes rocheuses et arides, le berceau de l’humanité lui avait fait découvrir les meilleures huîtres et moules de son périple. Illusion d’eau pure sans pollution, beauté bleu turquoise, vert fier et blanc calcaire, le sentiment d’une longue quête prenait fin. La lumière éclatante du jour l’encourageait, le chant des cigales le berçait, l’odeur des oliviers le guidait. La baie de Naples lui avait tendue les bras, pareille à une mère nourricière l’ayant fiévreusement attendu, larmes heureuses de le voir enfin venir joyeusement à elle. Italie pays de soleil, Italie terre de cœur.
Giorno avait longtemps joué avec le temps en âme nomade, s’était amusé de vivre en harmonie avec les remous de sel. De son grand voyage, il n’avait pas tût ses nombreuses rencontres avec des noyés, pauvres corps enlisés dans la vase ou cherchant un souffle qu’ils n’avaient plus à la surface de l’eau. Mista ne sût ce qu’il en était advenu d’eux. Grignotés par la créature ou ramenés sur le rivage par sa bonté ? Abandonnés aux abysses noires ou dévorés par de puissantes mâchoires de requins ? Il ne le questionna pas, car qui était-il pour oser le juger ? Leur rencontre était née de la mort brutale et irrespectueuse, l’un comme l’autre avait goûté au charme moite du sang et s’en délectait goulûment.
Leurs yeux bienheureux se croisèrent, et ils se sourirent d’une grande sincérité. D’un regard ou d’un mot, homme et sirène se comprenaient mieux que quiconque, se reconnaissaient dans l’adversité, leur esprit s’inondant d’une unique pensée mouillée par la véracité. Avec lui, je suis chez moi.
La mer maîtresse des lieux put se détendre et dérouler son écume argentée, les accompagnant de sa rengaine consolatrice, une ondulation terriblement soporifique. Paisiblement hypnotisé par une sirène et la voix de ses ancêtres, le jeune gangster s’endormît sur son lit de sable, la fatigue gagnant son combat contre le froid. Ce n’était pas le matelas le plus confortable que son corps ait connu, mais dans ses songes il se voulait aussi moelleux que celui d’un hôtel prestigieux.
« Oi Giorno, est-ce que tu les vois ? » il finit par murmurer tout brumeux, une note espiègle ranimant sa voix ensommeillée.
Une minute de silence s’étira entre eux, un ange passa. Si les yeux bijoux paraissaient tout percevoir dans l’opacité de minuit, allant même jusqu’à capter des traînées d’avion, ils n’avaient définitivement pas la capacité de voir la dématérialisation de l’âme de Mista. Chacun d’eux finit par être déçu de ce triste dénouement. Mista rappela intérieurement son Stand à lui, et admira plutôt l’aspect candide d’une sirène sous les étoiles et dans un lourd manteau d’hiver.
« Que suis-je censé voir ? » Giorno chuchota dans le calme ambiant, son regard curieux cherchant partout autour d’eux un indice, un élément dénaturant leur jolie crique. Il était toujours si plein de volonté, voulait tout connaître du monde de Mista qui était son seul lien sur terre.
Rien auparavant n’avait plus touché le cœur du jeune homme que cette demande innocente, car des milliers de personnes insignifiantes avaient cette capacité en lieu et place de son seul intérêt vivant… Leur intimité ne chanta plus l’espérance, l’enchantement se volatilisa dans l’aurore pâle. Il ravala tranquillement sa peine.
« Mon âme. » son air décontracté habituel répondit. Jamais Mista ne s’était permis d’être aussi vulnérable auparavant, et l’instant était déjà passé. Il sourit donc de bon cœur, esprit simple et imperturbable, puisqu’il ne savait comment se sentir affecté plus de cinq minutes. « Tu ne manques rien, ce ne sont que six petits diables turbulents et affamés. »
Doucement vexé, le n°2 s’évertua à lui tirer une mèche de cheveux sous le bonnet, mais Mista ne lui en tint pas rigueur, comme à chacun de leurs enfantillages. Ses voyous étaient un grand mystère de la nature, mais ils étaient là pour lui, étaient lui. Il s’aimait assez pour ne pas être dérangé par une réaction que tout le monde autour de lui qualifiait d’exagérée.
« Es-tu capable de voir la mienne aussi ? » Giorno lui demanda avec amabilité, d’une petite déraison qui n’avait pas sa place entre eux.
Ô nuit tamisée, goût amer, la divagation des songes emporta Mista plus vite qu’il ne put lui répondre. Il ne se réveilla qu’en fin de matinée, seul et son manteau drapé sur le corps. Tout autour de lui, coquillages abandonnés en piles et gravures mouillées de leurs noms décoraient la petite plage. Bientôt emportés par les vagues, le jeune gangster pris le temps d’apprécier ce qu’il restait des traces déjà tamisées de sa sirène… et son nom était définitivement plus présent que celui de Giorno.
Vestiges de l’ennui ou de l’intérêt pour la typographie d’une sirène, ce sable marqué était le témoin d’un sort mystique, une fausse humanité qui faisait gonfler son torse. Lorsqu’on côtoyait la bizarrerie du monde au quotidien, le caprice d’être au centre d’une fantaisie telle qu’elle lui était offerte attisait son feu interne. Insupportablement dévorant, il en devenait sa force, sa nourriture, sa drogue.
7 - LA DOLCE VITA
Mista dépensa sa paie pour apporter un goût d’Italie en été. Sans cigales chantantes ou grand soleil aveuglant, il arriva tout de même à offrir l’illusion de vacances frivoles à une sirène et à la fin de l’hiver. C’était son invitation au dernier restaurant de Naples, le plus intime et secret de tous, sans table et sans menu, sur sable et avec vue.
Goût parfait et équilibré d’une pizza margherita, les plus simples ingrédients de sauce tomate, mozzarella et basilic gonflant glorieusement leur ventre. Sel et viande séchée de charcuteries parfumées de la Campania, jambon sec et salami obsédant leurs narines. Fruits chatoyants et payé trois fois leur prix, dégoulinant de leur bouche à leurs coudes. Fraisiers légers et onctueux, flans caramélisés et frais gratifiant de tendres poignées d’amour. Douceurs des glaces traditionnelles en forme de rose ; velours pistache-chocolat pour une sirène gourmande, crépitement fraise-citron pour un gangster flamboyant. Chocolat noir fondant sous leur langue, fondant sur leurs doigts, fondants dans la poche de Mista. Bonbons ronds croqués sans patience, ou savourés pendant un quart d’heure interminable.
« Je m’en veux presque de ne te ramener que du poisson… » la sirène plaisanta de gêne un midi. Ils étaient frais et tout aussi délicieux que cette gastronomie familiale ou l’industrialisation des aliments, mais Mista comprenait ce que Giorno insinuait ; rien ne valait les goûts de son pays.
Et tout passait encore mieux avec leur mille et une boissons. Eau fraîche désaltérante, aussi claire que les eaux douces du Brésil. Bulles pétillantes et colorées de Spritz frais les enivrant, celles acides et sucrées de limonades rendant collante leur langue. Brûlure de l’alcool de Limoncello, de rhums arrangés, de whiskys ambrés, de blancs mousseux. Chaleur de mousse amère de cafés, chaleur soyeuse de thés verts ou fruités.
Un bon jour de vacances était également rythmé par la distraction, l’égarement de l’esprit dans le divertissement. Triomphe des musiques des 70’s explosant d’un casque emprunté à Narancia. Scrupules envolés à la lecture d’un thriller policier volé à Fugo. Exclamations joviales au centième flash d’un Polaroïd de collection dérobé à Abbacchio. Empilement de photos, de rigolades et de grimaces, d’un beau voyou et d’une belle créature immortalisés sur papier plastique. Deux meilleurs amis guillerets devant un photomaton sur plage, vœu exhaussé d’un rendez-vous banal un jour d’été intemporel.
Cigarette, la grande amie des hommes détendus, devint elle aussi une indispensable actrice de leurs cartes postales. Une petite entremetteuse qui n’avait donné à une sirène qu’une vision abstraite d’un employé de parc d’attraction en pause clope. Le jeune gangster adorait le contraste entre sa queue de poisson et ses mégots, adorait absolument le regarder tirer à s’en éclater les poumons (branchies ?), grimacer d’incertitude, et y retourner plein d’entrain. Giorno avait appris à se délecter de ce poison, petit caprice de vouloir faire tout comme Mista.
Il ne pouvait cependant pas connaître l’exubérance dans un choix de vêtements, de ses couleurs et motifs, textures et coupes. Une excitation incontrôlable qui prenait le gangster chaque fois qu’ils se voyaient. Festival versatile de bagou et de confiance, démonstration de goûts provocants que Giorno trouvait plus qu’agréable à regarder. Coupes serrées, abdomen montré, muscles contractés. Beau spécimen à déguster.
Giorno manifesta un éclat de son pouvoir de fourberie, ses mains habiles volant un drôle de bonnet ou une veste, faisant rire aux éclats son compère malgré sa fatigue. Un instant tenu dans ses bras puissants, Giorno fût de retour à la mer en un souffle, balancé par la force gentillette des hommes revanchards et joueurs.
Dimension d’idylle sur île immobile, la Dolce Vita était synonyme de bonheur, un paradis à imposer en tout temps.
8 - AMORE FERMATI
Certains matins blancs, alors que la lune s’endormait auprès du soleil levant ou derrière des nuages vaporeux, Mista partait courir sur la jetée. Leurs festins royaux lui pesaient sur les hanches et les cuisses, et la salle de sport lui manquait terriblement. L’air frais et iodé inondait ses poumons, réveillait tout son corps, éveillait son énergie fauve. De ses grandes enjambées puissantes, des envolées de mouettes l’entouraient, des kilomètres se faisaient. Admiratif, Giorno le suivait toujours le long de la digue, chacun s’émerveillant de la vitesse de l’autre.
Et lorsque la sueur devenait torride et chatouilleuse, Mista quittait subitement son chemin gris de bitume pour se jeter à l’eau, braillant de joie de retrouver sa sirène entre une infinité de bulles qui picotait leur peau. De ses deux grands bras chaleureux, il encadrait les épaules de Giorno, un baiser affectueux et complice trouvant sa tempe mouillée. C’était magistral, son compagnon d’infortune riait sans cesse de cette grande affection qu’il recevait.
