Chapter Text
Je m’assois lentement dans mon lit, les yeux petits. J’ai fait un rêve agréable avec de beaux garçons qui m’invitaient à danser et j’aurais voulu faire une valse ou deux de plus… mais le devoir m’appelle. Ou plutôt, Hyun-Ae m’appelle.
- Yo, Eviiiie ! Viens manger, car on doit partir vite si on veut arriver à l’avance !
Je m’extirpe difficilement de mes couvertures. Un frisson me traverse alors que l’air frais de la pièce caresse ma peau pour la première fois aujourd’hui. Vivement que j’enfile des vêtements plus longs que mon pyjama improvisé ; une camisole et un short en coton, ce n’est pas ce qui tient le plus au chaud ! J’attrape un pull que j’ai laissé traîner sur ma commode, tombe dans la lune un moment et fini par l’enfiler. Je fais mon lit rapidement et descend tout aussi rapidement dans la cuisine.
- Bon matin, Evie !
- Bon matin, tout le monde.
La petite famille est déjà réunie autour de la table. Appa, un homme mi-quarantaine dont les cheveux commencent à grisonner et arborant un petit ventre, sirote son café en lisant le journal. Il porte une chemise blanche et un tailleur bleu, signe que sa journée de fonctionnaire est sur le point de commencer.
Omma, une belle femme en début de quarantaine dont seules quelques très subtiles rides trahissent son âge, s’affaire dans la cuisine à préparer nettoyer la vaisselle sale. Ses cheveux sont coiffés en son éternel chignon serré et elle porte son tablier préféré sur lequel est inscrit « Best Mom Ever » par-dessus un gilet crème et des leggings gris. D’ici une ou deux heures, elle va descendre la rue pour aller rejoindre la boutique de pâtisseries où elle travaille.
Le plus jeune de la maisonnée est installé à table, les yeux rivés sur la télévision du salon qui diffuse un programme pour enfant. Il s’appelle Mi-cha. Son prénom signifie « beauté » et il lui va comme un gant : du haut de ses 11 ans, il a un mignon petit visage encadré par de courts cheveux noirs, ce qui donne envie de lui pincer les joues. Ses yeux en amandes sont d’une teinte allant de noisette à ambré selon la luminosité, ce qui est plutôt rare chez les coréens. En plus de ça, il adopte toujours un comportement exemplaire, peu importe la situation. Il me rappelle un peu mon propre petit frère. Il porte l’uniforme de son collège, quelque chose de blanc et gris comme on voit toujours. D’ici une demi-heure, il va se rendre au coin de la rue pour prendre l’autobus qui va l’amener à l’école.
Déjà rayonnante de bonheur, Hyun-Ae est installée sur la table de la cuisine, une assiette pleine de miette de pain et de confiture, vestige de ce qui fut son déjeuner. Je ne sais pas comment elle fait pour être d’aussi bonne humeur le matin, mais elle est toujours comme ça. Hyun-Ae, c’est la fille avec qui je fais un échange étudiant. D’une grandeur moyenne, des cheveux raides noirs qui tombent sur ses omoplates, une taille fine, des yeux d’un brun très foncé en amandes… Elle est le type de fille qui nous vient en tête lorsqu’on dit « coréenne ». Ce matin, elle a troqué un de ses « kits universitaires » pour un chemisier blanc avec des manches courtes à froufrou et un col en V ainsi qu’une jupe bleu marin à voile qu’elle porte en taille haute et qui descend un peu au-dessus des cuisses. Elle s’est fait un chignon désordonné, laissant 2 mèches encadrer son visage. Elle s’est maquillée d’un magnifique trait d’eye-liner noir et d’un rouge à lèvre couleur canneberge. En somme, elle est très mignonne. Je m’étonne toujours du fait qu’elle n’ait pas encore de petit ami.
- Prête pour cette superbe journée ? me demande-t-elle dans un français bien prononcé.
- Pas qu’un peu ! J’ai vraiment hâte de voir de quoi ça va avoir l’air.
- Qu’est-ce que vous complotez encore vous deux ? demande Omma en coréen, en déposant un bol de riz frit aux œufs devant moi.
- Evie dit simplement qu’elle a hâte de sortir aujourd’hui pour aller acheter notre nouveau CD.
Bon, je suppose que c’est ce qu’elle a dit, mais j’ai plutôt compris « Evie », « hâte », « CD » et « acheter ». Mon coréen n’est pas encore spécialement au top, mais j’arrive maintenant à suivre la plupart des conversations simples si la personne n’articule pas avec une patate chaude dans la bouche et avec un débit modéré. Omma a tendance à oublier que je ne parle pas encore parfaitement sa langue et parle quand même vite, alors mon amie qui discute normalement à sa mère… C’est parfois impossible à suivre !
Je sais que je suis supposée parler exclusivement coréen à la date où j’en suis dans l’échange, mais ma famille d’accueil n’est pas trop stricte là-dessus, tant et aussi longtemps que je parle coréen avec eux. C’est juste que quand Hyun-Ae veut s’assurer que je comprenne bien ce qu’elle me dit, elle me parle en français.
Aujourd’hui, mon amie a décidé de m’amener dans une vente officielle d’albums Premiums au disquaire du coin. Le groupe de Kpop BTS sort un nouvel album aujourd’hui et il y a un concours où on peut courir la chance de participer à un fan meeting si on se procure une copie physique. Comme nous sommes toutes les deux de grandes fans, pourquoi ne pas tenter notre chance et y participer ? D’autant plus que maintenant, il est rare que je me procure des albums physiques, des applications comme Spotify rendant l’accès à divers types de musique plus rapide et facile. Mais, Spotify n’offre pas les images exclusives du dernier shooting photo du groupe. L’album, oui.
Je mange mon déjeuner en vitesse et remonte dans ma chambre pour m’habiller. En fait, c’est la chambre de Hyun-Ae, mais ses parents ont installé un petit coin pour moi, juste à côté de la grande fenêtre qui donne vue sur… la bâtisse d’à côté - Woot woot ! - . Bon, je n’ai absolument contre ça, mais j’aime bien taquiner Hyun-Ae en lui mentionnant à quel point les briques sont d’une belle couleur.
J’ai un lit avec une armature en fer, une table de nuit en bois gris et une commode assortie. Des piles de mangas traduis en français, des élastiques, des pinces à cheveux et mon ordinateur portable traînent sur la commode. J’ai laissé mon cellulaire chargé sur la table de nuit, posé juste à côté de la lampe que j’ai acheté dans un IKEA coréen.
Contre l’autre mur, il y a le lit de Hyun-Ae. Comme c’est sa chambre, elle a le beau mobilier en bois -normal, quoi-. Derrière sa tête de lit, il y a des petites lumières emprisonnées dans des balles d’osiers accrochées au mur et sur toutes les surfaces possibles de sa chambre, il y a des posters. Des posters typiques de pays avec des monuments historiques (Big Ben, la Statue de la Liberté, la Grande Muraille de Chine…), des posters de paysages avec des fleurs et des couchées de soleil… Mais le mieux, ce sont ceux qui sont cachés dans sa garde-robe : des dizaines de posters d’idoles de toutes sortes dans des poses de toutes sortes. J’ai découvert son secret en voulant lui emprunter une veste quelques jours après mon arrivée en Corée du Sud. J’ai ris à en pleurer. Depuis, je fais semblant de vouloir trouver quelque chose là-dedans pour pouvoir me rincer l’œil, sous le regard moqueur de mon amie.
Juste à côté de ma commode, il y a un miroir plein pied, lui-même situé juste à côté dudit garde-robe. Je m’en approche et y regarde mon reflet. Ma peau est toujours aussi blanche que la veille. En fait, je n’ai jamais réussi à bronzer : soit je suis blanche comme un drap, soit je suis plus rouge qu’un homard trop cuit. Je m’y suis habituée avec les années -j’aime bien blaguer sur le fait qu’on peut me voir dans le noir ou me perdre dans la neige-.
Mon attention se porte ensuite sur mes yeux. Plutôt petits, leur éclat d’un magnifique bleu foncé en a ébloui plus d’un. J’ai un petit grain de beauté très bien situé, à environ deux centimètres sous le coin de mon œil gauche qui, selon moi, apporte beaucoup de charme à mon visage.
Je fouille dans mes tiroirs pour choisir mes vêtements du jour. Une fois décidée et habillée, je continue mon inspection sur ma poitrine généreuse et ma taille fine, mises en valeur -mais pas trop- par une camisole noire au col carré que j’ai rentré dans mon jeans. Mes jambes sont moulées à la perfection par ce jean bleu clair… exception faîte à la découpe de mes chevilles. En grognant un peu, je me penche et roule les bas de mon pantalon vers l’extérieur. C’est le genre de problème auquel les personnes de petites grandeurs comme moi sont confrontées tous les jours : des pantalons qui font à la taille, mais toujours trop longs au niveau des jambes.
Je me redresse lentement et regarde enfin mes longs cheveux. Bruns et plus-raides-que-ça-tu-meurs, ils descendent jusque sous la courbe de mes fesses. Bien que magnifiques, leur longueur n’est pas très pratique dans la vie de tous les jours, si bien que je passe le plus clair de mon temps à les attacher. D’ailleurs, je décide d’attraper une pince sur mon bureau et de les torsader avant de les emprisonner sous l’étreinte de la pince, laissant quelques mèches encadrer mon visage. Je les envoie derrière mes oreilles et sourit à mon reflet, contente du résultat. C’est pas mal toujours ce que je me fais comme coiffure, ça ou une simple queue de cheval ou encore un chignon.
J’enfile un cardigan gris pour compléter mon look. Je replace mon bracelet médical en le tournant pour cacher le logo à l’intérieur de mon poignet gauche. Comme ça, on ne voit que la chaînette en argent et on dirait un simple bracelet. C’est une habitude que j’ai prise, les gens étant souvent trop curieux à mon goût et venant me poser des questions.
Je crois que je suis prête ! J’attrape ma sacoche en cuir noire- laissée sur l‘armature de mon lit et redescend à l’étage. Je passe rapidement dans la cuisine pour attraper ma gourde d’eau personnelle : une gourde qui passe de violette a turquoise avec des stickers qui incitent à boire à des heures précises. Il y a aussi des stickers de groupe de musique, un de Naruto et un d’une clé de sol. Omma prend toujours le temps de me la remplir et de la déposer sur le comptoir avec un sac de collation maison. Cette femme est vraiment un amour !
Mon amie m’attend sur le pas de la porte d’entrée, impatiente d’y aller.
- Prête ?
- Yup !
Contente de ma réponse, elle ouvre la porte et se précipite à l’extérieur. Je chausse rapidement une paire d’espadrille grise et cours la rejoindre. Nous marchons ensemble en direction du centre commercial local.
- Tu n’avais pas envie de mettre un peu de maquillage ?
- Pas vraiment. Tu sais bien que je n’aime pas trop ça.
Oui, je suis ce genre de fille un peu « tom boy » qui n’accorde pas une énorme attention à son image corporelle. Je ne dis pas non plus que je ne regarde pas ce que j’enfile le matin ni que je ne m’arrange jamais, mais je ne vois pas l’intérêt de parader toute pomponnée pour aller au centre commercial un jour de semaine. Et puis, la mode est au naturel, non ?
- Je n’arrive pas à croire que nous allons acheter leur nouvel album !
- Je sais, c’est fou ! Ce n’est pas le genre de chose que je peux faire dans mon pays…
- Mais c’est le genre de chose qui arrive dans mon pays, rigole sincèrement Hyun-Ae.
Il y a quelques mois de ça, il m’est venu l’idée de partir en échange étudiant en Corée du Sud après avoir vu quelques publicités en ligne. Ouais, rien que ça. Ça fait des années déjà que j’ai une passion pour tout ce qui touche les différentes cultures asiatiques -manga, musique, drama…- et je ne savais plus quoi faire de ma vie.
C’est simple : je vais avoir 20 ans et qu’est-ce que j’ai fait à part étudier ? Pas que j’aille de la difficulté ou quoi que ce soit, loin de là ! J’ai toujours été une élève modèle, - même que j’ai sauté une classe au primaire-. J’ai intégré le programme de science infirmière avec une année d’avance sur mes compères. Une fierté, je suppose que oui… ?
Mais est-ce que je me vois travailler là-dedans toute ma vie comme ma mère, ma grand-mère et ma tante ? Je me suis souvent posé cette question. Pas que je n’aime pas ça, au contraire ! Étant une fille d’infirmière, il allait aussi de soi que j’en sache déjà beaucoup dans le domaine. Il en allait donc de soi que je suive le pas des femmes de la famille… Mais étais-je prête à jongler avec des horaires aux heures atypiques ? Des conditions de travail difficiles ? Un système de santé de plus en plus malade ? Je ne le sais pas…
Ça fait plus d’un an maintenant que j’ai été forcé de mettre une pause dans mes études à cause d’un problème de santé. C’est à partir de ce moment que toutes ces questions se sont mises à me tourner en tête, m’emmenant j’en suis sûre pas très loin de la dépression. C’est pourquoi j’avais besoin d’un nouveau départ, et c’est exactement ce que la Corée pouvait m’apporter à ce moment-là.
