Work Text:
Neal Caffrey était un rêveur.
Enfant, ses songes étaient peuplés de poursuites inlassables entre policiers et criminels, la figure floue et imprécise de son père faisant toujours fièrement la une des journaux après une énième victoire face aux méchants. En grandissant, il avait commencé à aspirer à marcher un jour dans les traces de son héros, pour le rendre fier, le garder vivant.
Il souffla dix-huit bougies, et ces illusions-là s'écroulèrent. Mais il n'en restait pas moins un rêveur dans l'âme, donc à défaut de devenir le redoutable flic triplement médaillé, il n'aurait qu'à se retrouver de l'autre côté de la loi. Histoire de donner un coup de pied au système.
Ses ambitions se remodelèrent, tandis qu'être le voleur et faussaire d'art le plus rusé du siècle devenait son nouvel objectif. Très vite, il se jura de ne jamais voler qu'à ceux qui le méritaient, n'ayant rien oublié des histoires burlesques de Robin de Bois qu'Ellen lui contait quand il n'avait pas encore perdu toutes ses dents. Il le découvrit assez tôt, un tel personnage ne pouvait cohabiter avec le monde réel, mais il ferait avec.
Vint Mozzie, puis vint Kate, puis vint l'agent spécial Peter Burke. Ses rêves de gamin se ravivèrent plus fort que jamais, alors que le frisson de la traque, le jeu de "attrape-moi si tu peux" le renvoyaient en enfance, à une époque, désormais si lointaine, où il avait encore confiance dans les forces de l'ordre.
Une nouvelle fois, ses motivations, lentement, changèrent. Alors qu'avant il pensait se suffire à lui seul, du moment que son esprit restait constamment en activité sous l'effet de l'adrénaline, il se surprit à rêver d'une vie plus calme. À la nuit tombée, la femme de sa vie à ses côtés, il rêvait passer le restant de ses jours dans un petit pied-à-terre, avec Kate, une splendide vue sur la mer Méditerranée et le chant guilleret des oiseaux berçant leur paisible solitude. Il la demanderait en mariage, dans ce parc où ils avaient eu leur tout premier rendez-vous, s'installeraient dans une ravissante demeure où ils pourraient enfin vider leur bagages pour plus que quelques jours, fonderaient une petite famille...
Ce jeu qu'était le vol, à l'origine un moyen pour lui de sortir toute cette rage qui vibrait en lui à la moindre pensée de son paternel, était devenu pesant. Lui, Neal Caffrey, voleur et faussaire de renom poursuivi sans succès par le FBI depuis près de trois inlassables années, en avait marre de l'action ? Qui l'aurait cru.
Comme en témoignait le sourire radieux qui éclaira les doux traits de son visage, il n'eut aucun mal à convaincre Kate de prendre une retraite anticipée.
Avec le recul, cela dit ? Il aurait préféré qu'elle refuse.
Car peut-être alors ne serait-elle pas décédée dans l'explosion de leur avion affrété pour la côte d'Azur.
La dernière fois que Neal avait senti ses rêves se briser jusqu'à l'intérieur de son être, c'était lorsqu'Ellen, en une seule phrase, avait détruit tout ce sur quoi reposait son enfance. Et alors qu'il voyait les restes de l'avion voler en éclat et que Mozzie employait toutes ses forces pour le retenir de se jeter dans les flammes, il eut comme un atroce sentiment de déjà vu. L'esprit dans la brume, il en vint à se demander s'il n'avait pas réussi à se dégager et à courir vers le brasier car la douleur foudroyante qui traversait tout son être était insupportable.
Dans les mois qui suivirent, Neal Caffrey cessa de rêver. Officiellement, il n'exista même plus, si l'on croyait le rapport du légiste qui déclarait mort Neal Georges Caffrey dans la même explosion que son amante. Les cauchemars avaient chassés toute sa joie et ses ambitions, et même les discours paranoïaques sans fin de Mozzie ne parvenaient pas à lui arracher le plus petit des sourires.
Son meilleur ami, qui ne l'abandonna jamais, l'emmena parcourir le monde pour tenter de lui changer les idées. Du Japon, ils embarquèrent pour la Suède avant de rejoindre l'Australie. Puis l'Argentine, les Bahamas, et enfin la France clôtura leur périple.