Comme la plupart des italiens, Mista n’était pas gêné du contact physique, quémandant et donnant généreusement cette familiarité si particulière aux pays latins. Et puisqu’il se sentait assez intime avec Giorno, il lui montra comment se comportait son peuple avec ceux qu’il aimait, estimait, et convoitait.
« Baciami. » Mista lui chuchotait tout essoufflé. De sa voix clandestine et son éternel regard joyeux, il capturait les prunelles aigue-marine qui s’humectaient d’amusement. Giorno ne comprenait jamais le sens de ce mot italien, et Dieu que Mista aimait en jouer. Il plaisantait de ce secret, s’épanouissait autour de la sirène par quelques brasses souples. Sur ses lèvres enjolivées un sourire mutin, l’envie brute, la plaisanterie dissimulée. Flirter avec cet acte prohibé porteur de problèmes, évocateur d’érotisme et de mort… pur sentiment de liberté.
« Baciami. » Mista lui chuchotait encore tout sauvage, la mer leur appartenant pour quelques minutes de plus. Ses jambes battaient le fond de l’eau, la queue de poisson de Giorno ondulait et frôlait ses mollets. Ses baskets étaient lourdes à ses pieds, ses vêtements de sport amples se déployaient autour de son corps.
La mer était si froide en ces heures matinales… mais si accueillante pour son corps enthousiaste que le jeune gangster ne trouva jamais rien à redire. Comme pour tous les napolitains, elle résolvait n’importe quel problème. Et pour ne pas se laisser engloutir par la houle, ils jouaient à s’éclabousser, jouaient à se pourchasser. Jouaient comme des enfants avant d’aller tuer comme des adultes.
C’était là une routine idiote mais inévitable qui s’installa, une routine de moins en moins innocente, Mista adorant absolument ce petit mot insolent qu’on ne lui demandait pas de traduire. Ce faux mystère les divertissait, les rapprochait, les tenait éveillés. La peau crépitait, la chair frissonnait, le bas-ventre se contractait. C’était un mot devenu spécial, le joyaux d’un bandit à protéger et polir.
D’autres matins calmes, si ce n’était pas la silhouette de Mista que Giorno poursuivait sur la côte, c’était sa voiture noire. Une Alpha Romeo 147 flambant neuve il lui avait dit un jour. Elle filait plus vite qu’il ne pouvait la voir parfois, mais son conducteur restait prévenant, il ralentissait dans les virages pour que la sirène le rattrape aisément.
« Je vais récupérer un trésor. » son gangster lui expliqua d’un ton énigmatique, son œil noir captant une lueur d’argent dangereuse. Giorno flânait dans ses roulis d’eau en contrebas de la chaussée, Mista le Sinistre tout de noir vêtu mangeait un sandwich appuyé contre le capot de la voiture. Il parlait la bouche pleine, ses épais sourcils effrontés se fronçant d’avidité. « Un gros pactole !
- Voudrais-tu le mien ? » la sirène lui demanda innocemment, d’une bonté aussi douce que ça.
« Mais je l’ai déjà, GioGio ! » Mista s’esclaffa, content de le voir trôner sur sa table de chevet chaque jour que Dieu faisait. Giorno avait bien dû amasser un véritable butin en plus de cent ans… mais il préférait mieux la valeur sentimentale qu’avaient les coquillages et les galets pour une créature marine. « J’aimerais que mon propre trésor soit sale, que je puisse le dépenser sans remords, qu’il soit celui que je déroberai à mes ennemis d’un coup de poing ! Comme ça, bam ! » il mima son geste, son expression exagérée amusant grandement Giorno. « Et pour finir, une balle entre les deux yeux, pour acheter leur silence ! » Il dégaina son revolver violet, et d’un coup de feu dans le vent, il était déjà reparti.
« Baciami. » Mista lui chuchotait de nouveau, tout roublard à la tombée de la nuit. Son filet de voix rugueuse accompagnait son corps lourd et alanguis sur un rivage dépourvu de verdure. Ses paupières étaient pesantes d’une intense fatigue, glissaient vers une ambition plus grande et proche de lui. Son coffre était plein à craquer de liasses de lires, mais devenu insatiable, il ne rêvait que de plus. Giorno lui souriait mollement, nettoyait consciencieusement ses joues rougies de sang sec. Tellement plus.
Le monde leur appartenait.
9 - GUARDA CHE LUNA
« Mista, que représente cette croix ? » demanda une nuit Giorno d’une voix de poussière blanche, pointant gracieusement le chapelet qui se balançait autour du cou du jeune homme. Rares étaient les moments où le dernier souvenir de son enfance se dévoilait au ciel. « Je l’ai beaucoup vu portée par des marins.
- Je suis catholique. » Mista répondit simplement, dans le faux silence d’une fin de matinée particulièrement froide où l’air chargé de pluie lui piquait les joues. Sa main bleuie et éraflée la replaça sous son pull, au plus près de son cœur. « Je crois en Dieu. Dio ! »
Évaporée la délicatesse, la délivrance ouvrit grand le regard de Giorno, ses yeux s’éclairant d’une joie immense, un véritable phare dans l’obscurité. Il faisait si jeune et innocent.
« On t’a parlé de mon père ! » il s’exalta.
« Pas possible… il s’appelait vraiment Dio ?! » Mista gloussa, l’hématome de son œil gauche tirant ses traits et se révélant plus sensible qu’il ne le cru dans la nuit. « Merde, ce que tout peut être bizarre dans ta vie ! Non, Dio, c’est notre Père à tous, notre protecteur, le Créateur de toute chose sur Terre. Et il a certainement ses préférences pour quelques-uns d’entre nous… » son insistance sur l’aspect de la sirène ne sembla pas la toucher.
C’était captivant, et quelque peu frustrant. Giorno avait conscience d’avoir la beauté d’Apollon, le charme d’Aphrodite, le tempérament de Neptune, savait comment en jouer, mais ne plongeait pas dans la complaisance. Son physique était ainsi fait, et il n’avait plus à en rendre fou son compère. Il regardait plutôt le ciel, en harmonie avec tout ce qui l’entourait. Ses souvenirs l’emportaient souvent loin de Mista, là où les pensées simples d’un fils envers un père disparu se rassemblaient.
« Les catholiques ont aussi un grand sens de la famille, tu sais. » Mista expliqua hâtivement à la lune, l’adrénaline de la nuit irradiant ses veines et l’empêchant de se taire. « On respecte et on admire nos anciens. Les italiens sont comme ça en général… Nous avons pratiquement tous été élevés dans le besoin de perpétuer la vie. Le grand mariage, la nuée d’enfants, pas de divorce, la foi, le dévouement… On veut croire à l’amour d’une vie, celui que Dieu aurait choisi pour nous. On croit à la jeunesse et au futur. On se protège les uns les autres, mais surtout on protège notre frère de cœur. C’est sa vie avant la nôtre, la mort pour sa survie. Ça sonne putain de mélodramatique, hein ? » sa respiration revendiqua une pause, tandis que son rire nerveux mourut à l’air libre. « Mais c’est ce en quoi on croit. La loyauté, le respect, la justice. Ce sont nos valeurs.
- Tu as une grande famille alors. » la sirène respira, ses joues vermeilles s’enrobant de gaité. « Des frères de cœur... As-tu aussi des frères de sang ? » il cherchait sans cesse Mista du regard. C’était là une fuite qu’il ne parvint pas à rattraper, car seul un sourire indifférent se dévoilait de son faciès à moitié caché par son ombre.
« Aucune idée. J’ai été placé très jeune dans une famille d’accueil, à l’âge où les souvenirs commencent à te retourner le cerveau. » il railla, écrasant son mégot sur le sable. Il le ramasserait, le mettrait dans sa poche et infesterait son jean en oubliant de faire une lessive en rentrant. Certaines bonnes résolutions ne venaient décidément pas.
Mista ferma les yeux, cherchant dans sa mémoire qui était celle qu’il aurait affectueusement pu appeler mamma, celle qui aurait pu lui mettre une tape derrière la tête pour être aussi négligeant. Il ne la trouva pas, et n’en ressentait plus le vide abyssal. Il continua son récit :
« Puis je suis allé dans une autre famille, et une autre… enfin, tu saisis l’idée ! Et ce, jusqu’au foyer. Puis un autre foyer de merde, et là j’en ai eu assez. Un peu avant mes quatorze ans j’ai fugué pour vivre seul, m’occuper de ma merde, tu comprends ? Une vieille chouette sous-louait illégalement une piaule, alors je me suis débrouillé comme j’ai pu pour lui payer le loyer avant de trouver un véritable appartement à mes seize ans. »
Ainsi fut dévoilée à l’obscurité la jeunesse de Guido Mista, sans apitoiement et sans peurs. Histoire plutôt commune à Naples d’un jeune voyou sans le sou ne rêvant que d’un quotidien plus stable.
10 - PELLE DI LUNA
Économies amoindries mais émotions grandissantes, Mista rendait désormais visite à Giorno armé de bouquets de fleurs de plus en plus conséquents. Si son idée première avait été de chiper une rose ou deux devant la devanture d’un fleuriste, il avait rapidement eu l’audace et le bien-faire romantiques. Gangster devenu homme de cour, Mista choisissait avec soin ses compositions, assuré qu’elles feraient davantage brûler la flamme de l’émerveillement chez sa sirène.
Comme Mista aimait voir son expression sage s’ouvrir à la vue de son énième folie… Comme il sentait dans ces remerciements soufflés que Giorno chérissait ses attentions, espérait même qu’il arrivait à incendier de sa sincérité le fond des mers. Oh, comme il aimait contempler Giorno aussi doux qu’un cygne, glissant lentement sur l’eau miroir avec un immense bouquet dans les bras, humant avec rêverie ses effluves tendres. Les pétales s’éparpillaient tout autour de lui, se déposaient dans ses cheveux, coloraient le bleu de l’azur, se dispersaient d’un coup de nageoires. Grains de beauté teintés sur peau de lune, elles invoquaient le printemps.
Chaque jour, la jolie et gentille vendeuse souriait aussi de ces explosions d’états d’âme embellies par ses soins, rêvassant de ce beau garçon ambitieux qui ne manquait plus aucune ouverture ou fermeture de sa boutique.