Habitant encore chez mes parents, j’ai dû harceler ma mère pendant des semaines pour qu’elle accepte d’accueillir un étudiant lors de l’échange. Elle a fini par accepter si je m’occupais de tous les coûts que ça allait impliquer ainsi que de la paperasse et que lorsque je serais de retour au pays, je devais impérativement me réinscrire à l’école pour finir mon programme. J’ai accepté. J’ai commencé à travailler pour l’entreprise de mon père. Je me suis également payé des cours privés pour apprendre plus sérieusement le coréen ; les kdramas, ça fait un moment, mais c’est moyen pour tenir une conversation convenablement !
Je n’ai pas chômé et j’ai pu poser ma candidature au programme d’échange au bout de quelques semaines seulement. Là, l’agence m’a mise en contact avec une fille de mon âge. Elle voulait visiter mon coin de pays et apprendre le français pour s’ouvrir des portes dans sa future carrière. C’était Hyun-Ae. Lee Hyun-Ae, de son nom complet. Il s’est avéré qu’on avait plusieurs points communs. Je n’aurais pas pu mieux tomber comme partenaire d’échange !
C’est elle qui est venue en premier dans mon pays. Je me rappelle l’avoir attendue impatiemment à l’aéroport, une affiche avec son nom entre les mains. On ne s’était jamais vu en vrai, mais elle m’avait paru fort sympathique dès le premier regard, même si elle avait l’air un peu timide. J’ai découvert une fille dynamique, enjouée et très chaleureuse après quelques jours seulement … et pas tant timide que ça finalement. Elle a une très bonne écoute et donne de bons conseils objectifs, ce dont j’ai souvent besoin, je dois l’avouer.
J’avais réaménagé ma chambre et me suis réinscrite à l’école pour l’occasion de l’échange. Je n’ai pas réintégré de programme particulier, me contentant de m’inscrire dans des cours de base du genre français, philosophie, anglais… Ce sont des cours qui se donnaient en programme pré-rentrée, ma collègue d’échange arrivant avant le début officiel des classes. Le retour en classe a été difficile, mais surmontable, grâce à ma nouvelle amie.
Elle se débrouillait déjà très bien en français, mais ses aptitudes ont décuplé au fil des semaines avec moi. Je lui donnais plein de trucs et conseils sur la grammaire, la prononciation, les accords… En retour, elle s’est mise à me parler exclusivement en coréen pour me préparer aux semaines d’échange. Je n’ai pas progressé autant que je l’aurais voulu, le retour aux études me demandant énormément d’énergie, mais je me doute bien que sans elle, j’aurais encore plus de difficulté à tenir une conversation aujourd’hui.
Arrivée en Corée, ce fut l’extase. Ses parents m’ont accueillie à bras ouverts, me demandant même de les appeler Appa et Omma - papa et maman en coréen- puisque je faisais maintenant partie de leur famille. Je ne connais pas leurs vrais noms d’ailleurs, ils ne me l’ont jamais dit. Son petit frère m’a trouvé extra avec lui et s’est très rapidement entiché de moi. Il vient souvent me voir pour jouer avec lui et il adore me raconter ses journées, assez pour que Omma doivent parfois le freiner dans son élan et lui demander de me lâcher.
Je suis Hyun-Ae à ses cours universitaires de politique et de droits de la personne. Parce que oui, Hyun-Ae veut faire une carrière internationale et voyager dans le monde, alors quoi de mieux que de se lancer en diplomatie pour ça ? Je dois avouer que je la vois très bien devenir dignitaire ou membre de l’ambassade coréenne quelque part sur la planète. Elle est d’une sagesse… même si ça ne parait pas tout le temps.
Nous arrivons enfin devant le centre commercial. Les magasins ne sont pas encore ouverts à l’intérieur, mais je peux voir à travers les portes principales que des gens font la file près du disquaire. Une file qui s’étend sur plusieurs mètres.
- Wooh… ne me dit pas que tous ces gens attendent pour avoir un album ?
- Peut-être bien. On parle quand même de BTS, là !
- J’avoue… mais je ne m’attendais quand même pas à voir autant de monde !
Nous entrons et nous plaçons à la fin de la queue. Un brouhaha fébrile parvient à mes oreilles. Ouais, ils viennent eux aussi pour l’album Premium. Je regarde l’heure sur mon cellulaire : 8h06. Il nous reste 1h à tuer.
- Imagine si nous gagnions le concours et pouvions participer au fan meeting !
- Ça serait trop cool, déclarais-je en m’accotant contre le mur.
Ça serait super, oui, mais après avoir demandé plus d’informations concernant les fan meeting à Hyun-Ae hier soir, ça me surprendrait beaucoup de tomber sur une pochette gagnante.
Le concept est simple : c’est un gros tirage au sort. Pour participer, tu achètes un disque et si tu trouves un ticket gagnant à l’intérieur, bingo ! tu peux aller au fan meeting. Déjà, BTS doit être un des groupes les plus connus de l’heure en Corée, il est donc TRÈS difficile d’accès. Il y a quelque chose comme 150 à 200 gagnants pour la prochaine rencontre… mais des milliers de fans coréens prêts à acheter leur CD. En calculant un peu, pour être « sûr » d’avoir une chance de rencontrer le groupe – parce que ça reste une histoire de loterie-, il faudrait acheter au minimum entre 75 et 100 albums aujourd’hui. Ainsi, on va se contenter d’un album chacune.
Les portes du magasin finissent par ouvrir à 9 heures tapante. Nous suivons la masse de gens hystériques et allons récupérer notre CD dans l’étalage dédié au groupe. Nous devons encore attendre que tout le monde se procure un ou plusieurs albums pour avancer à la queue leu-leu au travers du commerce. Passer de l’entrée du magasin à la caisse nous prend encore une autre heure, ce qui me permet de voir toutes sortes de spécimens humains. Des filles ou des garçons en larmes avec leurs dizaines de copies entre les mains, j’en ai vue plusieurs. Certains parlent forts, d’autres portent des tee-shirts à l’effigie de leur bias. Au travers de tout ce bruit, on peut entendre les derniers hits des Bangtang Boys résonner dans le magasin. Je dois bien l’avouer : l’ambiance est électrisante. Je n’ose pas imaginer de quoi ça aurait l’air si c’était un concert.
Enfin devant la caisse, mon amie décide de me laisser payer mes articles seule, soit l’album et une minuscule peluche ronde d’un chat calicot -j’ai un faible pour les chats et il me faisait de l’œil sur une étagère-. Étonnamment, le vendeur et moi arrivons à se comprendre et je paye mon achat sans trop de misère… sauf peut-être une petite gêne pour moi. J’ai mal prononcé un mot et j’ai senti mon visage rougir instantanément, même si je ne pense pas qu’il s’en soit vraiment rendu compte. L’excitation de l’évènement reprend rapidement le dessus sur moi alors que j’attends que Hyun-Ae paye à son tour.
Fébrile, à peine sortie du magasin, je sors la pochette de mon sac et le déballe dans l’espoir d’y trouver un billet particulier qui indiquerait un quelconque prix. Rien. Je lève les yeux et regarde dans celle que tiens Hyun-Ae. Rien non plus.
- Pas de chance, ça aurait été trop bien ! boude-t-elle.
Je rigole un peu devant sa mine déconfite.
- On peut faire le tour de quelques boutiques et s’arrêter dans un café après. C’est moi qui offre le breuvage ; ça va te remonter le moral.
Pendant encore près d’une heure, nous déambulons dans le centre commercial sans but précis. Nous passons dans quelques boutiques de vêtements et fouillons à travers les spéciaux sans rien trouver à notre goût, puis nous nous dirigeons vers la librairie. Bien entendu, c’est une librairie coréenne, alors j’arrive à résister à la tentation de me procurer de la nouvelle lecture. Comme je m’y attendais et parce qu’on se ressemble beaucoup là-dessus, Hyun-Ae succombe et s’achète 3 nouveaux romans. Je ris d’elle alors qu’on sort de la boutique.
- Toi pas pouvoir en empêcher !
- Je te ferais remarquer que de nous deux, c’est toi qui en as le plus et que s’il y en avait eu en français, tu te serais sûrement jetée dessus.
- Mouais, pas faux…
Hyun-Ae éclate de rire devant ma mine coupable. Je ris à mon tour.
- Qu’est-ce que tu voudrais faire maintenant ? me demande-t-elle après qu’on ce soit calmée.
J’imagine qu’elle attend une réponse de ma part, mais mon attention est sur autre chose. Derrière elle, près de la place centrale du centre commercial, un piano urbain semble attendre que quelqu’un vienne y jouer un air. Ça fait un moment que je n’ai pas joué de piano…
Mon amie tourne la tête, cherchant ce qui m’empêche de l’écouter. Ses yeux s’illuminent.
- Tu n’aurais pas envie de jouer un morceau par hasard ?
Elle ne me laisse pas le temps de répondre et me tire le bras en direction de l’instrument. Je m’installe docilement sur le banc en riant. Je pianote quelques notes au hasard pour en tester l’accord. Pas trop mal pour un piano communautaire.
- Des demandes particulières ? demandais-je en me plaçant droite.
- Tu m’avais parlé d’un cover l’autre jour, j’aimerais bien l’entendre…
Ah, je suis sûre qu’elle me parle de celui-là. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai toujours aimé cette chanson. C’est peut-être même une des premières chansons de BTS qui m’a vraiment fait accrocher au groupe.
Je positionne mes mains et commence à jouer une version piano de I Need U. Je débute doucement l’intro dans le même style que Suga a déjà fait pour une publicité et bascule sur une version complètement lyrique du chant. Le 1er couplet commence sur du pianissimo.
« Neo ttaeme na ireoke manggajyeo
Geumanhallae ije neo an gajyeo
Mothagesseo, mwot gataseo
Jebal, pinggye gateun geon samgajwo … »
Je frappe graduellement les touches un peu plus fort pour atteindre du mezzo-forte au refrain.
« I need you, girl
Wae honja saranghago honjaseoman ibyeolhae?
I need you, girl
Wae dachil geol almyeonseo jakku niga pillyohae?
I need you, girl (neon areumdawo)
I need you, girl (neomu chagawo)
I need you, girl (I need you, girl)
I need you, girl (I need you, girl) »
Je fais une demi-pause et recommence pianissimo pour la partie instrumentale. J’ai l’impression que le temps passe différemment comme à chaque fois que je joue d’un instrument.
« It goes round and round, na wae jakku doraoji?
I go down and down, ijjeum doemyeon, naega baboji … »
Mes doigts dansent au fil du tempo, mes pieds jouent avec la pédale forte et de soutien. Je me sens complètement en transe avec la musique.
« Haneuri paraeseo, haetsari binnaseo
Nae nunmuri deo jal boina bwa
Wae naneun neoinji? wae hapil neoinji?
Wae neoreul tteonal suga eomneunji ? … »
J’arrive au dernier pont avant le refrain final. C’est ma partie préférée à jouer. Dans ma tête s’enchaînent les paroles au fur et à mesure que mes doigts créent la mélodie.
« Girl, charari, charari heeojijago haejwo
Girl, sarangi, sarangi anieotdago haejwo, oh
Naegen geureol yonggiga eopseo
Naege majimak seonmureul jwo
Deoneun doragal su eopdorok, oh-ooooh »
Mon petit doigt sur le Do7, je marque un temps d’arrêt. Élégamment, je repositionne mes mains au centre du clavier. J’attaque le refrain en ff avec des notes staccato. Je remarque à peine une couette de cheveux se promener près de mon visage alors que je balance ma tête au rythme de la musique. Il n’y a que moi et le clavier devant moi.
« I need you, girl (neon areumdawo)
I need you, girl, yeah (neomu chagawo)
I need you, girl (I need you, girl)
I need you, girl (I need you, girl, yeah) »
La chanson s’achève un peu plus doucement avec la dernière partie instrumentale. Je joue la toute dernière note et je reste là, silencieuse. Je relève la tête seulement lorsque j’entends des applaudissements autour de moi. Je remarque seulement maintenant la foule de gens attroupée autour du piano. Entre 30 et 50 personnes de tout âge se sont visiblement arrêtés pour regarder ma prestation. Plusieurs ont même sorti leur cellulaire pour me filmer.
Complètement rouge, je me lève prestement et m’incline timidement quelques fois avant de rejoindre mon amie qui s’était un peu reculée pour mieux me regarder jouer.