Étrangement, ce fut de retour à New York que se produisit le déclic. En errant dans les rues de la ville, les yeux de Neal captèrent une affiche placardée sur le mur d'un bâtiment. "À vendre".
Sur un coup de tête, il poussa la porte de la boulangerie.
***
Dans un geste lent, plein de précaution, l'agent spécial Peter Burke porta la tasse de café à ses lèvres. Il ne recracha pas le liquide douteux — il était mieux élevé que ça — mais sa déglutition significative et l'arc de ses sourcils parlaient d'eux-mêmes.
Ce truc était infect. On aurait pourtant pu s'attendre à mieux de la part des locaux du FBI...
D'autant que cela posait un sérieux problème, un qu'il allait devoir résoudre à tout prix s'il ne voulait pas que sa journée empire drastiquement. L'enquête de la semaine était une arnaque à l'assurance particulièrement tarabiscotée, montée avec une précision maniaque et qui, par un fabuleux coup du destin qui décidément semblait avoir une dent contre Peter, s'était révélée avoir des liens avec la mafia italienne tout en tournant au meurtre.
Une confrontation tumultueuse avec l'agent Ruiz et un regard autoritaire de Hughes plus tard, et les deux divisons se retrouvaient à collaborer. Cerise sur le gâteau, le coupable était encore loin d'être derrière les barreaux, car sa minutie qui frôlait la paranoïa le rendait difficile à coincer sur les faits.
Autrement dit, pour tenir jusqu'au soir où il pourrait enfin embrasser sa merveilleuse femme, Peter allait avoir besoin d'un sacré nombre de cafés, et il ne parlait pas de cette piètre imitation brunâtre qui n'était pas digne de porter le même nom.
Lors de sa pause déjeuner — ou plus exactement une heure après la pause prévue car il était resté éplucher les dossiers à la recherche DU détail crucial, sans succès — il engloutit un sandwich à une vitesse record avant de quitter les locaux du FBI. Le pas sautillant, il s'empressa de descendre l'avenue pour rejoindre le Starbucks quelques centaines de mètres plus bas. Il posa la main sur la poignée, poussa de toutes ses forces, faillit se démonter l'épaule, laissa échapper une bordée d'injures bien sonores, repéra enfin le panneau "FERMÉ POUR RÉNOVATIONS" et reprit la direction des bureaux avec une démarche nettement moins enjouée.
Il lui fallait un café. Voire plus comme trois. Là tout de suite.
Ou bien un punching ball.
Mais un café serait probablement d'une plus grande utilité.
Son œil fut attiré par des couleurs vives sur sa droite, tranchant nettement avec son humeur orageuse. Sur une devanture avenante, des lettres rédigées dans une écriture manuscrite formaient les mots "The Greatest Cake".
Intéressant. Leur café serait peut-être meilleur que celui du FBI...
Oh, quelle blague. Évidemment qu'il devait être meilleur, on ne pouvait physiquement pas faire plus abominable.
Sur un coup de tête, il poussa la porte de la boulangerie.
***
Quelques instants plus tard, Peter Burke put s'attabler dans un coin calme, autour d'un café dont les arômes régalaient déjà ses narines et d'une part de tarte aux fruits rouges. Spécialité du chef, avait ponctué la jeune serveuse en lui rendant la monnaie avec un grand sourire. Et ma foi, il était bien le dernier à pouvoir juger de pâtisserie (il pouvait facilement imaginer El hocher vivement la tête d'assentiment) mais même lui était capable de reconnaître les talents dudit chef — cette gelée était tout bonnement délicieuse !
Un coup d'œil à sa montre lui confirma qu'il restait encore une quinzaine de minutes avant la fin de sa pause. Tout en sirotant ce fameux café aux saveurs italiennes, il en profita donc pour observer, en silence, les gens qui allaient et venaient sans se soucier du reste du monde. La serveuse de tout à l'heure bavardait joyeusement avec une brunette, probablement sa collègue, et partait de temps à autres dans un rire cristallin qui faisait se retourner toutes les têtes, avant de se reprendre et de baisser les yeux d'un air mortifié. Son interlocutrice souriait à chaque fois, l'air presque mystique, comme si elle était la détentrice d'un secret qui rendait toute la situation encore plus cocasse. À l'autre bout de la boulangerie, un homme feuilletait le quotidien, un chapeau noir posé avec élégance sur son crâne.