Derrière son comptoir, elle fantasmait sa vie ; allait-il conquérir une belle femme distinguée ? Demander sa compagne en mariage ou célébrer la joie d’avoir leur premier enfant ? Ou était-ce simplement l’envie de gâter un jeune cœur frémissant d’émoi ? Elle resta sans réponses, mais rares étaient les jeunes hommes aussi déterminés et heureux que celui-ci, leur aura puissante suffisait à annihiler la raison de leur présence.
Et mutin comme à son habitude, Mista ne donna jamais à Giorno la signification des fleurs qui remplissaient petit à petit son jardin secret. Il potassait des livres de grand-mères sur le langage des fleurs avant chaque sortie, aucunement déçu que la sirène ne comprenne et n’apprécie de ses présents que leur beauté superficielle. Sa joie candide lui était amplement satisfaisante.
Anémone, angélique, azalée, camélia, camomille, crocus, églantine, fuschia, gardénia, giroflée, glaïeul, héliotrope, hibiscus, ipomée bleue, lilas, lychnis, marguerite, myosotis, œillet blanc, passiflore, phlox blanc, primevère, réséda, rose blanche, rose rose, rose rouge, rose orange, rose trémière, sceau de Salomon, sensitive, tamaris, tubéreuse, tulipe rouge, zinnia rose…
« Oi, Giorno. Tu ne m’as jamais parlé de ta mère. » dit Mista le jour de l’anniversaire de l’unification de l’Italie, l’après-midi du 17 mars. Le bouquet était d’un blanc pur en ce jour.
Ça sonnait comme un jour neutre ça, le 17 mars. Sans vague et sans prétention, un jour comme un autre. Et il voulait l’être dans leur cachette, leur maison où Mista ne se gênait plus pour menacer de son poing ou son revolver quelques promeneurs qui s’approchaient un peu trop près d’eux. Sa voix traînante aurait amplement suffit à les faire déguerpir, mais qu’il aimait instaurer un petit rapport de force facile… En bref, rien ne se passait d’incongru un 17 mars, même si en dehors de leur réalité il importait pour la nation.
Sa question ne se voulait qu’anodine et réellement intéressée, n’avait pas la prétention d’engorger cette magie qui faisait vaciller la tranquillité d’un bouquet de fleurs planté dans du sable.
« Oh. Et bien, elle était humaine. » Giorno lui sourit placidement, sa main refermant le magazine de prêt-à-porter qu’il regardait attentivement. Il était de ceux que Mista n’aimait pas particulièrement ; trop classique et fade, absolument inintéressant. Demain, il lui en apporterait de plus prestigieux. Vogue Italia, Elle Italia, de quoi s’extasier un peu plus qu’avec ce torchon. « Je devais être le petit monstre qui grandissait en elle, ses regrets l’ont accompagnés jusqu’à ma naissance. » Giorno continua gentiment. « Mon père m’avait raconté qu’une fois venu le jour fatidique de la délivrance, elle me jeta à l’eau. Pas tendu dans ses bras avec un adieu, non, juste… elle me jeta à la mer comme on peut se débarrasser d’une pierre encombrante.
- Giorno, c’est barré… » Mista soupira, le cœur lourd. Ses yeux s’humectèrent comme un vase débordait du déluge, et aujourd’hui il se sentit humilié d’être celui qui pleurait sur ce sort qui n’était pas le sien. Les sirènes peuvent-elles même pleurer ? Il se demanda en observant Giorno, interloqué de ne le voir que sourire plus grandement.
« Ça l’est, mais son rejet a été son plus beau cadeau. Honnêtement Mista, quelle vie aurait-elle pu m’offrir ? Elle m’a rendu au monde auquel j’appartenais réellement. Pas de la plus belle des manières je te l’accorde, mais mon père fût comblé de m’avoir pour lui seul durant mes premières années, et je fus heureux de me joindre à la mer dans notre si belle harmonie. »
Sa voix avait la légèreté de la brise marine, le calme attendrissant d’une pluie fine qui touchait l’océan, la senteur nostalgique du pétrichor. Et aussi digne qu’un chaman venu des profondeurs des âges, il précipita sur eux une petite averse, aussi douce qu’une plume tombe sur de la soie blanche.
« Merde, tu vas être tout mouillé… » Mista s’inquiéta sérieusement, plissant ses yeux au ciel couvert d’un bleu-gris délavé. Puis il rit déséquilibré, éméché du vin de Leone putain d’Abbacchio emprunté ce matin même, sa mélancolie inée imprégnant son sempiternel Silent. L’absurdité de la situation l’amusait ; plus que de raison, il essayait de protéger une sirène de l’eau. « Ah putain… pardon GioGio, je suis trop con parfois. » Une pause s’étira entre eux, sollicitant la réflexion. Mista alluma une cigarette malgré la pluie, et déclara d’un ton éteint :
« Tu as raison pour ta mère, elle aurait pu être égoïste. Si elle t’avait vraiment aimé, elle aurait pu te laisser dans sa baignoire ou mettre une piscine gonflable dans le salon, je ne sais pas… mais quel choix aurait été meilleur lorsqu’une mère aime son fils ? On devient tous cons par amour. »
Breuvage sombre des meilleurs jours comme des pires, le Silent trônant sur toutes les tables que le gang avait connues faisait sans cesse déborder leur instabilité, dégouliner leur passé, abdiquer leur euphorie. La carapace craquelait, et l’homme recroquevillé à l’intérieur était mis à nu, dévoilé au grand jour. De leurs fissures en éclair jaillissaient la sueur, les larmes, le sang et le vin, giclait toute la mélasse de leur sentimentalité. Les secrets n’avaient plus rien à dire, plus personne à convaincre, ils existaient, tout simplement.
« Tu n’as pas l’air d’être si mauvais. » Giorno l’observa tendrement, son pouce effleurant d’une caresse la paupière une nouvelle fois contusionnée et douloureuse de Mista. Il n’avait pas compris le sens de l’insulte, mais avait facilement situé où se cachaient les failles de l’Homme, leurs craintes enfouies ; l’envie et la peur de retenir leur moitié. La pulpe de son doigt poursuivie sa route, traçant lentement la lèvre inférieure de Mista. Si pleine et lourde, la chair tailladée qui l’accueillit d’une boursouflure violacée le toucha profondément.
« Tu n’as été que gentil et généreux avec moi… » Giorno voulait lui dire. « Baciami. » il chuchota à la place.
Le jeune gangster se raidit, omettant de relever toutes ses erreurs du passé ou celles à venir. La mer l’attirait infiniment, et il ne put résister plus longtemps à l’invitation qu’il avait lui-même initiée. La mer… la mer… qu’elle l’avait intimement envoûtée, qu’il s’y était fort volontiers noyé. Peau de lune en plein jour, reflets d’astre blanc mettant le cap sur la Terre, jardin fleuri sous pluie.
Leur premier baiser vint naturellement, chaste mais défiant le tumulte des profondeurs. Lascif et tendre, il fût néanmoins trop court au goût de Mista. C’était comme embrasser la vivacité de l’océan, goûter les embruns oscillants du monde entier dans un coup de vent ; indomptables, persistants, inattendus. Il avait glissé dans une rivière satinée, surfé sur des rouleaux d’eau salée, le fin crachin du ciel lissant leurs lèvres liées.
C’était comme embrasser la lumière du soleil, s’allonger sur du sable chaud lors d’une tempête tropicale. Giorno avait croqué son premier vrai fruit mûr, tout juteux et délicieusement sucré. Ses sens surdéveloppés n’avaient eu que faire du goût amer résiduel de la cigarette et de l’alcool dans l’haleine de Mista. Il lui avait insufflé la vie par cette saveur suffocante ; l’art de vivre. L’ondée avait lavé leur histoire, le tonnerre lointain rendu claire leur émotion. En un contact, les souvenirs d’un long siècle avaient disparus de sa mémoire, ses muscles saillants coulaient vers la détente profonde. Son corps avait succombé à la mer Tyrrhénienne, son âme à son plus beau fils.
Il n’y avait pas eu de message plus explicite au bout des lèvres, une intimité qu’ils avaient eu besoin de partager. Un baiser qui ne put que gentiment se proposer lors d’un moment de flottement, et qui se métamorphosa vers un baiser plus sincère encore, déposé comme une prière sur le front diaphane de la sirène. Giorno frissonna, un infime soupir de béatitude s’échappant de ses lèvres entrouvertes ; souffle modelé de soulagement et de tranquillité qui s’évapora dans l’éther. Rien auparavant ne lui avait parut plus franc, plus juste qu’un baiser d’un homme honnête.
« Tomberais-tu amoureux de moi, Mista ? » il lui demanda d’un murmure cristallin, une pointe d’amusement sage dans la voix. Nulle moquerie ici, simplement une histoire comme une autre qui commençait.
Son envie avait elle aussi dépassée sa patience légendaire. Et démangé par les caresses qu’il recevait là où devaient se trouver les chevilles d’un homme ordinaire, la sirène regarda tranquillement l’homme qui lui faisait face, sachant que sa prestance suffirait à capter son attention. Phénomène somptueux, Mista en resta coi un instant. Comment se lasser d’une telle merveille ?
« Tu es vraiment digne de ton mythe. » le gangster ricana d’un vif gémissement contrit, finalement peu embarrassé d’être ainsi pris en flagrant délit. « Et tu n’as même pas eu besoin de chanter pour m’hypnotiser.
- Vous, les hommes ! » la sirène souffla d’un rire doux avant de retrouver son flegme. « La nuit de la tempête, je t’ai observé jusqu’à l’aube. Je pense que les vents m’ont amené jusqu’à toi. J’avais peur de faire face à une brume éphémère… Je te voyais surplomber la baie, et ça m’a terriblement intrigué. Tu marchais si lentement en descendant de la falaise que je n’ai eu aucun mal à suivre ton allure dans la pénombre. Tu avais l’air si seul, jamais triste ou amer d’avoir jeté un de tes semblables à la mer, non, simplement… si effronté ! Ça m’a plu. Nous nous ressemblions ; deux âmes sauvages et solitaires recherchant dans l’écho des vagues le soupir de l’audace. Tu respirais calmement la brise marine, inspirait le crépitement du sel avec pondération. Oh Mista, je dois admettre que ton souffle régulier au travers de la tempête m’a pris à la gorge ! Ta présence fière se faisait si intense et singulière que je n’ai su me détourner de toi. À te voir sur ce ponton, aussi indifférent aux horreurs de ton monde pour venir voir le mien avec autant de respect ; mon monde de mauvais augures sombrant peu à peu dans la confusion… oui, j’ai su que tu m’avais attiré à toi le premier.