- Eviiiie ! C’était magnifique !
Hyun-Ae a des étoiles dans les yeux, le sourire étampé jusqu’aux oreilles. Elle m’enlace rapidement.
- Tu as vraiment beaucoup de talent !!
- Non… N’exagère pas, répliquais-je timidement.
Mon amie se recule prestement.
- Si MOI je m’installe sur ce piano, ce ne sera pas du tout le même résultat, crois-moi !
Je ris juste à l’idée de la voir essayer de démêler les deux mains et les différentes pédales. La petite foule se dissipe autour de nous, chacun retournant à ses occupations.
- Peut-être qu’un jour je t’entendrai chanter en live aussi. Pas seulement de l’autre côté de la porte quand tu prends ta douche…
- Hyun-Ae… C’est déjà énorme que j’ai joué du piano devant tous ses gens et tu le sais. Et puis…
J’allais rajouter quelque chose, mais le son de l’estomac gargouillant de mon amie me coupe dans mon élan. J’éclate de rire. Elle se masse le ventre et lui demande de se taire, ce qui me fait rire encore plus fort.
- Ton offre de café gratuit tient toujours ?
- Pas le choix, tu t’es ruinée en bouquin tout à l’heure ! la taquinais-je.
Nous nous dirigeons donc vers l’aire de restauration du centre commercial qui se trouve un peu plus loin. Plusieurs restaurants sont alignés les uns après les autres le long du mur et des tables en bois sont installés au centre de la promenade à l’intention des clients. Ce n’est pas encore bondé, mais il commence tranquillement à y avoir des gens.
Hyun-Ae marche en direction du Starbucks, mais je la retiens d’une main et lui pointe le petit café de style parisien un peu à l’écart. Elle ronchonne, mais accepte finalement de me suivre. Je l’ai toujours dit : les meilleurs cafés sont dans les petits commerces. Si j’ai le choix, je vais toujours prioriser un particulier plutôt qu’une grosse chaîne.
Elle commande un expresso avec une brioche et moi un latté avec une chocolatine. Nous contournons une table avec un groupe d’adolescents plutôt calmes et nous nous installons derrière eux, voulant rester un peu à l’écart du mouvement de la promenade. Après avoir déposé nos achats sur les chaises libres, ma camarade sort son album de musique et commence à explorer le contenu inédit à l’intérieur. Je sors mon cellulaire de ma sacoche et regarde l’heure : 11h16.
- N’empêche, les photos inédites incluses sont très jolies ! dit Hyun-Ae en feuilletant le dépliant fourni avec l’album pendant que je range mon téléphone.
Je jette un coup d’œil en levant la tête. Ouais, elles sont vachement bien foutues ! Peu importe leur position, les membres ont toujours l’air au meilleur d’eux-mêmes. Ça peut être dur à croire, mais ils sont simplement parfaits.
- C’est vrai, déclarais-je en sirotant une gorgée de mon breuvage.
Je fige complètement sur une des photos de V. Une simple main dans les cheveux vue de profil et un regard en biais : assez pour me couper le souffle. Il dégage tellement de charme qu’on le ressent à travers l’image.
- Un peu plus et tu recraches la gorgée que tu viens de prendre.
Je sors de ma contemplation sous le commentaire sarcastique de mon amie. Elle me regarde avec sa tête posée dans sa main, les yeux pleins de sous-entendus. J’esquisse un sourire timide en avalant ma gorgée de latté, le visage rouge.
- Tu peux bien parler : c’est toi qui collectionnes les posters dans ta garde-robe !
Elle se cache le visage d’une main, mais la retire rapidement.
- Mais ils sont si beaaauux ! dit-elle d’une voix rauque en levant les yeux au ciel.
J’éclate de rire. Comment ne pas être de bonne humeur en présence de Hyun-Ae ?
Derrière moi, j’entends un espèce de grognement, comme si quelqu’un se râclait la gorge, suivi d’un sifflement. Je n’ai pas le temps de me retourner pour trouver d’où vient le bruit que j’entends une fille crier et une chaise se renverser.
C’est la table avec les adolescents que nous avons vu en venant s’installer. Ils sont trois, deux garçons et une fille. Je ne peux pas voir le premier garçon puisqu’il se tient dos à moi. La fille doit avoir 14 ou 15 ans. C’est elle qui a renversé sa chaise. Elle piétine sur place et semble sur le bord de la panique. À côté d’elle, un garçon d’un ou deux ans plus vieux est toujours assis, complètement pétrifié à fixer son ami.
Le sifflement se fait entendre de plus en plus fort. Je reconnais ce son : c’est du stridor. Mon instinct d’infirmière prend immédiatement le dessus et je me lève prestement pour rejoindre l’adolescent qui est dos à moi. Je lui touche l’épaule et demande dans mon coréen bancal s’il va bien. Je fige en découvrant le problème.
Ses paupières sont tellement gonflées qu’il ne peut plus ouvrir les yeux. Ses joues et ses lèvres sont en train de subir le même sort. Il tremble de tout son corps et sa respiration devient de plus en plus sifflante. J’examine rapidement l’environnement : il y a une part de gâteau entamé sur la table devant lui. Pas de doute : c’est un choc anaphylactique.
Je reprends mes esprits en à peine deux secondes. Il a besoin de traitement immédiat ou il pourrait y passer. Je tire sur sa chaise pour le tourner face à moi.
- Moi m’appeler Evie, être infirmière. Vais m’occuper de toi. Toi allergie.
Je tire rapidement sur les premiers boutons de sa chemise en me présentant pour dégager son cou le plus possible. Je regarde rapidement autour de nous. L’autre adolescent est toujours sous le choc. La jeune fille est maintenant en train de pleurer. Plusieurs curieux se sont rassemblés, dont une des caissières du café Parisiens. Je la pointe immédiatement du doigt.
- Toi ! Ambulance, maintenant !
Elle hésite.
- DÉPÊCHE-TOI!
Elle sort son cellulaire de sa poche arrière et commence à appeler les secours. Bien. Un gardien de sécurité affilié au centre commercial arrive sur la scène. J’imagine que des passants sont allés le chercher ou que l’agitation l’a intrigué. Je le pointe du doigt à son tour et lui demande en anglais de nous emmener le défibrillateur. Par chance, il semble comprendre ce que je veux car il part à la course dans la direction d’où il est venu. Je retourne mon attention sur mon patient.
- Toi Epipen ?
Je vois sa bouche bouger, mais il n’arrive pas à parler. Eh merde. Il cherche de plus en plus son air, il va falloir faire vite. Je regarde les deux adolescents, mais aucun n’est en état pour me donner une réponse. Je claque des mains très fort deux fois devant eux. La jeune fille arrête immédiatement de pleurer et le jeune homme revient sur terre. Bien, j’ai maintenant toute leur attention.
- Epipen ?
Les deux me regardent. Ils m’ont bien entendu, mais ils n’ont rien compris. Je répète une autre fois ma demande, mais rien à faire. Je ne dois pas le prononcer avec le bon accent. Je regarde derrière moi à la recherche de Hyun-Ae. Toujours près de notre table, elle s’est levée et assiste à la scène la bouche ouverte.
- Hyun-Ae ? Viens ici !
Du coin de l’œil, je la vois hésiter.
- Hyun-Ae, magnes-toi, merde !
Elle réagit enfin et me rejoint d’un pas rapide.
- J’ai besoin que tu traduises pour moi. J’ai besoin de savoir si le jeune homme a un Epipen.
- …
- Traduis !
Elle s’affaire. L’adolescente réagit immédiatement et fouille dans un sac à dos sous la table. Elle parle en même temps, mais je ne comprends pas. Mon cerveau n’arrive plus à comprendre le coréen.
- Elle dit que son ami s’appelle Hyeon-Woo et qu’il est allergique aux noix.
En même temps que Hyun-Ae traduit pour moi, le précieux Epipen est poussé dans ma direction sur la table. Je l’attrape rapidement. Je sors le stylo de son étui et le prépare rapidement en m’agenouillant devant le patient.
Bleu vers le plafond, orange pour l’injection. On le tient fermement dans le creux de la main sans mettre le pouce sur le dessus. On injecte dans le côté extérieur de la cuisse et on compte jusqu’à trois.
- Hyeon-Woo, ça va aller mieux dans quelques secondes.
Je me donne un léger élan et frappe la cuisse de l’adolescent. Il tressaute, mais se laisse faire. Je maintiens la seringue bien droite. Un… Deux… Trois…
Je retire la seringue et masse doucement la zone. La respiration du Hyeon-Woo est déjà un peu mieux. C’est fou à quel point l’adrénaline pure agit vite. D’ailleurs, il se met à trembler plus fort. L’adrénaline sauve des vies, mais elle donne aussi plein d’effets secondaires désagréables. Je retire mon cardigan et le dépose doucement sur ses épaules en lui répétant que ça va aller. Je remarque rapidement l’heure affichée sur la montre qu’il porte : 11h21.
La caissière s’approche de nous. Elle parle trop rapidement pour que je puisse comprendre quoi que ce soit.
- Qu’est-ce qu’elle dit ?
- Elle ne sait pas quoi dire au répartiteur. Il pose beaucoup de questions.
- Je vais prendre le relai.
Je tends ma main. Elle y dépose instantanément son cellulaire après une dernière phrase dans le combiné.
- Bonjour, parlez-vous anglais ?
- Qu’elle est l’urgence ?
- Un jeune homme d’environ 14 à 16 ans présentait des symptômes de choc anaphylactique : détresse respiratoire, visage gonflé, cyanose, tremblements. Connu pour être allergique aux noix. Je viens de lui administrer son Epipen. Semble légèrement efficace, les stridors ont diminué.
- Une ambulance est déjà en route au moment où on se parle, ça ne devrait pas tarder. Est-ce qu’un défibrillateur est disponible sur place ?
- Oui, j’ai envoyé un employé le chercher.
- Êtes-vous une professionnelle de la santé ?
- Je suis une étudiante infirmière en échange. Je m’appelle Evie Blanchette. Je crois d’ailleurs qu’il aura besoin d’une autre dose d’adrénaline. La prochaine dose sera à 11h26
- OK Evie, c’est noté. L’ambulance se trouve actuellement dans le stationnement du centre commercial. Les secours ne devraient plus tarder, nous allons pouvoir raccrocher.
La ligne se coupe. Je redonne le cellulaire à la serveuse et la remercie rapidement. Toujours à genoux devant Hyeon-Woo, je lui frictionne les jambes. Des larmes coulent le long de ses joues. Elles semblent avoir désenflés un peu. J’essaie de le rassurer du mieux que je peux avec mon coréen à tout casser. Sa respiration se stabilise un peu, j’imagine que je fais bien ça. J’en profite pour prendre subtilement son pouls. 132 battements par minutes.
L’agent de sécurité auquel j’avais demandé d’aller chercher le défibrillateur revient en courant en compagnie de l’équipe de paramédics. L’adolescent est immédiatement pris en charge par deux ambulanciers, un dans la vingtaine et un dans la quarantaine. Je me recule un peu pour les laisser travailler.
Hyeon-Woo est installée sur la civière. Le plus vieil ambulancier installe les électrodes et le brassard à pression pendant que son collègue prépare une injection. De l’épinéphrine, je mettrais ma main à couper. Il lève la tête et me regarde.
- C’est vous qui avez pris en charge la situation ? Vous êtes l’infirmière ? me demande-t-il.
- Étudiante, oui.
Il me demande de lui reconfirmer les informations reçues par la centrale. Je m’exécute comme je l’ai appris : nom et prénom, âge, condition actuelle, signes et symptômes, antécédents médicaux. C’est un rapport parfait. Il discute quelques secondes avec son collègue qui terminent le contrôle des signes vitaux. Je ne peux m’empêcher de regarder les données sur leur moniteur. Pression artérielle 100/70, fréquence cardiaque 127, saturation 93%. Le patient a repris des couleurs, mais il reste encore un peu de cyanose péribuccale et sa respiration présente encore des sifflements. Il aura définitivement besoin d’une autre dose d’épinéphrine.
Les ambulanciers parlent vites entre eux et même si je n’arrive pas à comprendre ce qu’ils disent, je sais exactement ce qu’ils font. Ils expliquent rapidement la situation au gamin avant de lui injecter le médicament dans la cuisse encore une fois. On lui installe également une lunette nasale pour lui donner de l’oxygène à un débit de 2L par minutes pour son confort. La saturation commence déjà à remonter : 94%, 95%… Je pousse un soupir de soulagement en réalisant qu’il n’émet plus de son en respirant. Sa réaction allergique est sous contrôle.
Le jeune paramédic me confirme mon intuition.
- C’était bien un choc anaphylactique. Il a été pris à temps.
Voyant que je ne comprends pas, Hyun-Ae vient à ma rescousse et traduit pour moi.