« Je crois que depuis la nuit des temps nous avons toujours fonctionné ainsi. On nous dépeint comme des enchantements indignes, des créatures impies qui dévorent corps et âme les pauvres marins tombés en mer… Mais veux-tu vraiment connaître la vérité, le secret qui tue lentement mes semblables ? Nous tombons amoureux de vous en un battement de cœur. Vous, les inconscients sur la berge, face à nous, les invisibles dans l’eau indomptable. On vous aime en pensant que votre indifférence se transformera en un premier regard épris. On espère, on s’éprend, on s’épanouit. Les sirènes sont assez vicieuses, je dois bien l’admettre. Mais nous avons aussi nos grands sentiments et nos émotions. La peur nous prend et nous brise. La jalousie nous ronge et nous étouffe. Certaines se transforment en écume, d’autres disparaissent. Mais sois en sûr, notre amour est sincère et indéfectible.
« Tu peux donc me l’avouer sans crainte. Braver tous les interdits, les tabous, ce que tu cherches à contenir depuis longtemps. Je crois savoir ce que tu ressens pour moi… je le perçois au-delà de tes lèvres. M’aimes-tu, Mista ? »
Gangster peu timide et plein d’entrain, Mista hocha hâtivement la tête, soudainement pris par un fabuleux mutisme. C’était celui des trop grandes passions, des sentiments trop pressés pour se noyer dans des mots. Il n’en revenait pas. Lui, le petit voyou des rues, le détenu, le criminel, était profondément tombé amoureux d’une sirène spectaculaire ! C’était vrai, c’était sa réalité, il aimait tellement Giorno qu’il en avait mal à l’âme.
L’envie de perdre la mémoire pour le redécouvrir le submergea, le rendit ivre d’émotion. Et bien qu’il connaissait l’exaltation au quotidien, rien dans son travail n’avait jamais pu égaler - ou ne serait-ce qu’effleurer - cette si particulière jubilation sentimentale. Tétanie douce, cœur en pagaille, il ne put détacher son regard de l’horizon. Ses grands yeux pétillaient de noir, d’étoiles, de lune, de soleil, de mer. Le temps s’étendait, se contractait, sa poitrine s’écroulait de joie. Tout son corps vibrait de ce rêve immergé des flots, ne pouvait contenir l’exaltation qui le prenait.
En parfait responsable, son Dieu de miséricorde avait répondu à son appel, entendant ses nombreuses prières lancées comme une bouteille à la mer.
Toutefois, amants condamnés à se rencontrer sous le mauvais temps, le ciel se couvrit en même temps que la tête de Giorno couvrit l’épaule de Mista. Ses cheveux trempaient son dos, gouttaient jusque dans ses sous-vêtements. Putain, qu’il voulait rire de bonheur ! Y’avait-il plus belle toile bleue et écrue que le cadre de ses jambes repliées aux côtés d’une queue de poisson aux nageoires clapotantes de dévotion ?
« E anch’io ti amo, davvero… » vint alors le murmure tant espéré de Giorno sous la coquille de son oreille sensible, petit chant des sirènes au creux d’un coquillage. Atmosphère et yeux humides, il ne manqua pourtant pas de lui rappeler d’un timbre vibrant la clause de leur union : « Je n’aurai rien de plus à t’offrir que le rivage et le large, Mista. On ne pourra être ensemble nulle part ailleurs. M’accepteras-tu ainsi jusqu’à la fin ?
- Ça me suffit amplement. » le jeune gangster sourit d’indulgence. La fin viendrait demain ou dans huit décennies, mais faites qu’une fois arrivée on l’enterre sous leur crique, caché aux yeux du monde entier, à jamais un refuge pour sa belle sirène. Que Giorno fâche des hommes de jalousie lorsque lui sera tout rabougrit et ridé, mais qu’il revienne le voir pour préserver son souvenir dans sa mémoire défaillante. Faites surtout que Giorno soit celui qui l’aime dans sa mortalité insidieuse… D’un soupir enamouré, il se pencha sur lui. « Amore, baciami. »
Et Giorno le fit. L’Italie avait été réunie un 17 mars, et un 17 mars un italien s’unissait avec son plus beau héros de film romantique. Ça n’avait vraiment rien eu d’une journée ordinaire.
11 - UN BACCIO È TROPPO POCO
Rendez-vous sous la strophe aiguë du troglodyte mignon, la mélodie flûteuse du rouge-gorge familier, la sonorité métallique de la mésange charbonnière. La fin de l’hiver se faisait la plus douce possible, parsemant ses meilleurs petits chanteurs au-delà des remparts de Naples.
« Chanteras-tu un jour pour moi ? » Mista chuchota un jeudi nuageux, son propre soleil secouant la tête d’une tendre moquerie. Giorno souriait, mais le jeune homme ressentit vivement le trouble qui le rendait muet d’émotion ; ses complaintes enchanteresses le rendraient sûrement fou de délire, et son mystère interpellant les hommes jusqu’au bout du monde faisait peur à entendre… Cependant aussi obtus que les autres, Mista ne souhaitait pas mourir bête. « Promets-moi une chose, Giorno.
- Oui ? » la sirène respira dans l’expectative.
« Lorsque je serai aux portes de la mort, tu chanteras pour m’accompagner vers l’autre monde ? » Mista aussi souriait, d’un vrai et beau sourire pétillant. Un sourire pénible pour son amant qui eut une petite peur au bout de la langue. Allait-il refuser ?
« Je le ferai. » il accepta, se contentant pour lors de leur propre refrain de lèvres.
Ode au printemps arrivé en avance, ils se laissèrent aller à la galanterie. La satinée, celle qui les embarquait derrière un rocher pointu pour s’embrasser alors qu’une vague les mouillait, ou qui les rendait étrangement timides d’un regard lancé en biais.
Pareille à l’étendue de leurs sentiments, leur crique ouvrit son terrain de jeux jusqu’au Campi Flegrei. Amants espiègles, ils explorèrent longtemps les vestiges de la cité engloutie de Baia. S’émerveillant des anciens thermes romains remplis pour l’éternité, caressant les mosaïques conservées par l’eau salée, comptant les bulles volcaniques des colonnes d’air qui s’échappaient du sol, domptant faussement la future menace mondiale du volcan.
Par beau temps, sous la pluie ou giflés par le vent, l’étonnant petit couple se retrouvait dans ce nouvel havre de paix, se cachant parfois des explorateurs. Entre les quatre murs de la chambre d’une ancienne villa luxueuse, Mista perdit par moments son souffle en plongée sous-marine. Petite panique habituelle qui ne l’empêcha pas de replonger auprès de sa sirène, créature taquine qui l’embrassa allègrement sous l’eau.
Les soirs venus, l’épuisement s’abattait lourdement sur leurs épaules. Ils se laissaient alors le loisir de s’échouer sur les plages d’Ischia ou de sa sœur Procida, admirant leurs jolies petites maisons colorées à flanc de colline. Véritable scène cinématographique de la parfaite vie oisive, elle les fit longuement rêvasser d’un quotidien commun et paisible. Loin de l’inquiétude des pécheurs et des visiteurs. Bons gardiens préservant leur chair, Mista cachait Giorno d’eux tandis que Giorno l’emmenait dans les recoins trop escarpés pour l’Homme.
Gaité exotique, la découverte de ces nouveaux milieux si étrangers à leurs habitudes s’accompagnait de grands mots de fidélité, d’avenir, de grandeur. Vœux d’amour convoités et répétés, ils finirent par s’inscrire dans le sable et les constellations, se graver dans la falaise et les cœurs. Belle lune de miel, ils se laissaient ici la chance de n’être que deux jeunes hommes amoureux et ordinaires.
La gaucherie des premiers jours s’effaça d’un roulement d’écume, sans précipitation. Des matinées et des nuits blanches à folâtrer ; lit de sable, couverture d’eau, rideaux de pierre. Sitôt un compliment reçu, la caresse des paumes commençait, un doigt traçant la ligne de vie, l’autre la ligne de cœur. Les doigts s’entremêlaient dans une cascade de tresses, perles et coquillages, parcouraient la texture glissante d’écailles ou s’en allaient explorer les monts et vallons doux d’un dos nu embrassé par le soleil.
Effet saisissant ; Giorno était exempt d’un duvet blond. Sa peau était aussi lisse et glissante que du verre mouillé, contraste magnifique de celle de son amant, toute marquée et virile de poils soyeux à s’en damner. L’étrange sentiment de caresser l’océan lui-même inonda l’esprit simple de Mista. Jamais totalement chaude, jamais totalement froide, la chair de sirène instaura en lui un étrange phénomène d’entrain solitaire. Galant, il n’en fit aucunement part à son mari des mers. Autre effet saisissant ; Mista fut incapable de retenir l’ardeur sensuelle de Giorno.
Être indéniablement charnel, ce fut le grand retour des mains habiles, plus aventures et épatantes que la première fois. Détrousseuses, la ceinture de Mista devint soudainement branlante, son revolver disparu de son pantalon. Pour une fois détachée de son corps, l’arme absente laissa délibérément place à la vue de son bas-ventre palpitant. Silencieux mais la tête agitée, le jeune cœur releva ses yeux d’encre contemplatifs sur Giorno, et le vit. Tel que Giorno était : attentif et serein sous un ciel gris duveteux, terriblement épris de lui.
Le bruissement de son corps hybride rencontrait le sable pâteux, collines immobiles et hautes, jumelles des vagues agitées. Ses écailles impénétrables laissaient ruisseler la pluie en sillon le long de leurs angles, toutes luisantes bien que plus ternes sans un soleil sauvage. L’élévation tranquille de son sternum conférait à sa respiration le miracle venue des abysses. Sa bouche ronde était brillante des minuscules gouttes de pluie qui s’accrochaient aussi bien à elle qu’à ses longs cils blonds, plus heureuses encore que des larmes de joie. Il était joueur, autant que ses doigts frôlant la peau tendue sous eux.
Un hoquet étranglé de Mista l’ébahit, et la créature curieuse prit la liberté de laisser sa main saillie d’os recouvrir la bosselure de sa braguette. Le beau nomade découvrait là une nouvelle culture, et elle lui était infiniment plaisante. Chaleur et dureté sous sa paume, torrent de palpitions et océan de vêtements froissés… tout un joli monde au cœur de sa main. L’exaltation l’envahît.
« C’est ce que vous aimez, n’est-ce pas ? » Vous, il précisait. Les humains dirigés par leur libido, les hommes tenus par les couilles. Mista l’Hébété en souffla un rire étourdi mais épaté, sa cervelle complètement abrutie par l’adrénaline. Giorno lui demandait toujours tout de cette manière résolument gentille, de sa jolie tête penchée sur le côté… c’était une distraction tumultueuse. « Toi, c’est ce que tu aimes ? » il clarifia à voix basse, heureux que son amant hoche activement la tête puisque trop incertain de bégayer un mot.
Regard attendrissant de chiot à l’attitude espiègle de chat, il n’était plus étonnant pour Mista que ces vampires des mers épouvantent et émerveillent autant son espèce. Jusqu’à la dernière goutte de son essence il donnerait à Giorno. Et si cette main gracile se resserrait un peu plus sur son entrejambe, il se laisserait entièrement dévoré.
La pression restait cependant modérée et réfléchie, immobile d’un geste novice, était en revanche bien moins que vertueuse. Giorno à l’aura évanescente était capable de moins de retenue, et ça se ressentait jusque dans son souffle bref. Il filait vers de nouveaux horizons, attendait simplement qu’on lui en donne la permission. Mais comme un oiseau pantelant en cage, Mista lui agrippa vivement le poignet, ses yeux mobiles sondant les siens. Son visage teinté d’un rouge profond disait tout pour lui : il allait s’évanouir d’excitation, l’ambiguïté de la situation trop différente et extraordinaire que celle venue d’une main humaine !
Virginité envolée que depuis quelques mois déjà, Mista n’avait jamais eu peur de sa sexualité. Sa première fois fut avec la fille d’un capo craint, rencontrée au hasard dans l’arrière-salle d’un restaurant. Une heure à peine à la draguer avait suffit à ce qu’il se retrouve le caleçon aux chevilles sur son canapé huit places ; beau cuir pleine fleur, couleur cognac, senteur puissante, sons grinçants. Souvenir sympa. Fût-elle quelconque, elle devint néanmoins ses prochaines fois nocturnes et clandestines.
Sa première fois avec un garçon vint assez rapidement après elle, banalité que de l’avoir rencontré ivre dans les toilettes d’un club dont Buccellati avait la responsabilité. Ils ne s’étaient jamais revus, mais l’illustre inconnu avait, de ses bruits veloutés, ouvert la porte à de nouvelles obsessions pour Mista. Jusqu’ici, ces rencontres faciles lui allaient bien ainsi.
Mista était sympathique et jovial, portait une insouciance dans sa vulgarité qui enjôlait. Il était aussi avenant que joli garçon, en plus d’avoir un grand sens de l’humour et de la conversation (aussi bizarres soient ses interventions). Et de sa belle nonchalance - souvent perçue à tort comme de la bêtise - émanait la pointe de danger suffisamment attrayante pour en faire de lui l’objectif d’une nuit. Tempérament parfois volcanique, il savait se rendormir et se laisser explorer. Pur produit italien arrosé de vanité douce, il n’avait qu’à oser un sourire de travers pour faire s’évanouir un cœur.
En ce moment diluvien, Mista était fébrile, inhalait péniblement la fraîcheur de la bruine et exhalait douloureusement le feu de ses poumons. Poitrine gonflée, poitrine dégonflée, rituel inutile qui ne le soulagea tout au plus qu’une petite seconde. Sa légendaire répartie lui manquait terriblement, lui qui vivait de boutades et de flegme, se voyait réduit au silence.
Et il semblait que son amant comprit son désir désordonné, se penchant sur lui d’une candeur phénoménale. La prise de Mista se resserra d’anticipation. C’était là une force réellement démesurée pour un garçon de son âge, et il était clair pour Giorno que Mista se battait depuis longtemps pour sa vie, jouant sans cesse avec l’incertitude du lendemain. L’indocilité courait dans ses veines, gonflait ses bras, crispait ses doigts qui marquaient sa peau opalescente.
« Pardon… » il lui murmura en éloignant sa grande main serrée, récompensé par un tendre hochement de menton compréhensif. « Dis, Giorno. Est-ce que tu as déjà touché un autre homme avant moi ?
- Quel sentiment prédomine derrière ta question, la curiosité ou la jalousie ? » la sirène gloussa alors que son amant faisait la moue.
« Oh allez, GioGio… tu sais très bien que je ne demande pas ça pour ça.
- Pour quoi, alors ?
- Est-ce que tu comprends jusqu’où ça peut se finir entre nous ? » Mista lui demanda gravement, sur une note bien trop sérieuse pour le tempérament malicieux d’une sirène.
« Mista, tu sais autant que moi qu’on possède le même instinct de reproduction. » elle lui répondit d’un ton plat et d’un regard de poisson mort, son tendre compagnon virant instantanément au rouge pivoine. « Sois tranquille, je saurais comment te mettre un petit têtard dans le ventre ! » Giorno rit aux éclats, d’une belle voix éraillée qui n’avait jamais été plus masculine, fière et entraînante qu’à cet instant. Elle sonnait presque humaine, et l’humain en tomba irrémédiablement amoureux. « Un enfant mi-homme mi-poisson, qui n’en rêverait pas, n’est-ce pas Guido ? »
Radieux et aussi décomplexé que son amant, sa taquinerie toucha sa cible. Mista ricana, se donnant pleinement à lui. L’atmosphère se détendit d’un baiser trop longuement attendu. Profond et chaleureux, lent à faire fondre un cierge sans flamme. La résistance du jeune homme abdiqua d’envie, son cerveau court-circuitant alors que sa langue passait et repassait sur les pointes émaillées des dents de Giorno, que son pouce poussait et appuyait sa petite langue plus lisse et mouillée que la sienne.
C’était sans nul doute là où résidait le secret de l’existence de Mista ; la force d’un lâcher prise grandiose, la réflexion parasitaire qu’on tuait avant la grande invasion, une blague idiote qui l’embrasait plus que leurs touches cavalières.
Mista était aussi un grand romantique dans l’âme, le genre qu’on allait voir au cinéma. Sur grand écran, on le découvrirait renifler d’envie d’être Vivian Ward, fredonner d’émotion un refrain des Carpenters, trouver impardonnable la fin tragique de héros malmenés par la plume de Dante. Mais Mista trouverait aussi charmante la façon désinvolte dont un garçon poserait la main sur sa hanche, saurait qu’un refus ne lui briserait pas l’égo, se sentirait séduit par une conversation aussi écoeurante qu’importante que le goût de la chair humaine (il ne démordrait pas de sa conviction ; Giorno ne pouvait entrer dans son argumentation, type d’espèce différente oblige). Sensible stéréotype que le plus insolite des gangsters de son groupe soit le plus amoureux de la vie, amoureux de l’amour.
Amour offert sur une vague d’argent. Un fil de salive traça son chemin entre eux, fil de soie irisée liant leurs lèvres jusqu’à se défaire de trois gouttes de pluie. La crique avait pris des allures de temple sacré, de cathédrale oubliée, d’autel déserté. Les breloques de la longue chevelure de Giorno résonnaient, jouaient une musique de clochettes et de carillons heureux, sonnaient de souvenirs d’une main farfouillant un sceau plein de coquillages. Il inspirait la nostalgie, une vie ancienne qui remontait à la surface.
Un coude sur le sable mouvant comme un jeune marié le ferait sur de l’herbe tendre et verte, il s’attendrissait d’un regard noir mi-clos sous lui, d’un denim rêche infusé de chaleur et de frottements légers et réguliers sous sa paume. Feu rouge au creux des hanches, magma incendiaire au creux du ventre. La pauvre pluie fine sans force battait leurs cils, les appelant en vain à la modération. « Tempérez vite votre ardeur ! » elle patinait sur leurs joues. « Regarde donc ça ! » nargua la Provocation avec assurance.
La main spontanée et plus large de Mista trouva la sienne. Lascive et enveloppante, elle se fit aussi passionnée que son maître. Marquée de cicatrices blanches et d’hématomes frais, de veines proéminentes et de quelques poils noirs, elle conférait à leur pression commune un délicieux frisson de débauche, fantômes de doigts remontant leur échine. Acte prohibé ? Le gangster s’en ficha. Le sable crissa, et de son geste habile il les mena ensemble sous l’élastique de son caleçon bleu roi.
Allegro con fuoco, allant de respirations courtes aux gémissements non dissimulés, Mista guida pour deux les mouvements de son amant fiévreusement fantasmé. Alchimie parfaite, front contre front, ils respiraient la même buée, s’empourpraient du même plaisir. Prénoms murmurés, perdition partagée. Le cœur gorgé de Mista frappait ses côtes, entre ses cuisses. Sa pauvre gorge abusée s’asséchait d’exhalations. Ses lèvres moelleuses se gonflaient de baisers.
Et que dire de sa tête… Oh, elle ne savait tout simplement plus traiter la moindre information, ne comprenait plus rien à son environnement. Mista grelottait d’une fournaise humide, se retrouvait mouillé jusque dans les vêtements, mouillé jusqu’aux os, mourait pourtant d’une chaleur étouffante. Ondée fine à l’impression d’orage d’été et aussi dévastatrice qu’un ouragan, l’Enfer était bien un décor en carton-pâte pour le Paradis.
Son corps humain défaillit rapidement de leurs poussées concises et trop précises, atteignant ses limites. Le sang pulsait sous leurs mains, battait entre ses yeux, dans ses oreilles, chauffait son coquard. Sonata sous pluie, moiteur sous paume. Mista gémit impuissant, ses hanches contractées poussant une dernière fois dans leurs poings. Viriles ou gracieuses, les mains jointes racontaient le vacarme de la terre ; séismes et éruptions italiennes, la clameur des océans ; fracas des vagues et écume effervescente.
Ses lourdes éclaboussures de nacre disparurent aussi vite qu’elles avaient jailli, emportées par les larmes du ciel. Visages relâchés d’un abattement sain, les deux amants se laissèrent emporter à l’image de leur conscience. Bestialité atténuée et ricanement déséquilibré, Mista le Victorieux se sentait géant, capable d’écraser le malheur d’un seul petit doigt. Il n’en ferait rien, le soulagement le rendait excessivement flemmard et somnolant. Or un non-dit dans l’air le garda éveillé, un secret qu’on lui refusait aimablement.