- … Ils disent aussi qu’ils vont l’emmener vers l’hôpital le plus proche pour la suite du traitement et que tu as très bien réagi. Si ce n’était pas de ton intervention, il aurait été peut-être trop tard pour le garçon.
Je m’incline légèrement pour leur indiquer ma gratitude. On me demande ensuite si je souhaite accompagner Hyeon-woo. Je regarde ses amis. Le garçon se désigne pour le suivre dans l’ambulance. La jeune fille se propose pour prévenir ses parents de l’accident et ramener ses affaires.
Pendant que l’équipe récupère son matériel, j’attrape la main de Hyeon-Woo. Ses paupières ont juste assez désenflé pour lui permettre de me regarder.
- Hyeon-woo ? Toi être ok, pas t’en faire.
Il me fait oui de la tête et un léger sourire. La petite troupe est maintenant prête à partir. La foule de curieux laisse un espace pour la civière. Une fois éloignée, un tonnerre d’applaudissement retenti. Je sursaute.
Les gens sont en train de m’acclamer… moi ?
Complètement rouge, j’ai figé en voyant tous ces inconnus me féliciter. J’ai seulement fait mon devoir de secouriste, je ne mérite pas autant d’attention. Une première personne s’en va, puis une autre et encore une autre. Après plusieurs secondes, le calme revient dans l’aire de restauration.
Je me retourne vers mon amie. Je la regarde, silencieuse. Nous poussons un long soupir en même temps. Je sens mes épaules retomber lentement alors que la pression s’évacue doucement. Les derniers passants s’en vont, laissant les tables autour de nous complètement vides. La seule chose qui détonne dans le décor, c’est le morceau de gâteau à moitié entamé laissé à l’abandon sur la table où étaient assis le groupe d’ado.
- Eh bien, c’était toute qu’une émotion ! dit Hyun-Ae au bout de quelques secondes.
- Tu l’as dit. D’ailleurs, c’en est assez pour aujourd’hui. Rentrons à la maison, s’il te plait.
Nous retournons vers notre table laissée à l’abandon et reprenons nos sacs et sacoches. Mon latte s’est renversé. C’est sûrement arrivé quand je me suis levé d’un coup pour prêter assistance. Dommage, il était très bon. Je regarde rapidement l’heure sur mon téléphone. 11h39. J’aurais juré que ça a duré des heures, mais tout ce remue-ménage n’a duré que 20 minutes.
Je fais le saut en relevant les yeux. La jeune caissière du petit café a déposé une boîte de carton contenant différentes viennoiseries sur notre table. Je ne l’ai pas du tout entendu s’approcher. Ah, ça doit être à cause du silement dans mes oreilles… Hyun-Ae s’est sûrement occupée de la politesse, car la jeune femme est déjà repartie vers son commerce.
- C’est un cadeau de remerciement, m’explique rapidement Hyun-Ae.
Oh, c’est gentil de sa part. Je ramasse le gobelet de mon défunt latte et vais le jeter dans la poubelle la plus proche. Mon amie vient me rejoindre rapidement et nous quittons l’aire de restauration.
La sortie que nous devons prendre est à l’autre bout complètement du centre commercial, à une dizaine de minutes de marche. Les regards se tournent à notre passage. N’ayant plus que ma camisole sur le dos, je dois avoir l’air complètement indécente. Alors que j’avance, mes jambes commencent à trembler et je ressens des frissons désagréables. Ma vision devient floue quelques secondes. Je secoue la tête pour chasser mon vertige et porte une main à mon visage pour cacher mes yeux. Mon amie remarque mon malaise et ralentit sa cadence.
- Hé, ça va ?
- Oui, enfin… non. C’est l’adrénaline qui retombe.
- Tu veux te reposer ?
- Oui…
Je m’installe sur le premier banc que je croise. Nous sommes à mi-chemin de la sortie, près d’une grande fontaine centrale entourée de couloirs, de bancs, de plantes et d’escaliers roulants. Mes grelottements reprennent de plus belle et les sons sonnent échos. Il faut vraiment que je me calme, sinon…
- Tu sais quoi ? Je vais aller t’acheter une nouvelle veste !
- Ça pourrait aider… Tu peux y aller, je devrais être correcte en attendant.
- D’accord. Attends-moi ici, je vais faire vite.
Elle dépose ses achats près de moi et s’en va en courant vers le premier magasin de vêtements qu’elle rencontre. Je décide de me concentrer sur ma respiration. Mon cœur bat vite dans ma poitrine. Bon, ce n’est pas tous les jours que ces cours de premiers soins servent d’une telle façon ! Le rush d’adrénaline a été puissant, alors la rechute en est tout aussi brutale.
Au bout de deux ou trois minute, Hyun-Ae n’est toujours pas revenu. Ma respiration a repris un rythme plus calme et j’arrive à mieux contrôler mes tremblements, même si mon cœur est toujours aussi excité. Mes vertiges ont également disparu. Je commence à avoir hâte d’arriver à la maison pour pouvoir m’étendre sur le divan et enfin réellement souffler.
Je fouille dans ma sacoche, sort ma gourde d’eau et boit plusieurs gorgées. Ça fait du bien. Je ne ferai sûrement pas de syncope, c’est bien ! J’ai déjà assez attiré l’attention comme ça aujourd’hui.
Je joue avec ma chaine, les yeux dans le vide en repensant aux évènements. Les autres personnes autour ont complètement figées et je n’ose pas imaginer ce qui serait arriver si je n’étais pas intervenue. Bon, je sais exactement ce qui serait arrivé et ça aurait été… dramatique. Dans tous les cas, l’adolescent va être correct. En même temps, pourquoi il ne le serait pas ? Il a été pris en charge à temps …
- Excusez-moi, mademoiselle … ?
Je lève les yeux. Un homme de grande taille, début trentaine peut-être, se tient devant moi. Ses cheveux noirs sont coupés courts et son visage est rond. Il porte un tee-shirt noir avec une veste en cuir ainsi que des jeans bleus. En l’analysant un peu, je dirais qu’il ne fait pas loin d’1 mètre 85. En tant que tel, il parait bien, mais sans plus.
Je fronce les sourcils, pas trop sûre de pourquoi cet inconnu est devant moi. Je me doute bien que cette personne ne me veut pas de mal, mais n’empêche, c’est étrange de se faire apostropher comme ça.
- Oui… ? finis-je par articuler.
- Je vous ai simplement vu tout à l’heure près du café. Je passais par-là lorsque cet incident est arrivé, alors j’ai pu voir toutes vos interventions. Je vous félicite d’avoir aussi bien réagi !
- Merci…
Je suis un peu mal à l’aise d’avoir autant d’attention d’un inconnu, aussi gentil qu’il puisse paraître.
- En passant, je m’appelle Hobeom, dit-il en me tendant sa main droite.
Ne voulant pas être impolie, je tends également ma main et serre la sienne. Je laisse échapper un ricanement, mal à l’aise. La honte…
- Pardon, je vois bien que vous ne venez pas d’ici et que je peux vous sembler bizarre. Je ne vous ferai pas perdre votre temps plus longtemps et je vais aller droit au but. En fait, je suis venu vous voir parce que j’ai une proposition d’emploi pour vous.
- Proposition… d’emploi ?!
- Je me cherche un remplaçant et après ce que je vous ai vu faire tout à l’heure avec ce garçon, je crois que vous seriez la candidate idéale. J’aimerais vous passer en entrevue.
- Mais, mais je… Euh…
- Non, ne vous pressez pas ! Je me doute bien que c’est un peu soudain et plutôt étrange. Tenez, je vous laisse ma carte d’affaire.
Il me tend une carte blanche. D’aspect nacrée, il est simplement écrit en noir « Manager Hobeom » ainsi qu’un numéro de téléphone et une adresse courriel. Les écritures sont texturées sur la carte et reflètent la lumière. C’est simple, mais ça a quand même de la classe.
- Comme vous avez pu le lire, je suis manager. Je vous laisse y penser et si cela vous intéresse, vous n’avez qu’à m’appeler. Je suis disponible à tout moment actuellement.
- D’accord.
Il se retourne pour partir, mais revient vers moi.
- Je n’ai même pas pensé à vous demander votre prénom !
J’hésite quelques secondes. Cet homme m’a semblé très sympathique et franc.
- Je m’appelle Evie.
- C’est exotique, j’aime bien. Sur ce, je dois vous laisser. Prenez le temps d’y penser, s’il vous plait.
Il s’incline devant moi et tourne les talons. Je lui suis du regard alors qu’il contourne la fontaine et sort de mon champ de vision. Je viens de rêver ou bien… ?
- Tiens, j’ai fini par te trouver quelque chose de potable !
Je me retourne au son de la voix de Hyun-Ae. Elle a un cardigan assez similaire à celui que j’avais, mais avec des poches en plus au niveau de la taille. Arrivée à ma hauteur, elle remarque la carte d’affaire entre mes doigts.
- Evie, c’est quoi ça ? me demande-t-elle avec des points d‘interrogations dans les yeux.
- Tu ne vas pas me croire !
Notes:
Too Much ? Naaaah, c'est juste signe que vous ne me connaissez pas. Je suis du genre à être en vacances à la plage, dormir sur une chaise longue et la seconde d'après être emmené à sauver quelqu'un de la noyade (true story). J'attire les situations d'urgence; à mon travail, on m'appelle Tsunami...
Bref, j'espère que vous avez appréciez !
Chapter 2: Chapitre 1 - Une Entrevue ?
Notes:
Ne vous inquiétez pas, l'histoire va se mettre en place doucement, mais sûrement. Le groupe va finir par arriver!
** Français = Pas de changement de style
Coréen = Italique
Anglais = Gras **
(See the end of the chapter for more notes.)
Chapter Text
- Tu n'es pas sérieuse là ?! dit Hyun-Ae en poussant la porte de la maison.
- Je te jure !
Durant le trajet du retour, je lui ai raconté en détails ce qu'il s'est passé avec ce certain Hobeom. Jamais, au grand jamais, je n'aurais pensé recevoir une offre pour un travail d'un pur inconnu lors de mon séjour.
- Et c'est quoi le type d'emploi qu'il te propose ?
- C'est un manager... je ne suis même pas sûre de comprendre le job consiste en quoi, merde !
- Arrête de jurer. On va manger quelque chose et effectuer des recherches sur ce Hobeom.
- Mouais, d'accord...
Elle me fixe quelques secondes.
- Quoi ?
- Tu as bien dit qu'il était mignon, non ?
- Idiote ! J'ai dit qu'il paraissait bien, pas qu'il était mignon. C'est loin d'être mon genre. Et puis, il est clairement trop vieux pour nous, si tu veux savoir.
- Bon, bon ! Même plus le droit de rigoler.
Hyun-Ae décide de nous cuisiner quelque chose de rapide pour diner - il est quand même presque midi et demi – pendant que je fouille dans mon portable à la recherche d'informations sur le managing en général.
- Alors, qu'est-ce que tu as trouvé ? dit-elle en déposant un bol de ramen maison devant moi.
- Être manager, en gros, c'est s'occuper du plan de travail d'une personne X. Tu dois la suivre dans ses déplacements et gérer tout ce qui peut toucher à sa vie professionnelle.
- Mmmh, che'la m'a l'air pas chi pire.
Parler la bouche pleine et mâcher la bouche ouverte, si c'est quelque chose qui est complètement mal vu chez moi, c'est la norme ici. Je n'arrive pas vraiment à m'habituer, mais j'arrive à laisser aller. Je me rappelle avoir dû expliquer à ma mère qu'en Corée, c'est normal, parce qu'elle était sur le point de péter un plomb à Hyun-Ae dès le premier soir pour ça. Je me permets un petit Shlurp ! en mettant des nouilles dans ma bouche et en les aspirant.
- Che'la dit... Glup ! Cela dit que cela prend une bonne gestion de la pression et des nerfs d'acier. C'est en plein toi !
- Mouais, ça dépend à quel moment, répliquais-je.
- En tout cas, aujourd'hui, tu as assuré !
- Une chance que tu étais là pour traduire à ma place, parce que mon cerveau n'arrivait plus à tout gérer là !
- Tu as quand même fait le plus gros du travail.
Nous finissons nos bols, ramassons et retournons à nos recherches sur l'inconnu qui m'a apostrophée. Pas trop sûre de savoir où commencer, je tape « Manager Hobeom » dans la barre de recherche. Les sites trouvés ne sont pas très intéressants, mais à mon grand étonnement, je trouve une photo de l'homme dans les images associés à ma recherche.
- Bordel de merde !
- Quoi ?
- C'est lui ! déclarais-je en pointant la photo. C'est ce gars-là qui m'a parlé !
Il porte à peu près les mêmes vêtements sur la photo que lorsque je l'ai rencontré. Il se trouve dans un lieu public et semble rire de quelque chose, mais on ne sait pas de quoi.