« Et toi ? » il respira sous Giorno.
Sa sirène devait forcément se sentir aussi… excitée que lui, non ? Et comment son anatomie fonctionnait-elle ? Oh, comme Mista était curieux de tout découvrir ! C’était encore un peu bizarre d’y penser parfois, mais c’était du bon bizarre. Du bizarre qui l’animait.
« Tu es pressé de me manger tout cru ? » Giorno pouffa. « Un autre jour ! »
Patient et amoureux, son amant comprit. Ces créatures de charmes préféraient jouer dans la langueur envoûtante, les stimulations brûlantes, les caresses captivantes, la fausse prudence qui noyait l’autre dans l’homicide romantique. Comblé, Mista n’irait certainement pas s’en plaindre maintenant.
Il pouvait se plaindre de sa sonnerie de téléphone en revanche. Odieuse sonnerie ricochant sur les parois de leur cocon moelleux et calme. Un jour, il exploserait son portable contre un mur, et son temps libre lui appartiendrait pleinement. Sa voix graveleuse envoya donc Narancia aller se faire foutre, mais il avait déjà revêtu son apparence de bourreau. Son travail de nuit recommençait.
Mista se releva sans grand entrain, déclarant à sa montre. « Je dois rentrer, Giorno. Les gars m’attendent depuis des heures et je sais qu’ils s’inquiètent. J’ai foutu un sacré bordel la nuit dernière ! » il s’excusa plus sagement qu’à l’accoutumée, sa voix bercée d’un murmure pudique alors qu’il refermait sa braguette. « Je reviendrai vite. »
Sa langue tremblait, encore enlisée de vin et d’émoi, mais se sentait plus paisible ; elle était sortie des flots, de retour sur la terre ferme. Il ne récupéra pas ses affaires (le fond de vin rouge, le fond de son paquet de cigarettes, le bouquet rouge détruit par la pluie, que de l’inachevé pour seul prétexte de se retrouver), s’éloigna plutôt de la crique à reculons.
Giorno lui manquait à chaque seconde, et toute pensée depuis la tempête lui était destinée. Chaque inspiration loin de lui faisait mal. C’était facile de souffrir de son absence, de l’absurdité de leur condition. Ainsi, la flèche de la culpabilité poignarda un peu plus son cœur quand Giorno le piégea de deux yeux vitreux du trouble de la peur.
« Demain ? » il lui demanda d’un sourire pincé par l’appréhension, comme si son bel humain ne passait par ici que par hasard et ennui les dimanches matins. Comme si il ne reviendrait plus maintenant qu’il avait succombé à ses envies.
Mista lui offrit un vrai sourire en retour, aussi rassurant qu’un croyant tel que lui savait donner. Le type de souvenir qu’on aimait rejouer dans la solitude la plus totale, un petit plaisir égoïste et délicat de mélancolie.
« Demain, je te le promets. » il murmura déjà loin, ses yeux amoureux attrapant la foudre. « Ciao, bello. »
12 - IO SONO IL VENTO
Mista n’avait pas peur du sacrifice. Si sa mort apportait la victoire ou juste une petite ouverture pour ses partenaires, il riait de son sacrifice, car il avait fait le bon choix. Il n’avait jamais eu peur de sa mort, ou de la mort en général. La donner, la recevoir, il n’y pensait pas particulièrement alors que son index menaçant caressait sa gâchette. Il considérait que la chance était de son côté, état de fait indiscutable. Excellent soldato et bon exécuteur d’ordres, il était du genre rapide et efficace. petit bijou pour l’organisation et le gang.
Exhiber à la foule de Capri ce qu’il y avait de plus logique pour lui était presque un jeu. L’extension de son bras, de sa propre âme ; son revolver aux coups de feu frappant comme la foudre. Un ronron coutumier pour lui, un réconfort.
L’abdomen raclé par la roche, Mista ne riait cependant plus. Et il avait terriblement peur de la mort. Demain était arrivé plus vite qu’il ne s’y était attendu, et son monde avait pris une nouvelle tournure inattendue au déjeuner. Une lente heure d’agonie avait eu raison de lui. Ses coudes égratignés par le sol n’étaient rien face à la balle qui lui perforait l’abdomen. Buccellati serait au moins heureux de retrouver leur poursuivant vivant. Bien endommagé, mais vivant.
« Bello. Tu m’avais promis de quitter l’île. » il parla avec difficulté à la mer. Il ne s’interrogea pas de reconnaître ce déferlement de vague caractéristique, comme il savait reconnaître les pas d’un membre de son gang dans un couloir. « Pourquoi es-tu resté ?
- Je reconnais de loin l’odeur de ton sang. » le ton affecté de Giorno coula de sa gorge, son regard vague scrutant la blessure béante qui s’infiltrait de la roche à la mer. « Ça semble grave.
- C’est le cas. Mais ça va. » Mista picora d’un baiser les lèvres de Giorno. Il savait rester charmant en toutes circonstances, savait être présomptueux dans le malheur. Tant qu’il osa son célèbre sourire de travers entre une respiration sifflante. « Tu n’as pas oublié ? »
La sirène secoua furtivement la tête, son corps se hissant plus près de son imprudent de gangster. Le temps leur manquait, son teint perdait ses belles couleurs de vie. Giorno caressa sa joue, le choc parcourant sa main alors qu’elle ne trouvait qu’une peau immobile. Sa voix de magie ancienne résonna dans la grâce, s’éleva comme un miracle au dessus des lèvres de son amant. Hymne de solitude partagée, psaume de lumière. Son chant blanc déployait l’air d’une tranquille ballade, loin de leur éternelle mélopée que les contes décrivaient.
Giorno avait tenu sa promesse. Il emportait l’âme intacte de Mista loin de son corps blessé. Louanges nacrées se déposant sur un homme immobile, un flou nébuleux éloigna la douleur dans la divagation. Amorphe, le blessé peina à lui rendre son intensité, un rictus faiblard mais rassuré étirant tout juste sa bouche. Il se sentait prêt à quitter ce monde, en paix dans la main de Dieu. Ses yeux humides s’ouvrirent une dernière fois, remercièrent Giorno d’être là avec lui, ensemble au bord de mer. Et se refermant sur une expiration, ses lèvres bleuies chantèrent elles aussi une mélodie.
« Ti amo, Giorno. »
Sa poitrine se secoua une ultime fois d’hilarité ; les italiens avaient définitivement le sens du mélodrame, autant que les allemands dans leur belle littérature romantique. Autant que les sirènes et leurs cris silencieux. Giorno disparu d’un mouvement brusque, aussi furtif qu’un éclair. Sans larmes et sans adieux, laissant son amour derrière lui pareils aux coquillages vides abandonnés sur la plage.
C’était trop tôt. Bien trop violent. Esseulé et acculé sur la digue, les yeux secs et les paupières closes, Mista sentit la véritable souffrance l’abattre. Quelle balle faisait plus mal que celle tirée en plein dans son cœur ? Son pauvre organe affaiblit ratant battement sur battement, puis s’emballant furieusement. Jamais il n’avait ressenti une telle peur lui broyer le ventre.
Giorno avait fui, voleur d’âme retourné à ses grands voyages. D’innocentes vagues regardaient un homme à terre, clapotaient paisiblement d’un drame qui ne les concernaient plus. C’était le plus grand dans la vie de Mista. Plus effrayant que la prison, que ses peurs irrationnelles, que la Faucheuse le cueillant de sa faux. L’écume déferlait et léchait sa main tendue vers le néant, se fichant bien qu’on l’emporte loin d’elle.
La Mort infâme le transporta comme un sac, toute bourrue et sans délicatesse. Elle hurlait aussi, d’une voix paniquée et déformée par quatre démons. Se pouvait-il qu’ils soient en réalité les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse ? Ils en avaient la rudesse et la fureur dans leurs gestes, vociférant et menaçant de mécontentement à son oreille, chacun rendu fou par l’odeur de son sang pur de catholique. Mista voulu leur hurler d’aller se faire foutre, que sa conscience ne retournerait qu’auprès de son Créateur !
« Mais pourquoi il s’agite comme ça, ce con ?! » le Cavalier Noir grogna de sa voix caverneuse.
« J’sais pas putain, c’est la première fois qu’une balle le rend barge ! » le Cavalier Rouge répondit d’un ton geignard. « Je vais le buter ce dégénéré ! »
La tête de Mista fuma de colère, il ne pouvait rien faire d’autre que de gargouiller un mélange de rose mousseux, sang et salive tachant son plus beau col roulé. On lui ordonnait de se calmer, de se laisser faire. Se débattait-il ? Brave Guido ! Bon garçon. Il ne lâcherait pas la vie aussi facilement, car la révolte coulerait à jamais dans ses veines. Evviva la Libertà !
« Putain, Mista ! Ferme ta gueule maintenant ! » le Cavalier Vert s’emporta de rage. « Tu nous fais chier à beugler comme une vache égorgée, on va se faire repérer à cause de toi ! »
Voix irritée semblable à celle de Fugo… Cruelle Mort. Ce serait donc elle, ta dernière flèche empoisonnée ? Cette dernière voix aigrie implantée en son cerveau, bien loin de la volupté de celle de Giorno… Ainsi balloté par les flots de l’inconnu et le délire, le blessé perdit enfin connaissance, pour le plus grand bonheur de ses partenaires épuisés.
« Je sais que tu es là. » le Cavalier Blanc parla seul à l’horizon. « Si tu es un ennemi qui cherche à m’atteindre, montre-toi et fais-moi face. En revanche, si tu es vraiment un ami de Mista, tu ne crains rien de ma part. Mes hommes savent à qui donner leur confiance, et je me fie à leur bon jugement.
- Tu as l’air d’être quelqu’un de bien, Buccelatti. » une voix basse et douce lui répondit en contrebas, près des roches noires de la digue où le sang pur avait coulé. Elle avait ce quelque chose d’effrayant ; un timbre enivrant qui portait le chant d’une franchise déconcertante, mais qui ne lui dissimulait rien de sa dangerosité. Le chef de gang sourit d’affront.
« Je pense l’être. » il déclara mielleusement, la confiance l’accompagnant. « Je fais tout pour, en tout cas. Mais si tu veux savoir… Ma vie ne serait pas celle que j’ai acceptée aujourd’hui, je ne serais qu’un modeste pêcheur comme mon père. Je ne cherche pas les ennuis. » il ponctua d’un ton sage, aussi calme qu’un lac silencieux. Il n’avait que pour but de convaincre, oblitérant de signaler qu’il était en fait en route pour une grande mission de renversement.
« Je ne fais pas confiance aux pêcheurs. » la voix ricana jaune, son murmure blessé racontant seul son histoire. « Ils peuvent te noyer et prétexter t’avoir repêché de bonne foi pour revendre ta peau derrière. Je prends leur vie sans remords.
- Tu es honnête, c’est louable ! » le grand rire si spécial de Buccelatti retentit, ses yeux amusés se plissant au soleil aveuglant de Capri. Leur affrontement était étrangement pacifique, le civil aux bonnes intentions qu’il s’était d’abord imaginé prît soudainement l’allure d’un compère, un grand complice dans leurs petites affaires. Mais, Dieu… que Bruno ne pouvait se détourner de ce soleil infernal. Immense et d’un puissant jaune vif, il était une vraie boule de feu embrasant toute la baie de Naples, étirant son ombre sur le bitume. La vue était magnifique, rafraîchissante et pleine d’espoir. « Alors, qui es-tu ? Tu mériteras une généreuse récompense à notre retour. Pour te remercier de nous avoir prévenu et d’avoir veillé sur Mista. C’est un ami, mais aussi un élément précieux pour nous tous. Et peut-être voudras-tu même te joindre à nous ? Je serais ravi de m’associer à quelqu’un d’aussi fiable et prévenant que toi. »
De sa cachette indigne, Giorno eut un sourire contrit, aussi morose qu’envieux. Vivre la grande aventure, aller pourchasser un pouvoir, un homme, venger Mista, ça devait être plus qu’exaltant… le rêve d’une vie ! Sa langue claqua d’agacement envers lui-même. Son rôle s’arrêtait là, aussi brutalement que Mista aurait pu disparaître au cœur de cette île maudite. Son unique inquiétude occulta donc toutes les demandes de Buccellati : « Il ne va pas mourir, n’est-ce pas ?
- Ce n’est qu’une balle ! » l’homme se moqua gentiment, son regard océan pétillant d’une sympathie sincère. « Il en a vu d’autres ! Rassure-toi, il ira bien. »
Buccellati ne put le voir, mais il sentit un sourire espiègle et reconnaissant s’élever dans l’air, se déposant calmement à ses pieds. Son carré soyeux s’agita de la brise printanière, le noir corbeau de ses cheveux captant chaque reflet bleu de l’eau. Puis le dernier murmure du vent vint, mettant un terme à cette conversation.
« Grazie, Buccellati. Arrivederci. » La réponse fut décevante. Ce nouveau membre ne le rejoindrait vraisemblablement pas, une grande première dans sa jeune carrière.
Une touche d’or dans le bleu outremer l’interpela, le toucha en plein cœur comme un coup de poignard dans la nuit. Silhouette blanche immobile, mains dans les poches et désormais laissé seul sur la jetée, les sons de l’île s’élevèrent derrière le gangster. Il contempla longuement son monde, son enfance, ses légendes, laissant s’épanouir tout ce qui avait fait de lui un jeune homme emprunt à la bonté. Plus il grandissait, plus il ressemblait à son père, la naïveté en moins. Qu’il était bon d’enfin se sentir présent, ancré. Vivant.
Cette présence mystérieuse avait ramené en lui un courage démesuré, une énergie nouvelle, une espérance qu’il n’avait plus ressentie depuis la perte de son père. Enfin, le jour avait une raison d’être, avait en lui la promesse d’un futur plus radieux.
Bruno Buccellati ferma un instant les yeux, inondant de ses poumons l’iode de son passé, et toute la bravoure dont seule la mer en avait le secret. Puis il rejoignit sans plus attendre son gang, une pensée émue pour cette voix immaculée qui l’avait autant sauvé que Mista.
13 - DOMANI E’ UN ALTRO GIORNO
Le 6 avril 2001, alors que le temps était des plus agréables, ramenait les cigales et les coccinelles, Guido Mista couru sur la plage, faisant exploser le sable et l’écume de sa frénésie. La douceur du printemps infiltrait le port de plaisance, échouait à remplacer la vue du sang et du deuil, l’odeur des fleurs pourries et de la chair putride. Cette courte semaine était à marquer d’une pierre blanche, de trois pierres tombales, d’un cœur de pierre, d’une pierre ronde.
Mais comment outrepasser une ancienne vie alors que des visages inertes inondaient inlassablement ses pensées, flashaient devant ses yeux à n’importe quel moment inopportun ? Il courait alors que la réalité n’avait plus aucun sens, n’avait plus autant de poids que ses nouveaux regrets. Et si réalité altérée il y avait, Mista sut qu’il n’y avait qu’un endroit au monde où l’aberration était accessible et acceptable pour son esprit. En dehors de l’objectivité, il obéissait à son instinct de survie.
La crique l’avala comme la gueule béante des Enfers, gouffre géant et sans fin qui n’attendait que lui pour effacer la mémoire de ses compagnons aux destins tragiques. Son souffle stressé avait alerté les passants de la stazione di Napoli Centrale, son cri éraillé fait s’envoler une nuée de goélands sur la berge.
Botté dans l’eau, eau jusqu’au torse, son corps luttait contre les courants, séparait la mer plus difficilement que Moïse. La Terre Promise n’était qu’un désert suffocant, une étendue aride où les mirages s’évaporaient. La vie n’avait tout bonnement plus sa place. Il étouffait, prît entre deux mondes, coincé entre deux émotions dévorantes.
« Giorno ! » il s’égosillait, espérant que son amant disparu revienne par miracle vers lui. « Giorno, c’est moi ! » il hurla, en même temps que sa sirène criait de stupeur : « Mista ! »
Île immergée, repos des amants. Ils tombèrent d’eux-mêmes dans les bras de l’autre, dans l’ondulation de l’amour sous l’eau. Un baiser mouillé de larmes trouva une tempe blanche, une paire de mains fébrile trouva une mâchoire carrée, une paire de lèvres désespérée en trouva une autre. C’était savoir se consoler et se tenir loin du chaos, se retrouver sain et sauf dans l’autre.
Giorno ne questionna pas son amant. Son travail encensait le silence et devait le protéger d’un futur danger. Mista était parti en jeune brave, mais revenait en homme indéfiniment marqué. Irrémédiablement grandi et changé, plus sombre, malmené par une lutte dont une sirène n’avait aucune mesure. Sa conduite en était devenue le miroir, elle était éperdue en plus d’être désolée.
Mis à l’écart malgré lui, Giorno s’était lamenté de ces longues journées et nuits solitaires, pour la première fois terriblement conscient du temps qui passe. Chasser les ombres humaines perclus dans les profondeurs des rochers, écumer les côtes italiennes à la recherche d’une grande et fière silhouette à la démarche féline… angoisse noire, solitude bleue. Il avait aussi appris à ses dépends ce qu’était la tristesse des livres ondulés et déchirées par l’eau, une fragilité inquiétante qui lui rappela la vie de Mista. Tant de savoirs et de beautés nés d’un matériau aussi éphémère… fugace longévité.
« Pelle di Luna… » Mista souffla d’un soulagement tremblant, le nez plongé dans sa blondeur. « Tu es là. Tu es là. »
Souvenir ému que cette fragrance vacillante et fragile vivait en lui, frêle pied-à-terre qui l’avait maintenu sain d’esprit dans le complot. Sortilège efficace, il était revenu brisé auprès de son amant, mais était revenu rêveur, revendiquant la fin de son roman utopique. Renoncer aux respirations de Rome, ce qu’il voulait oublier, ceux qu’il aimait. Naples-Rome en cavale, Rome-Naples en maître libre. Il voulait son intrigue dérivée par l’occultisme maritime, une créature amoureuse lui murmurant qu’il pouvait rejoindre la paix du ciel en connaissant le grondement des abîmes.
« Viens, nage avec moi. » Giorno lui suggéra plutôt. Mista fit volte-face de son regard vitreux, ses yeux si humides et inconnus que la sirène en eut un frisson d’alarme. Un espoir malsain habitait ses yeux devenus lugubres, une ambition mauvaise.
« Tu vas me noyer ?
- Ce que tu peux être dramatique ! » Giorno s’étonna de cette noirceur, et occulta la déception qui s’écoulait comme du pétrole de son amant. « Nage, Mista. Tu en as besoin. »
Et c’était vrai. Se délester de son corps dans la soie de l’eau, l’impression non plus de flotter mais de voler. Occuper son esprit par les infimes touches que lui prodiguait sa sirène. Dépenser ses dernières tensions, reconnaître son souffle en dépit des clapotis… il en avait plus que besoin. Il en crevait d’envie. Les encouragements de Giorno n’avaient pas été vains, ils divaguèrent longtemps. Des dizaines de minutes transformées en heures, bercés l’un contre l’autre sans efforts et dans un calme relatif. Et ce, jusqu’au déclin du jour où Mista déclara abruptement :
« Je te veux. » il perdit un instant haleine, une dernière larme salée coulant le long de sa joue. Farouche, elle se mêla aux vagues, à toutes les larmes versées par l’humanité. Elles avaient toutes ce même goût mouillé de désespoir, et d’un peu d’égoïsme. Les sirènes connaissaient bien ce nectar, elles le buvaient abondamment depuis des millénaires. « Je te veux avec moi, à Naples.
- Mista, je ne peux pas. » Giorno chuchota contre son épaule, un demi-sourire d’excuse s’infiltrant sous sa peau cannelle. Explosion de lave sur une terre de glace, Mista fût contraint de vite panser sa blessure, continuant avec difficulté :
« Je sais, mais- » Putain ! Était-ce vraiment nécessaire de s’engager sur d’étendues inepties, rappel d’une vision cruelle d’une mère insensible que Giorno ne voulait pas ? Têtu, il tenta sa chance. « Il y a d’autres sources d’eau à Naples… On pourra passer plus de temps ensemble.
- Mista…
- Merde, je sais ! Je sais, excuse-moi Giorno… » le jeune homme ferma les yeux un instant, fâché de se voir devenir le con de l’histoire. « C’est juste que- » un trémolo pris d’assaut son inspiration, nette impression de boire la tasse. Sa langue roula d’une grimace agressive. « Ils sont morts.