- Eh bien, tu avais raison : il n'est pas notre genre !
Je lève les yeux vers le ciel à son commentaire.
- C'est drôle, mais il me dit quelque chose. Je n'arrive pas à mettre le doigts dessus, mais j'ai l'impression de l'avoir déjà vu quelque part...
Maintenant que j'y pense, moi aussi. Je me mordille la lèvre en cherchant dans ma tête où est-ce que j'ai bien pu voir cet homme, mais rien. Je clique sur le lien proposé sur l'image et tombe sur un CV en ligne. On y mentionne études, passe-temps et intérêts. Ce n'est pas récent, mais de ce que je comprends, il se cherchait bel et bien un emploi en managing.
- Tu sais, c'est quand même déjà cela : on sait que ce n'est pas un psychopathe.
- Idiote. Il m'a semblée sincère dès le début, tu sauras.
Nous discutons encore de l'inconnu pendant une quinzaine de minutes, émettant des spéculations les plus ridicules les unes que les autres sur lui. Après un énième fou rire, notre attention retourne vers notre nouvel achat : le nouvel album de BTS.
- On monte à ma chambre pour écouter ça au complet en fantasmant sur les photos du livret ?
- Bonne idée !
Les pistes défilent dans nos oreilles. Tout d'abord, Serendipity avec la voix fluette de Jimin. Je connais déjà celle-là parce que c'est cette musique qui a été dévoilé comme teaser de l'album. Alors qu'elle joue, je repense au clip avec le cactus, l'énorme balle jaune, le chat... Voyant Hyun-Ae complètement absorbée par la musique et elle-même la chanter, j'en profite pour la chantonner pas très fort. Elle parle de l'amour destinée entre deux personnes... ou plutôt entre Jimin et les Armies.
La deuxième chanson s'appelle DNA. Elle commence par un sifflement avant d'enchainer sur un tempo plus rapide et de la guitare. V commence à chanter avec sa voix grave. Le ton de la chanson est assez joyeux, racontant encore à quel point les garçons sont liés à leurs fans, même à travers leur ADN. J'ai comme l'impression que ça va être LA chanson phare de l'album.
Best of Me, une étonnante collaboration avec un des gars du groupe Chainsmokers. Je peux presque entendre leur signature au travers le tempo. Elle parle du fait que les fans font presque partie intégrale de leur vie et que sans nous, ils ne seraient rien, c'est pourquoi ils souhaitent qu'on ne les laisse pas.
Pied Piper en est une plutôt intéressante. On dirait presque que les garçons s'adressent directement à nous et s'excuse -mais en fait, non- de leur pouvoir d'attraction sur nous. La voix aiguë de Jimin vient marquer les moments forts de la chanson ainsi que le refrain.
Vient ensuite Mic Drop. Celle-là est... spéciale. Elle n'a pas du tout le même ton que les autres, étant plus... dans l'offensif, je dirais. Nous n'avons plus les petites voix des garçons, mais plutôt les grosses voix rauques et des paroles plus crues et arrogantes. Beaucoup d'assurance se dégage de cette chanson, mais les mots défilent trop rapidement pour que je puisse en comprendre leur sens exact, si bien que ce que j'ai retenu de cette chanson, ce sont tous les passages en anglais. Je me contente plutôt d'apprécier les capacités de rap de J-Hope, Suga et Rap Monster.
Il y a aussi Go Go. Sous le ton joyeux et simplet, on peut comprendre une dénonciation de la manière dont les gens -surtout les jeunes- dépensent leur argent aujourd'hui. Ils n'en ont pas et quand ils en ont, ils font la fête et se foutent des conséquences. Yolo, quoi ! Ça laisse matière à réfléchir, sachant que le groupe n'est très certainement pas à plaindre côté monétaire.
Arrive finalement l'Outro : Her. Les trois rappeurs ensemble. Plus lente, j'arrive à en comprendre le sens large. C'est un peu un rappelle à l'ordre pour les Armies, dans le sens où la façon dont les membres se voient passe d'abord par notre perception d'eux. Oui, nous sommes importants pour eux, mais cela peut devenir négatif à cause de la forte influence que nous avons sur les garçons.
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Avant même de nous en apercevoir, Hyun-Ae et moi avons fait le tour de l'album, puis encore une seconde fois. Nous avons fait rejouer nos chansons préférée -même si, soyons honnête, nous les adorons toutes- puis sommes aller voir les clips officiels sur YouTube.
Nous sommes dérangés par l'arrivé du petit frère de Hyun-Ae vers 16 heures. Nous descendons donc à l'étage pour l'aider à faire ses devoirs. Si nous, nous n'avions pas de cours aujourd'hui, ce n'était pas le cas pour lui. Il faut dire aussi qu'on est mardi. Je dois plutôt dire que je fais le même devoir que Mi-Cha et que Hyun-Ae nous supervise, puisque je n'ai pas encore assez le niveau en coréen pour réellement l'aider. Mais Dongsaeng -petit frère- est toujours heureux de m'aider moi à m'améliorer.
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Vers 17 heures, Appa arrive de sa journée de travail. Comme à son habitude, il retire son veston, desserre sa cravate et vient nous prendre dans ses bras. Il parle un peu de ses clients du jour et va s'installer sur son application préférée sur le divan dans le salon. C'est un de ces éternels jeux de série de 3. Selon moi, rien ne pourrait être plus addictif chez cet homme que ce type de jeu.
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Au bout d'une demi-heure, Omma arrive avec des sacs d'épicerie. Ce soir au menu : Bibimbap. Ça promet d'être délicieux ! J'aide Omma à préparer les légumes et Hyun-Ae s'occupe du riz. C'est devenu un petit rituel de préparer la cuisine ensemble dans cette maison. Ça nous permet de parler de sujet de femmes sans avoir les hommes dans nos jambes et ça nous rapproche. C'est quelque chose que je ne fais pas chez moi, mais j'adore ça.
Les hommes installent les couverts lorsque nous les avertissons que ce sera bientôt prêt. Oui, si nous, on fait le souper, eux ils peuvent très bien s'arranger avec le reste ! Nous nous installons tous à la table, cette fois sans télévision, ni téléphone. Autre règle dans la maisonnée : on discute en famille au souper. Je faisais ça il y a longtemps à la maison, mais ça s'est un peu perdu au fil des années. Appa est assis au bout de la table. Omma s'est installée à sa droite et Hyun-Ae à sa gauche. Mi-Cha et moi sont assis l'un en face de l'autre, lui près d'Omma et moi près de mon amie. Appa étant le plus vieux, nous attendons qu'il prenne ses ustensiles - cuillère à soupe et baguettes - pour à notre tour prendre les nôtres et commencer à manger.
- Comment s'est passé votre journée, les enfants ? fait d'abord Omma, comme à son habitude lorsque nous sommes tous en train de manger.
- Tu ne croiras jamais ça : Evie à sauvé la vie de quelqu'un ce midi !
Les regards se tournent vers moi à table. Je me sens rougir sous la soudaine attention. J'avais presque oublié ces évènements avec l'inconnu qui est venu me parler et la découverte du nouvel album de BTS.
- Comment ça ?! questionne Appa.
- On est allé au café après avoir acheté notre CD et un jeune garçon a fait une grosse réaction allergique derrière nous ! Son visage était tout déformé et il respirait très mal. Elle a réussi à garder son calme tout le long, lui a administré son Epipen comme si une situation banale. C'était impressionnant !
- Et toi, t'as fait quoi ? le nargue son petit frère.
- Hyun-Ae traduire. Moi, occupée soigner victime, pas pouvoir parler correct coréen, répliquais-je.
On me demande plus de détails. Lentement, mais sûrement, je leur explique le type de réaction allergique ainsi que les premiers secours à apporter. Je décide de rester quand même prudente dans ma façon de le raconter, Mi-Cha étant quand même jeune et la petite famille étant en train de souper. Ce n'est pas le moment de les traumatiser.
- Moi pas penser que cours infirmières servir comme ça ici, avouais-je.
- En tout cas, nous te félicitons ! C'était très courageux de ta part, me félicite Omma.
- Un joli homme aussi a trouvé cela très courageux... fais Hyun-Ae en mangeant, comme si de rien n'était.
- Comment ça ? questionne d'un coup Appa.
Comme n'importe quel papa le ferait pour sa petite fille, je sens que je vais avoir droit à l'interrogatoire paternel sur l'homme qui oserait toucher à sa princesse. Il faut vraiment que Hyun-Ae arrête de dire des choses du genre où ils vont tous penser qu'il m'est tombé dans l'œil ! Oui, il parait bien, mais ça s'arrête là, merde !
- Non, non, pas être ce que toi croire ! Homme proposer moi entrevue pour emploi de manager et donner moi carte d'affaire.
Je sors la carte de ma poche et la dépose sur la table devant moi. Omma demande à Mi-Cha de la lui donner et observe la carte sous toutes ses façades.
- C'est simple, mais joli. C'est professionnel, pas de doute, commente-elle.
- Et qu'est-ce que tu comptes faire ?
Encore une fois, tous les yeux se portent sur moi. Qu'est-ce que je fais de cette proposition... ? Je n'y avais jamais vraiment pensé encore. En voyant mon trouble, Omma attrape ma main.
- Tu sais, ma puce, peut importe ce que tu décides de faire, nous allons t'appuyer. Réfléchis-y simplement comme il faut avant de t'embarquer là-dedans.
- Vrai ?!
- Mais bien sûr, on est une famille après tout ! rajoute Appa, comme si c'était tout ce qu'il y a de plus normal.
C'est plus fort que moi : les larmes me montent aux yeux. Hyun-Ae le remarque et me fait un câlin réconfortant. Je fixe mon assiette et réalise qu'elle est vide. Je m'excuse donc et sort de table pour aller me laver. J'essuie un sillon sur ma joue alors que je monte l'escalier. Je me doute bien que je peux paraître un peu... intense, mais me sentir soutenue comme ça, ça ne m'arrive pas très souvent à la maison.
Dans ma chambre, j'attrape le même pyjama que j'ai porté hier -ma camisole et mon short- et me dirige vers la salle-de-bain avec mon cellulaire entre les mains. J'ouvre Spotify, sélectionne ma playlist contenant exclusivement de la Kpop et fait défiler les chansons jusqu'à trouver celle que j'ai le plus envie d'écouter actuellement : Blood Sweat and Tears. Avant de sauter dans la douche, je me déshabille et comme à mon habitude, me retourne dans le miroir pour admirer l'énorme tatou que j'ai dans le dos.
Trois azalées de feu en pleine floraison sont posées contre ma hanche gauche. Deux portées de note – une en clé de Sol et une en clé de Fa - en sortent pour danser le long de ma colonne. Elles débouchent et se mélangent à trois boutons de fleurs. Une citation en lettre cursive est séparée par le dessin. On peut donc y lire à gauche « Music's » et à droite « for the Heart & Soul ».
Je me suis fait faire ce tatouage quelques jours après avoir décrochée de mon programme de soins infirmiers, une semaine après peut-être. Une amie du programme m'avait forcée à sortir de chez moi pour l'accompagner dans un salon de tatouage un après-midi. Elle avait refusé le dessin des fleurs pour une tortue maori. J'ai regardé l'esquisse... puis j'ai demandé au tatoueur s'il était possible d'y rajouter les portées et ma citation. L'artiste tatoueur a bien discerner ce que je lui ai demandé et en voyant le croquis, je n'ai pas pu résister. C'était complètement moi.
Ça a duré l'après-midi au complet, était douloureux par endroit et m'a couté assez cher merci. Ma mère était furieuse lorsque je suis rentrée chez moi et qu'elle l'a vu. J'ai regretté et j'ai pleuré cette nuit-là, mais le lendemain, je l'ai regardé dans le reflet de mon miroir de salle-de-bain. J'ai réalisé qu'en fait, j'étais à l'aise avec mon choix et que pour rien au monde je ne voudrais que ce tatouage disparaisse. Depuis, j'ai pris l'habitude de l'admirer au moins une fois par jour.
Je me lave en chantant toutes les chansons qui défilent dans mon répertoire et sors de ma douche au bout d'une dizaine de minute. Je me sèche en vitesse, enfile mon pyjama et retourne à ma chambre. Hyun-Ae m'y attend déjà.
- Un jour, j'arriverai à t'entendre chanter live.
- J'espère un jour être capable de chanter à nouveau en live, comme tu dis.