- Oh, Mista… tant que tu vivras, ils vivront aussi. » le murmure de Giorno le caressa, baigné de cette gentillesse énigmatique inée qui inspirait tant les poètes. « Les souvenirs demeurent là où la vie prospère. En moi vit mon père, en toi se bagarrent tes amis. » il sourit sagement, vision consolatrice d’eux tous se chamaillant à Capri en transportant le corps meurtri de leur ami. « Ce soir tu iras dormir avec ta peau craquelée, et demain tu te réveilleras avec un nouvel aspect, comme le font les serpents. Tu reviendras nager avec moi, et tu me parleras d’eux, simplement parce que tu le peux.
« Toi qui aime tant la vie, tu pourras m’offrir la chaleur de beaucoup d’autres manteaux. M’offrir d’autres pizzas, de nouveaux magazines, des corps qu’on prétendra noyés… Un jour tu pourras caresser un petit chat sans crainte, te lever un 4 avril sans rechigner, commencer une journée sans avoir le poids d’une pierre au fond de l’estomac. Tu pourras acheter le même chocolat que tu volais à Narancia, lire le même livre qui t’intriguait dans les mains de Fugo, écouter la même musique classique qu’aimait Abbacchio, être remercié par les mêmes habitants qui encensaient Buccellati. Empare-toi de ce qu’on a voulu te priver par leur perte.
- Bordel, tu sembles mieux les connaître que moi… Je t’ai trop parlé d’eux. » Mista renifla, captivé et captif d’une nouvelle ère.
Dans quelques jours, il aura à dire au revoir à des endormis. Repos éternel de ses partenaires et amis qu’il arrosera de grands verres de vin rouge ou de whiskys corsés. Il aura à écouter la réverbération de deux églises différentes, aura à chanter leur Requiem. Il sera confronté à l’hypocrisie d’un prêtre de la ville ou d’un diacre de la campagne, mais aussi au visage fermé du père de Narancia ; personne n’appréciait vraiment les enfants morts au nom de la Violence, la Mafia impitoyable gangrène du pays. Mais l’omerta du pays était une puissante arme, tout le monde feindrait la tristesse avec justesse, même les futurs traîtres.
Malgré leur juste cause, qui d’autre qu’eux serait capable de comprendre leur trahison légitime, leurs efforts ou leurs sacrifices ? Passione était une tragédie pour certains, un salut pour d’autres. Leur seule famille. Les lamentions sincères pour Buccellati lui déchireront la poitrine, la stupeur des anciens collègues d’Abbacchio lui fendront l’âme, les larmes incrédules pour Narancia lui crèveront le cœur.
Mista se taira. Stoïque devant deux chœurs, il baissera la tête, et priera. Sous sa croix d’or alourdie de calamités, il se fera silencieux le temps de deux jours pénibles, endossera son rôle de paria avant de rassembler ses premiers fidèles. Dans son monde, on aspirait à gravir les échelons plus vite que les éphémères vivaient. Une balle dans le dos, ça arrivait vite. Polnareff l’aidera volontiers, drôle de bras droit enfermé dans une tortue.
Trish sera sûrement présente, simplement là pour dire adieu à cette vie qui n’avait jamais été la sienne. L’occasion serait trop belle ; elle dirait au revoir à ces inconnus au bon cœur devenus des amis, des battants justes qui l’auront protégée au péril de leur vie ; dirait de fait au revoir à son adolescence volée. Mista espérait qu’ils garderaient contact pour les grands événements d’une année sur l’autre. Anniversaires, Noëls, promotions, mariages et enfants, pourquoi pas ? Elle pourrait être une bonne amie, ils avaient bien rigolé sur la fin de leur périple.
Et dans ces tableaux figés dans la lumière jaune du sacrifice, Fugo sera le grand absent des cérémonies. Ou sera juste une ombre cachée parmi la foule. Un spectre tenu au courant par les rumeurs, à jamais libre de mettre un pied à bord d’un bateau ou non. Mista ne cherchera pas ses yeux violets dans la nef, sa décision avait toujours été honnête pour Buccellati et ne méritait ni haine ni vengeance. Un jour, dans dix ans dans un restaurant, ou un soir, dans deux semaines dans un bar, ils se retrouveraient par le coup du hasard. Bien que le hasard n’existait plus pour Mista. Ils se souriraient et enterreraient leur passé, aussi rapidement que s’étaient fait enterrés leurs amis d’autrefois.
Mista reverra sa vision se refermer sur deux carrés à Naples pour deux compagnons de route parfaits l’un pour l’autre, et un trou de terre en Sicile pour un gamin retrouvant enfin sa maman adorée. A côté de chaque bouquet de fleurs parfumées et noms complets sera gravé en lettres d’or : « Morto per la sperenza. » Chacun d’eux se retrouvera à jamais enfermé entre quatre planches de bois, leurs fragments d’âme dans le ciel à jamais liés par le fil rouge du destin. Tous avaient dédié leur vie à une cause, savaient dans quoi ils s’embarquaient.
Le poison du deuil l’emportera durant les nuits noires interminables sans lune, là où la pénombre se faisait la plus opaque et étouffante. Sans doute qu’il ira piquer une tête dans la mer, préférant se noyer dans la baie que dans ses cauchemars. La lucidité aura pour nom « Giorno », et le jour poindra encore une fois sur l’eau, vaillant petit soldat marchant tout autour de la Terre pour revenir lui tendre les bras.
Assommé par ce futur proche, Mista ignorait qu’il était celui que Giorno décrivait le mieux de tous. Car un jour, oui un beau matin sans prévenir, il marcherait dans les rues étroites de Naples sans ressentir la mort familière, ne serait plus happé par chaque centimètre carré de la ville lui rappelant un de ses anciens partenaires. Il serait un homme en paix et plus qu’honnête dans une organisation criminelle, le plus important aussi, puisque devenu le plus jeune des parrains d’Italie.
Brave et droit, loyal à la manière du jeune Vito Corleone, il deviendra Don Mista. Oui, il aimait ça, il le sentait dans ses veines. Ce sera une renaissance irisée, une perle qu’on attendait de trouver dans son assiette en carton. Mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui, il se laissa le temps d’être abattu. Le soleil couchant était d’un rouge vif, comme il ne l’avait jamais vu auparavant. Le sang avait infiltré le ciel, coulé sur les nuages. Mais demain était un autre jour, et le ciel du soir serait de nouveau d’un beau pêche réconfortant.
Mista ne renoncerait plus à rien, leurs sacrifices n’avaient pas été inutiles. Gagner son propre trésor et redresser la morale déviante de la famiglia ? Il pouvait désormais. Il était un pirate, le vrai ; revolver et sirène en fidèles amies, pouvoir et cicatrices à l’âme. Le trou béant dans sa poitrine déploierait son écho lointain, un maelström qui attirerait à lui la chance.
« Pourquoi une tortue nage-t-elle vers nous ? » l’étonnement de Giorno dérida Mista. Oui, il était vrai qu’il s’en sortait toujours avec une chance démesurée. Ses derniers amis étaient fidèles et amoureux des océans, ils s’entendraient.
« C’est une nouvelle amie. Je t’expliquerai. » il sourit. Une longue pause passa, puis secoué d’un petit rire ému il avoua à Giorno : « Les gars m’ont demandé comment je suis arrivé aussi vite à Capri, tu sais. » Ses larmes cristallisées de sel se coincèrent dans ses cils, un brin de nostalgie épousant une paire de lèvres de lune sur son front hâlé par le soleil. Ses yeux divaguèrent sur la teinte sanguine du soir ; il avait dansé un tango d’angoisse durant une semaine, portait désormais un lourd fardeau, et arrivait pourtant à trouver de la beauté dans le creux des vagues, à se retrouver séduit par le contraste de la vie oisive face à la mort enterrée. Souvenir décontracté d’un voilier blanc en route vers le destin, sentiment étrange de le ressentir déjà si ancien, trop lointain de lui, éternellement passé. Jamais existé ? Sa gorge se serra. « Je crois que Buccellati savait. Il savait tout.
- Je le crois aussi. » Giorno respira contre son amant, soulagé de le tenir au plus près de son cœur, commémoration de cette île insignifiante avant les drames. Il avait perdu leur trace au débarquement de Rome, avait soufflé au vent d’or de protéger son amant aventureux, avait chanté pour son salut. Son souhait aurait-il pu sauver ses compères ? Seules les étoiles le savaient. « Allez, continue Guido. Continue de nager avec moi. »
Ainsi, la vie continua pour Mista. Il délaissa le temps d’une immersion tout le poids du deuil, ainsi que le terrible fait que Giorno ne serait jamais à ses côtés, de l’autre côté du port à le consoler et le faire rire, un garçon tel que lui. Intrépide et voyou, perché sur deux jambes nerveuses courant de partout, sur un tapis de course, sur un pont de pierre, dans les couloirs d’un internat, dans une villa immense ; écrasant de concentration une pédale d’accélération, se baladant tranquillement dans un parc, un musée, une cuisine, une chambre ; battant en rythme l’eau, dansant sur une mélodie entraînante, s’enroulant de besoin autour de ses hanches.
Giorno n’appartenait pas à son monde. Il était fils de deux univers, était celui qui le soutiendrait du mieux qu’il pouvait en dépit de leur différence. De nombreux couples s’en étaient contenté bien avant eux, de quel droit Mista revendiquait l’impossible ? Don de la nature, l’émotion réciproque de sa sirène était déjà son plus extraordinaire présent.
C'est pourquoi il se laissa porter par les flots à contre-courants, entraîner sans rancœur par une vision de Calypso. Âme ancienne, Giorno avait la capacité de prendre par la main les égarés, les fantômes blessés tels que lui ; parce qu'il voyait plus loin que l'être humain, parce qu'il voyait l'être aimé. Ainsi, Giorno ne pleura pour lui que deux larmes blanches délicates, deux perles de lait dansant à jamais dans la baie de Naples.
Dans les bras de la mer Tyrrhénienne, ils s'enlacèrent plus étroitement. C'était la fin du grand commencement, le début du chamboulement. Deux âmes perdues dans le vaste monde s'étaient trouvées, avaient été réunies par une sorte hors du commun. Chacun d'eux devait roi de son milieu, luttait pour la liberté. Terre et Mer séparées, homme et sirène alliées. L'Amour taquin les avait compris.
« Amore, baciami. » l'un chuchota, et l'autre le fit.
Crépuscule sur Mer… La Terre vue du Ciel.