Le reste de la soirée, nous nous occupons chacune de notre côté, chacune dans notre propre lit. Elle commence un des nouveaux livres qu'elle s'est achetée et moi je glande sur internet, mes écouteurs sur les oreilles. J'ai laissé défiler ma playlist de chanson qui comprend d'un peu de tout. Bien entendu, il y a de la Kpop (et pas que du BTS), mais aussi du Ed Sheeran, du Chainsmokers, du Avenged Sevenfold, du Maître Gims, des chansons de films Disney, etc... C'est bien simple, j'écoute pas mal n'importe quoi comme style de musique. Il suffit que le rythme et la mélodie m'intriguent, et hop ! une chanson de plus à rajouter dans mon répertoire.
Je continue un peu mes recherches sur le managing. Cela me semble être un poste assez important, et je ne sais vraiment pas quoi faire. Il faut dire que le fait de m'être trouvé un travail lors de mon séjour à l'étranger paraîtrait extrêmement bien dans mon CV... On m'avait bien parlé de cette éventualité lors des rencontres pré échange, mais jamais je n'aurais cru que ça puisse réellement m'arriver.
Le job semble intéressant au premier point de vue, mais je ne pense pas détenir assez d'informations pour me décider à m'investir dans le projet... Comme on dit, les balances sont incapables de faire des choix stupides !
*******
Cela fait une heure que je fouille sur internet quand je remarque que Hyun-Ae me fait des signes pour capter mon attention. Je retire mes écouteurs et l'écoute.
- Quoi ?
- Evie, tu penses à cette entrevue ?
- C'est si évident que ça ? dis-je en faisant une moue.
- Tu te mords la lèvre. Encore.
Je grogne un peu en humidifiant mes lèvres. Depuis toute petite, j'ai ce maudit tic de me mordiller la lèvre inférieure lorsque je suis songeuse ou que quelque chose me tracasse. Autant dire que ça me coûte une fortune en baume à lèvre ! Il m'arrive aussi de faire tourner la chaine de mon bracelet autour de mon poignet ou de jouer dans mes cheveux.
- Hyun-Ae, je ne sais vraiment pas quoi faire ! me plaignis-je en laissant tomber mes épaules.
- Les pours, les contres ? me demande-t-elle.
C'est bien son genre ça : analyser le problème et comparer toutes les options possibles ainsi que leurs conséquences. Elle sort une feuille et un crayon du tiroir de sa table de chevet dans le but de noter tout ce que je vais dire au fur et à mesure que je parle. Je soupire, mais me prête quand même au jeu. Je me repositionne dans lit et pose mon portable à côté de moi et compte sur mes doigts au fur et à mesure que je nomme les avantages et les inconvénients de me présenter à cette entrevue et postuler pour l'emploi.
- Pours : ça parait bien dans un CV. Le job semble stimulant et intéressant. L'homme me semblait honnête et charmant. Contres : je n'en sais pas assez sur en quoi consiste exactement le travail pour me lancer là-dedans la tête baissée. Qu'est-ce que ma mère peut bien penser de ça ?
Elle lève les yeux dans ma direction et rature ma dernière phrase. Le message est clair.
- Est-ce que quelque chose t'empêcherait de poser tes questions ? Si tu te rends à cette entrevue et n'en donne pas de suite, en quoi ça t'engage ? Qu'est-ce que tu y perds ?
Elle note ce qu'elle vient de me dire, déchire la feuille de mon carnet et me la tend. J'étire le bras pour la récupérer. Il y a clairement plus de pours que de contres et on peut les déjouer facilement.
- Ça t'aide ?
- Et puis tu sais quoi : Why not ?
Je regarde l'heure sur mon cellulaire : 20h30. Ce Hobeom m'a bien dit que je pouvais l'appeler à tout moment, non ?
Je me lève et cherche la carte d'affaire près de ma commode. Je compose le numéro et porte mon téléphone à mon oreille gauche, sous le regard surpris de Hyun-Ae. L'homme répond après 2 tonalités.
- Manager Hobeom, bonsoir ?
- Bonsoir, je suis Evie, fille après-midi, centre commercial... Moi espérer pas déranger vous.
J'entends de la musique et des rires en fond sonore. Je suppose qu'il a changé d'endroit pour discuter, parce que le son de sa voix s'éclaircie et celle de la musique disparait.
- Aaah, Evie ! Tu ne me déranges pas du tout, je suis encore au travail actuellement. Je suis ravi de t'entendre, en fait. Si tu m'appelles, je suppose que c'est parce que tu acceptes de me rencontrer ?
- Oui.
- Super ! Tu n'as pas idée à quel point ça m'enchante. Serais-tu disponible pour l'entrevue, disons... demain ?
- Entrevue ?! Demain ?!
- C'est trop tôt pour toi ?
Je ne m'attendais certainement pas à décrocher une entrevue comme ça ! Je ne suis absolument pas prête : je n'ai pas de CV à traîner, je ne sais pas quoi porter, je ne sais pas ce que je vais dire... oh mon dieu, une entrevue complète à parler coréen ! Im-po-ssible.
- Euh... non, non ! Juste, petit problème... dis-je timidement.
- Je t'écoute.
- Vous sûrement remarquer, mais moi être étudiante étrangère et... moi pas être encore à l'aise parler longtemps et beaucoup coréen.
- Oh ! Pas de problème ! S'il le faut, je peux te trouver l'interprète de ton choix, mais je tiens réellement à te rencontrer.
Ma mâchoire se décroche. Je prends quelques secondes pour réfléchir à toute vitesse avant de répondre quoi que ce soit. C'est tout simplement irréel ce qui est en train de se passer.
- Oui, je... possible, traducteur français ? Si pas possible, traducteur anglais ok aussi.
- Ah oui ?
Je ne sais pas pourquoi, mais je peux presque l'entendre sourire de l'autre côté du combiné. C'est peut-être le ton qu'il a employé pour son « ah oui » ... ?
- C'est noté. Autre chose ?
- Non, pas autre chose.
- Parfait. Je connais un petit café près du métro de Séoul où ils servent de très bons breuvages. Si j'envoie l'adresse au numéro par lequel tu m'as rejoins, ça te va ?
- Oui.
- Donc, on se voit demain à... 13 heures, ça marche pour toi ?
- Oui !
- Parfait. On se voit demain !
- Merci, bonne soirée !
- Merci à toi, Evie !
Hobeom raccroche. Je me retourne vers Hyun-Ae, la bouche ouverte. Elle me regarde avec le même visage que moi.
- Oh. My. Fucking. God. Je viens de décrocher une entrevue, merde !
- Noooon ?!
Mon amie se lève précipitamment de son lit pour me sauter dans les bras. Nous sautons sur place comme des enfants en criant. Mi-Cha arrive sur le pas de la porte, en pyjama et avec son lapin en peluche préféré entre les mains et nous regarde comme si nous étions deux imbéciles.
- J'AI UNE ENTREVUE DEMAIN, BORDEL !
- ELLE A UNE ENTREVUE DEMAIN !
Un sourire se dessine sur le joli petit visage de dongsaeng alors qu'il me félicite. Il nous souhaite une bonne nuit et se dirige vers sa chambre, en face de la nôtre. Message clair : baissez le ton les filles, je vais dormir.
- Je ne sais absolument pas comment m'habiller pour ça et je dois me faire un CV.
- Tu t'occupes de ton CV et moi je choisis ta tenue.
- J'ai un droit de veto là-dessus, déclarais-je en la pointant de la main.
- Rabat-joie. Allez, commence ! rajoute-elle en pointant du doigts mon ordinateur laissé sur mon lit.
Je commence à pianoter tout ce qui me passe par la tête sur mon clavier. Mes études aux secondaires en musique et le début de mes études supérieures en soins infirmiers, le bénévolat que j'ai fait au primaire dans une collecte de sang, le gardiennage que j'ai fait adolescente ainsi que mon travail au bureau de la compagnie de mon père. Tout ce qui pourrait redorer mon image, je l'ai mis dans le document. Je fais ensuite un énorme tri et commence une mise en page mignonne, mais distinguée -je veux l'impressionner, pas que ses yeux ne sachent plus où regarder-.
Pendant ce temps, Hyun-Ae sort tous les vêtements que peuvent contenir mes tiroirs et essaye de les agencer pour former LE kit parfait. Elle souhaite me faire porter une jupe, mais par malchance -sarcasme-, j'appose mon veto là-dessus. Selon moi, il n'y a rien de pire à porter comme vêtement qu'une jupe, même une robe passerait mieux -et encore, le moins souvent possible s'il vous plaît- ! Après 4 ou 5 essaies, je finis par approuver l'ensemble qu'elle m'a choisi.
Elle a trouvé un pantalon noir moulant, mais pas trop, qui est ajusté sur mesure à la longueur de mes jambes -un luxe qu'il m'arrive de me payer ou bien d'arranger moi-même-. Pour le haut, Hyun-Ae m'a sorti une camisole blanche de sa propre garde-robe en m'assurant que ça allait donner l'illusion que je suis plus grande. Elle est plus longue à l'avant et à l'arrière que sur les côtés. Je dois avouer qu'elle est plutôt jolie. Pour couvrir mes épaules et mon tatouage, j'ai un gilet chauve-souris gris assez foncé qui complètera très bien le tout.
- Tu pourras porter cela avec tes éternelles ballerines, dit-elle en déposant mon ensemble approuvé sur ma commode.
- Parce que tu me vois mettre des talons hauts ?
- Oui, ça serait joli, mais non, parce qu'on ne voudrait pas que tu te retrouves la tête la première sur le plancher.
Je rigole à son commentaire : elle me connait trop bien. Je lui montre mon CV. Elle hoche la tête avec un pouce en l'air. Elle décide ensuite de m'apprendre les normes pour les entrevues en Corée et ce que je peux dire ou ce que je dois éviter. Au bout d'une heure, le cerveau en compote et embrumée par la fatigue, je m'installe dans mon lit pour la nuit.
Comme d'habitude, Hyun-Ae s'endort en moins de 5 minutes. Malgré tous les évènements de la journée, mes yeux ne sont pas encore assez lourds pour que je puisse me glisser dans les bras de Morphée facilement. Pour m'aider, j'installe mes écouteurs dans mes oreilles. Je sélectionne Serendipity et me laisse bercer par la douce voix de Jimin et le tempo relaxant. Elle passe une bonne vingtaine de fois avant que je ne décide d'arrêter tout et de me coucher pour la nuit.
*******
Ce matin, suite à l'annonce de mon entrevue, Omma, très heureuse pour moi, a motivé mon absence à l'école. Même si Hyun-Ae est à l'université, je ne peux manquer qu'un certain nombre de cours dans le cadre de l'échange, sauf exception faites pour des stages. Elle m'a proposé de prendre congé et de m'y accompagner, mais j'ai refusé. Hyun-Ae voulait aussi m'accompagner, mais c'est Omma qui a refusé. Je la comprends un peu : ce serait idiot qu'elle manque des cours universitaires pour accompagner une amie à une entrevue.
Toute la petite famille partie, je décide d'appeler à la maison. Avec un décalage horaire de 13 heures entre ici et là-bas, ce n'est pas toujours évident de communiquer avec ma propre famille. Sur mon cellulaire il est 8h30, donc il est 21h30 chez moi. Ce n'est pas si pire pour une fois ! J'ouvre mon portable et enclenche la conversation Skype.
C'est mon père qui décroche. Travaillant pour sa propre entreprise de machinerie depuis maintenant 20 ans, il aura bientôt 43 ans. Nous avons à peu près le même caractère, si bien que je suis sa princesse et qu'il ferait absolument tout pour moi. Il a des cernes sous ses yeux bleus -couleur que je tiens de lui-, signe que sa journée a été chargée. Son début de calvitie me laisse voir deux petits triangles de chaque côté de son front, entre ses cheveux bruns. Sa barbe est fraichement taillée et il est déjà en pyjama.
- Coucou, papa !
- Allo, ma chérie !
- Evie est en ligne ? fait la voix de ma mère en arrière-plan.
- Salut, maman !
Une belle femme aux cheveux châtains apparait à l'écran. Ma mère a tourné le cap des 40 ans l'année dernière et il n'y a rien de pire pour la décourager. Mince, les cheveux mi-longs châtain et les yeux noisette avec une légère teinte de vert, elle fait plutôt le début de la trentaine. Ma mère est infirmière dans l'unité cardiaque. Elle a toujours eu des quarts de travail hors du commun, si bien que c'est mon père qui s'est le plus souvent occupé de nous. Je suis même un peu surprise de pouvoir discuter avec elle ; elle a dû faire pas mal de temps supplémentaire dernièrement.
Pendant quelques minutes, on discute de notre train-train quotidien. Je pose également des questions sur mes petits frères. Âgés de 8 et 16 ans, je suis un peu comme leur deuxième mère. Le plus vieux, James, joue à son nouveau jeu vidéo dans sa chambre et Liam, le plus jeune, dort déjà. Ils se ressemblent pas mal : yeux vert foncé, cheveux bruns, appétit sans fond... Ils tiennent beaucoup de mon père. Moi, je ressemble plus à ma mère morphologiquement parlant, mais je partage le même caractère que mon père.
Je leur parle ensuite du garçon que j'ai secouru hier et finalement, je leur annonce que j'ai une entrevue à 13h. Mon père est content pour moi, mais ma mère fait une drôle de moue.
- Qu'est-ce qu'il y a ?
- Non, rien.
Je sens bien que quelque chose la tracasse, mais je n'ai pas envie de démoraliser ou de me stresser encore plus avant de me rendre là-bas, si bien que je laisse aller et ne pose pas plus de question.
- Qu'est-ce que tu ferais comme travail, ma chouette ?
Mon père a dû sentir quelque chose lui aussi pour dévier la conversation. Je le remercie intérieurement. J'explique rapidement le travail de manager.
- Ça me semble un peu intense tout ça...
- Allons, chérie ! Evie fait déjà tout ça quand elle travaille pour moi, rétorque mon père. Il va voir qu'il a à faire avec la meilleure !
- N'empêche, je trouve ça bizarre... en tout cas, c'est toi qui voies ma chouette. J'espère que ça va bien se passer.
Je discute encore une quinzaine de minutes avant de souhaiter une bonne nuit à mes parents et de raccrocher. Je me doutais bien que ma mère serait réticente à tout ça, mais je suis décidée d'aller voir ce Hobeom et de lui montrer ce que je vaux après les encouragements de mon père.
Il me reste encore quelques heures devant moi avant mon entretien, mais autant finir de me préparer tout de suite. Je m'habille et coiffe mes cheveux avec ma pince, comme hier. Devrais-je me mettre un peu de maquillage ou pas... ? Mouais, je n'ai pas vraiment le choix au fond, c'est comme ça que les choses fonctionnent ici. Fond de teint, eyeliner, crayon noir et mascara: je vais quand même rester le plus simple possible.
*******
Je tourne en rond dans la maison. Qu'est-ce que je vais bien pouvoir dire ? Qu'est-ce que ce Hobeom va me demander ? Est-ce qu'il va être heureux de ce qu'il va voir et entendre ? Aussi bien essayer d'avancer mes travaux... Eh merde, je n'arrive pas à me concentrer assez pour ça !
*******
Vers 11h, je décide de manger. Étant trop stressée pour me faire un diner digne de ce nom, je me prépare quelque chose de léger. L'anxiété m'a toujours coupé l'appétit, si bien que juste avant mon Burn out, j'ai perdu pas loin de 30 livres -que je n'ai jamais vraiment repris-. Je ne veux pas non plus me rendre là le ventre vide. Dans le pire des cas, je pourrai grignoter de quoi là-bas avant de revenir.
*******
Je pars finalement de la maison vers midi, souhaitant arriver d'avance même si ce n'est pas si loin d'ici et que ce n'est pas vraiment l'heure de pointe. Je prends le métro et descend 2 arrêts plus loin. De retour à la surface, le soleil m'éblouie, si bien que j'éternue 3 fois de suite. Les regards se tournent vers moi. Maudit soleil et maudits yeux bleus !
Je marche d'un pas pressé dans les rues, un dossier contenant CV et autres papiers utiles (permis de travail, licences, etc.) collés contre ma poitrine. L'air est chaud sur ma peau, c'est agréable. La température extérieure doit avoisiner les 20°, peut-être 25 même et le ciel est dégagé. Je suis bien avec ma veste, les manches remontées. C'est très bien pour du fin septembre, selon Hyun-Ae.
Je vois le café au loin. Je m'arrête. Je prends une grande inspiration et sors mon cellulaire. Il est 12h40. Ouais, je suis pas mal en avance quand même... Je reçois au même moment un message texte de Hyun-Ae.
« Paiting ! :D »
Je souris. C'est un mot typique d'encouragement en coréen. Cela se traduit par « bonne chance ! » ou « allez ! ». C'est emprunté du mot anglais « fighting ». Je lui envoie un bonhomme sourire et ferme le son de mon téléphone. Pas question d'être dérangée lors de cette entrevue !
Je lève la tête et me dirige vers le café. Je pousse la porte du commerce avec le très caractéristique « Ding ! » de la clochette d'entrée au-dessus de ma tête, qui est rapidement remplacé par de la musique populaire coréenne en fond sonore. Des effluves de cafés et de pâtisseries viennent chatouiller mes narines.
L'endroit est absolument charmant. Les murs sont en bois et en pierres et décorés de plantes vertes sur des étagères de métal. Il y a une dizaine de tables rondes de bois foncé dans la pièce à aire ouverte. Elles sont placées de manière à laisser le chemin dégagé vers le fond du restaurant, là où il y a la caisse et les présentoirs dans lesquels s'entassent diverses pâtisseries. Je suis trop loin pour bien les voir, mais je suis sûre qu'elles ont l'air plus délicieuses les unes que les autres. Les caissiers, un homme et une jeune femme, s'affairent à servir une cliente âgée et à remplir les présentoirs, alternant les voyages entrent le plancher et les cuisines, cachées derrière une porte à double battants près de la caisse.
La dame âgée reçoit sa commande et va s'installer à une table près d'une fenêtre avant. Il y a un couple qui discutent deux tables derrière elle. Installé sur la table dans le coin le plus écarté de la salle, un jeune homme sirote son café, un portable ouvert et des notes éparpillées devant lui. Ça doit être un étudiant.
Un milieu du café, se tient deux hommes assis l'un en face de l'autre. Je reconnais le visage de Hobeom. Il s'est habillé plus proprement, adoptant un veston gris sur une chemise blanche, mais il a tout de même gardé une paire de jeans foncé. Il ne porte pas de cravate. Je suppose que ce n'est pas dans son style de faire dans le très formel. Je ne reconnais pas la personne qui l'accompagne. Habillé d'une chemise grise, d'une cravate rouge vin et d'un pantalon chic noir, il a coiffé ses cheveux courts dans les airs avec du gel. À part ses épaules qui sont larges, il n'est pas très musclé. Il me semble avoir environ le même âge que Hobeom ou peut-être de quelques années de plus, mais pas quelque chose de flagrant. Il parait bien, très sérieux.
Hobeom me voit et me fait des signes de la main pour que je les rejoigne, un sourire au visage. Les deux hommes se lèvent alors que je m'approche de leur table. Nerveuse, je replace une mèche de cheveux derrière mon oreille en avançant.
- Bonjour, Evie ! Je suis content de te voir.
- Bon... bonjour !
J'incline un peu la tête en serrant la main que me tend Hobeom. Du coin de l'œil, je peux voir l'inconnu sourire à mon salut formel, comme s'il était content de voir ça. Je suppose qu'il ne s'attendait pas à me voir agir comme ça...
- Evie, je te présente Kyung-Sam. C'est le meilleur traducteur de la compagnie pour laquelle je travaille. Kyung-Sam, voici la jeune fille dont je t'ai parlé.
- Ravie de faire votre connaissance, dis-je en m'inclinant aussi devant le traducteur.
Il esquisse encore un sourire en coin devant ma politesse.
- Ravi également de vous rencontrer, mademoiselle, me répond-il en français en m'échangeant une poignée de main.
Il a bien entendu un fort accent coréen, mais je suis étonnée à quel point il prononce bien les mots. Je ne peux m'empêcher d'être curieuse à ce sujet et de le questionner.
- J'ai déménagé à Paris dans ma jeunesse, c'est pourquoi je suis à l'aise avec la prononciation et la grammaire, me répond-il avec un sourire aux coins des lèvres.
- Parlez-vous d'autres langues ?
- Oui, je parle couramment 7 langues : coréen et français, mais aussi anglais, espagnol, portugais, japonais et mandarin chinois.
Je laisse passer un petit « ooooh ! » admiratif. 7 langues, merde ! C'est réellement impressionnant.
Hobeom m'invite à m'assoir en face de lui, à la gauche de mon traducteur alors que la fille qui tenait la caisse arrive à notre table.
- Je vous sers quelque chose ? demande-t-elle en me regardant.
- Café latté, s'il vous plait.
Comme Hobeom sirote une tasse de café ordinaire et Kyung-Sam a ce qui me semble être un expresso devant lui, la serveuse repart immédiatement préparer ma commande. Je prends le temps de m'installer plus confortablement sur ma chaise et de glisse ma sacoche sur le dossier. Je dépose mon chemisier sur la table et fouille dedans. Pendant ce temps, Hobeom explique alors que pour être sûr qu'on se comprenne bien, Kyung-Sam va traduire la totalité de l'échange pour nous -il me traduit d'ailleurs ce passage-. Je demande à Kyung-Sam de remercier Sejin de ma part pour m'avoir trouvé un traducteur.
- Monsieur Hobeom avait vraiment envie de te rencontrer pour une entrevue, me traduis Kyung-Sam.
Je rougis sous le commentaire. Je tends mon CV à Hobeom - écrit complètement en coréen, merci Hyun-Ae ! – qui fait une expression surprise. Il le lit rapidement, un sourire en coin. Je suppose qu'il apprécie ce qu'il voit. Il le dépose devant lui après quelques secondes pour reporter son attention sur moi. Je retiens une moue de déception : j'ai vraiment travaillé fort sur ce CV et il ne prend même pas la peine de le lire au complet. Il me pose une question que Kyung-Sam s'empresse de me traduire au fur et à mesure qu'il parle.
- J'ai cru comprendre que tu étais en échange étudiant. Comment ça se passe jusqu'à présent ?
- Bien ! Ma famille d'accueil est fantastique avec moi, je n'aurais pas pu demander mieux ! J'ai aussi pu constater une nette amélioration de mon coréen. Je suis extrêmement reconnaissante de pouvoir vivre cette expérience.
- Pour combien de temps restes-tu encore en Corée du Sud ?
- Mon programme se termine le 15 octobre prochain. C'est un programme de 6 semaines par participante.
L'homme devant moi note mes réponses dans un petit calpin près de lui en fronçant les sourcils et en hochant la tête. Je n'arrive pas décrypter son expression. Il me pose rapidement une nouvelle question.
- Qu'est-ce qui t'as décidé à venir ici ?
Je ricane dans ma tête en repensant à mon inscription recallée pour un échange au Japon. Non, je ne peux pas dire ça quand même !
- J'ai toujours été intriguée par les différentes cultures asiatiques et j'étais à un point dans ma vie où j'avais envie de voir le monde. L'occasion s'est présentée et j'ai saisi l'opportunité.
Oh, c'est bien comme réponse ça ! Ce n'est pas un mensonge quand je le dis comme ça. En plus, mon interlocuteur semble content de ma réponse.
- Quels sont tes passe-temps ?
- La musique. J'ai toujours eu l'oreille musicale plus développée que la moyenne. J'aime bien lire aussi.
- Une artiste, commente Hobeom.
- Non, pas à ce point, répliquais-je timidement.
Les deux hommes se regardent quelques secondes, comme s'ils communiquaient sans parler.
- Je t'ai fait venir ici pour une entrevue, mais ce n'en est pas vraiment une.
- Ah ? m'inquiétais-je immédiatement.
- Je veux t'offrir un emploi.
Pardon ?! Aussi rapidement et simplement que ça ? Je réalise que j'ai la bouche ouverte. Je la ferme rapidement sous le rire moqueur de Hobeom.
- Il a dit bien dit emploi ? demandais-je à mon traducteur.
Il hoche simplement la tête. Bordel de merde, je n'arrive tout simplement pas à y croire !
- He bien, je ne sais pas quoi dire...
- Connais-tu un peu en quoi consiste le travail d'un manager ?
- J'ai fait quelques recherches là-dessus, je pense donc avoir une assez bonne idée de la charge de travail que cela implique.
- Tu dois aussi avoir compris que je suis moi-même un manager ?
- Oui.
La serveuse arrive avec mon latte. Elle dépose une tasse orange fumante devant moi, une fleur dessinée dans la mousse du lait. Je sirote une gorgée pendant que Hobeom parle, attendant la traduction française. Le liquide chaud coule dans ma gorge, laissant un goût légèrement sucré sur ma langue. C'est simplement exquis ! La voix sérieuse de Kyung-Sam me sort de mes pensées.
- Cela fait maintenant quelques années que je fais du managing. Actuellement, je gère un groupe de 7 jeunes garçons et ce, depuis maintenant 3 ans.
Je fais une moue admirative. 3 ans, ce n'est pas rien !
- Je suis actuellement à la recherche de quelqu'un pour me remplacer, déclare l'homme à lunette en prenant une gorgée de café.
Je fige en entendant son commentaire. Je pose mes mains de chaque côté de ma tasse et le fixe du regard.
- Pourquoi ? lui demandais-je directement.
Il sourit et porte sa tasse à ses lèvres. Il prend une gorgé et pousse un soupir de contentement avant de répondre.
- Je me suis fiancé il y a peu et j'aspire à une vie de famille. J'adore les garçons avec lesquels je travaille, mais ils gagnent en popularité très rapidement et je ne pourrai jamais les suivre partout où ils iront.
- Je comprends.
- Cependant, je ne peux pas – et ne veux pas - les laisser entre les mains de n'importe qui.
- Alors, pourquoi moi ? demandais-je très franchement.
Il me sourit. Il laisse le temps à son traducteur de boire une gorgée de son propre breuvage avant de continuer.
- Un manager est quelqu'un qui possède du leadership, qui est doué pour communiquer avec les autres et qui est capable de trouver rapidement une solution à un problème. Je t'ai vu à l'œuvre avec ce jeune homme malade hier, c'était tout simplement renversant. Tu as été la première à réagir alors que tu ne parles pas parfaitement notre langue. Ça prenait énormément de cran pour faire ce que tu as fait.
Je reste silencieuse, sous le choc. Mes joues sont rouges depuis qu'il a mentionné l'accident d'hier. Je triture nerveusement mon bracelet et tape très rapidement du pied sous la table.
- C'est exactement ce genre de personne que je recherche pour prendre le flambeau à ma place. Eh puis, je suis certain que tu leur apporterais un mouvement de changements positifs !
Je prends une profonde inspiration. Mon dieu, je rêve !
- Si j'ai bien compris, vous me demandez de gérer 7 jeunes hommes à la fois et de les suivre dans leurs déplacements ?
- Oui, mais pas que. C'est toi qui devras gérer leurs horaires au complet. Certains des membres ont également des activités solos, c'est également toi qui devras gérer cela. C'est toi qui s'assure que tous se passe comme prévu et qui fait le pont entre eux et la compagnie. Il y a d'autres managers pour t'aider, mais tu seras le manager principal du groupe alors ils devront se rapporter à toi.
- Puis-je connaître les noms de ces jeunes hommes ?
Kyung-Sam lance un coup d'œil insécure à Hobeom alors qu'il traduit ma question. Je peux voir que les deux hommes hésitent. Le manager finit par hocher négativement de la tête.
- Nous souhaitons que cela n'influence pas ton choix, alors tu les rencontreras seulement si tu acceptes cet emploi.
C'est... étrange. Ça va tout simplement trop vite pour moi. Il y a une quinzaine de minutes, j'étais sûre de passer une entrevue, pas de me faire offrir un travail sur un plateau d'argent. Et je devrais me lancer là-dedans les yeux fermés, sans connaître mes employeurs ? N'empêche, un emploi de managing, cela paraîtrait très bien dans mon CV en plus de créditer absolument tout mon voyage étudiant.
- Nous pouvons seulement te dire que ce sont des musiciens, rajoute Hobeom en voyant ma mine incertaine.
Des musiciens... Je serais dans un domaine qui me passionne en plus.
- En passant, j'étais aussi de passage lorsque tu as joué du piano. Magnifique prestation ! Même si tu ne le crois pas, je peux te garantir que tu es une artiste, rajoute Hobeom. C'est un atout de taille pour le groupe que tu puisses comprendre le milieu dans lequel ils évoluent.
Je me mordille la lèvre, le regard dans le vide. Je ne sais pas quoi faire.
- Hobeom se demande si tu as d'autres questions.
- Je ne sais pas si mon programme d'échange ou mon Visa me permette d'accepter de travailler...
- Ton cas est présentement à l'étude par des avocats de la compagnie, mais selon nos premières recherches, ça ne devrait pas être un problème.
- D'accord... Je... j'ai besoin d'y penser. Est-ce possible de me laisser du temps ?
- Aucun problème, prends tout le temps dont tu as besoin.
Je hoche la tête en buvant mon latte. Un téléphone se met à sonner soudainement près de moi. Hobeom s'excuse et prend l'appel. Je l'entends dire - enfin, je comprends - « entrevue », « problème ? », puis « pas long, j'arrive ». Il se retourne ensuite vers moi en s'excusant.
- Nous allons devoir y aller. Si jamais il y a quoi que ce soit, tu as mon numéro.
S Hobeom se lève, suivi de Kyung-Sam. Je me lève à mon tour. Je m'incline un peu en les remerciant de m'avoir reçue. Juste avant de se diriger vers la sortie, Hobeom me fait un sourire.
- En espérant avoir de tes nouvelles, Evie.
Les deux hommes s'en vont, me laissant seule à la table du café. Je me rassois, pas trop sûre de ce que je dois faire. Je sors mon cellulaire de ma sacoche. Ça n'a duré que 15 minutes. Je pousse un soupir. J'ai le reste de la journée pour moi, on dirait ! Je vais me ramasser, payer ma boisson -et peut-être en profiter pour m'acheter une pâtisserie- et retourner chez ma famille d'accueil pour relaxer le reste de l'après-midi.
Je cherche à tâtons mon CV sur la table pendant que je fouille pour trouver mon portefeuille dans ma sacoche... mais rien. Je lève les yeux pour trouver la table complètement vide. Je fouille le plancher en espérant trouver mon classeur à documents, mais toujours rien. Ne me dites pas que... Hobeom est parti avec ? Eh bien merde ! Moi qui croyais que ça ne l'avait pas intéressé !
*******
J'ai passé le reste de l'après-midi à me demander ce que je devais faire. Devrais-je tenter ma chance ? N'est-ce pas trop tôt ? Trop compliqué ? Suis-je vraiment qualifiée pour l'emploi ? Qu'est-ce qui se passera au bout de mon séjour en Corée ? Qui sont ces 7 garçons pour qui je vais travailler ? Tant de questions auxquelles je n'arrive pas à trouver de réponses.
De la musique dans les oreilles, je m'assois sur le divan et j'attends le retour de mon amie. Il est 15h20. Elle a déjà terminé ses cours, alors elle ne devrait plus tarder. Je glande un peu sur les réseaux sociaux -Facebook, Twitter, Instagram ...- mais me lasse rapidement. Je tombe rapidement dans la lune en fixant le mur et en chantonnant la chanson qui passe actuellement dans ma playlist.
« So put your arms around me tonight
Let the music lift you up
Like you've never been so high
Open up your heart to me
Let the music lift you up
Like you've never been this free
'Til you feel the sunrise
Let the music warm your body
Like the heat of a thousand fires
The heat of a thousand fireeees! »
J'entends soudainement la porte d'entrée claquer. C'est Hyun-Ae. J'arrête instantanément de chanter. Je l'entends courir dans le petit couloir et arriver jusqu'au salon. Aujourd'hui, elle porte un jeans bleu ajusté et un pull de laine gris. La coupe est plus longue en arrière qu'à l'avant et le col est roulé. Elle a des baskets blanches aux pieds et a monté ses cheveux en une simple queue de cheval. Son maquillage est d'un style plus naturel aujourd'hui. Surexcitée, elle balance son sac à dos noir sur le plancher et se laisse tomber dans le divan.
- Alors, qu'est-ce que ça a donné ? Dit ?! Je veux tout savoir !
- Tu parles trop vite, je comprends pas ce que tu dis ! me plaignis-je en rigolant.
Elle se met à rire elle aussi. Elle s'assoit en indien à côté de moi et replace une mèche rebelle derrière son oreille droite. Je peux voir dans ses yeux toute l'impatience qu'elle essaie de contenir.
- Comment s'est passée ton entrevue ?
- En fait... c'était pas une entrevue.
Hyun-Ae fait une moue bizarre. Elle ne doit pas comprendre pourquoi je lui dis ça.
- Meh ?
- Je suis arrivée là et Hobeom m'a présentée à l'interprète français et... et il m'a dit qu'il voulait m'offrir un emploi.
Mon amie explose de joie et hurle devant moi. Je sursaute et grimace à cause du bruit. Elle se jette dans mes bras en disant en coréen à quel point elle était fière de moi. Elle se réinstalle pour pouvoir me regarder bien en face, le dos appuyé contre le repose-bras et s'installe le visage entre les mains.
- Je veux plus de détails. En fait, je veux tout savoir !
Je me mets à lui expliquer en long et en large comment ça s'est passé et ce qu'il s'est dit. Tout le long que je parle, mon amie trépigne sur place. Lorsque je finis par l'histoire du CV, elle laisse échapper un « oh ! » admiratif.
- Très franchement, je n'en reviens pas à quel point il souhaite que tu prennes l'emploi.
- ...
- Et je suppose que tu doutes ?
- Tu me connais trop bien, répondis-je avec un sourire en coin.
- Tu as besoin que je te fasse une nouvelle liste de pours et contres ?
- Non, je pense assez bien les connaitre. Il me reste seulement à me décider.
- C'est sûrement ça ton plus gros problème, dit-elle en se levant.
Mi-Cha arrive de l'école au même moment. Comme d'habitude, nous l'aidons avec ses devoirs. Appa et Omma arrive en même temps à la maison. Appa ayant eu un dossier de dernière minute à régler, il n'a pu arriver à la même heure que d'habitude. Ils me demandent tout de suite des nouvelles de mon entrevue. Je leur dis simplement que je suis assurée d'avoir un emploi, mais que je n'étais pas encore sûre si je devais l'accepter. Pour fêter cela, Omma a décidé de faire livrer du poulet frit, pour le plus grand bonheur de toute la petite famille.
*******
Après avoir mangé, Mi-Cha m'invite à jouer avec lui. Nous faisons quelques parties de Mario Kart 8 avant que Omma ne lui demande d'aller se laver. J'en profite pour copier les notes que Hyun-Ae a prise en cours aujourd'hui pour ne pas prendre de retard.
C'est ensuite mon tour d'aller me laver. Je me mets de la musique et chante tout ce qui passe. J'enfile un nouveau pyjama, celui des derniers jours étant au lavage. C'est une camisole noire avec un hibou en bonnet de nuit, une tasse de café sous l'aile. Il est écrit « Sorry, it's too A.M. for me » en blanc et en orange pastel. J'ai un short carotté assorti. Comme il me décrit assez bien le matin, c'est un de mes ensembles préférés. Comme la camisole laisse voir une partie de mon torse, je le porte seulement lorsque personne à part peut-être Hyun-Ae ne peut le voir. C'est pourquoi je file directement dans la chambre de Hyun-Ae.
Après avoir passé quelques semaines avec moi, je crois qu'elle s'est habituée à me voir « indécente ». En effet, j'ai appris à mes dépends que je voir des mini-jupes en Corée, ce n'est pas grand-chose, mais que voir un torse ou le début d'une craque de sein... c'est non. J'ai dû laisser la majorité de mes camisoles à la maison parce qu'elles laissaient voir trop de courbes. C'est d'une tristesse, comment peut-on ne pas vivre sans camisole ?!
Hyun-Ae discute avec sa mère en bas. Je reste donc seule dans notre chambre, couchée dans mon lit. Je réfléchis encore à ce que je devrais faire. Tout est confus dans ma tête, merde ! Pourquoi c'est si difficile de me décider ? Je ne sais pas ce qui me retient, c'est la chance de ma vie ! Une chance à laquelle je n'aurais même pas pensé avoir droit. Pour une énième fois, je décide d'évaluer les pours et les contres. Comme à chaque fois, je dénombre un plus grand nombre de points positifs.
Je pousse un énorme soupir et fouille dans ma playlist pour trouver une chanson à écouter. Je ne trouve rien à mon goût et lance mon cellulaire plus loin sur mon matelas en poussant un grognement. Je regarde le mur quelques secondes, puis me décide à reprendre mon téléphone. Je retourne dans ma playlist et sélectionne le premier truc qui me tombe sous les yeux : Most Girls, de Hailee Steinfield. Je n'écoute pas attentivement les paroles, tombant dans la lune en fixant le plafond. Qu'est-ce que je devrais faire pour ce travail... ? Non. Qu'est-ce que je VOUDRAIS faire ?
« Most girls are smart and strong and beautiful
Most girls work hard, go far, we're unstoppable
Most girls our fight to make every day no two are the same
I wanna be like, I wanna be like
Most girls »
Je... je pense que... Non : j'ai fait mon choix. J'arrête ma musique et débranche mes écouteurs. Je peux encore entendre les éclats de voix d'une discussion amusante à l'étage alors que je fouille dans mon débarras pour trouver ce que je cherche. Je sors finalement la petite carte d'affaire de ma sacoche et compose nerveusement le numéro. On me répond au bout de 3 sonneries. Il doit être environ 21h30, mais je peux encore entendre du mouvement de l'autre côté de la ligne. De la musique basse, peut-être ?
- Manager Hobeom, bonsoir.
- Hobeom ? Être Evie.
- Evie ! Que me vaux l'honneur de cet appel ?
- Je... Moi accepter offre.
Notes:
Que des nouvelles existantes pour Evie! Elle n'est pas au bout de ses émotions d'ailleurs...