Peter n'avait jamais rien compris aux chapeaux. Ou bien les chapeaux ne le comprenaient pas. Comment était-il possible de porter ces choses sans friser le ridicule ?
Trop vite, les aiguilles tournèrent et il s'autorisa un bref soupir. Pas de temps à perdre. Il avait un escroc-slash-meurtrier à coincer. En saluant les occupants, il se promit de revenir une prochaine fois. Ce café torréfié à l'italienne était à tomber.
Et il tint parole.
Seulement deux jours plus tard, il introduisit Diana et Jones à l'endroit qui finirent rapidement par admettre que malgré leurs réserves initiales — ne vous méprenez pas boss, mais vous savez que vous êtes réputé pour vos talents d'enquêteur, pas vos appréciations culinaires — ça valait le détour. Le personnel était très agréable et l'ambiance chaleureuse, avec ces appliques murales qui dégageaient une lueur tamisée et les multiples tableaux et affiches de films qui tapissaient les murs. Tout un tas de classiques y passaient : entre autres, The Great Escape pour des raisons évidentes, Catch Me If You Can, plusieurs James Bond, Titanic et... cinq affiches d'un certain film du nom de Tiles of Fire qui semblaient un peu sortir de nulle part, pour être honnête.
C'est ainsi qu'en l'espace de quelques semaines, une bonne partie des agents de la division des Col Blancs se retrouvaient hebdomadairement autour d'un café voir plus si affinités, souvent pour se donner des forces pendant une affaire tenace, profitant d'un petit moment hors du temps (et des avantages fidélité fort appréciables — cadeau du patron, avait un jour dit Fiona, que Peter découvrit par la suite être le prénom de la serveuse au rire strident.)
C'était au petit matin d'une magnifique journée que, sans que Peter ne le sache, sa vie allait prendre un tournant pour le moins singulier. Le soleil brûlant faisait vibrer la ville d'une ambiance estivale alors que l'on était encore qu'aux débuts du mois de mai, pas un nuage ne cachait ce ciel clair d'un bleu immaculé, une atmosphère chantante régnait dans l'air alors que des artistes de rue jouaient guitare, trompette, violon, sans se décourager devant le manque flagrant de réactions des passants. Mais ce n'était pas étonnant : les New-yorkais étaient des New-yorkais, et Peter Burke était d'une humeur massacrante. En bref, rien de bien inhabituel.
Toute cette affaire du Hollandais lui montait à la tête, et les ignorants qu'on lui avait collés n'aidaient en rien. Lorsque Diana le rejoignit dans les locaux du Greatest Cake avec deux larges tasses de cappuccinos dans les mains, ses yeux ronds prouvèrent qu'elle n'avait pas manqué le nuage noir imaginaire qui grondait au-dessus de la tête de son supérieur. Et, comme elle s'y attendait, Peter était trop accaparé par toute cette histoire pour mettre son cerveau en pause, alors il ne tarda pas à s'élancer avec elle dans une conversation animée sur la possible identité de leur homme.
Au moment de partir, en ayant l'impression de ne pas avoir fait un seul pas dans la bonne direction, l'esprit fatigué de Peter s'arrêta sur un détail. Il n'avait pas réalisé que les serviettes en papier de la boulangerie portaient des inscriptions...
Son front se plissa si fort qu'il vieillit de 10 ans.
Clairement rédigés à la main avec un stylo bic, ces mots qu'il lut et relut une bonne dizaine de fois se détachaient noir sur blanc :
"Cette chose qui vous turlupine, c'est un fil de sécurité pour des billets de 100 dollars canadien pas encore en circulation."
Et c'est tout. Rien d'autre.
Comme s'il était absolument normal de noter ce genre de chose sur une serviette.
Cela dit, les normes de normalité de New York n'étaient pas normales.
La main de Peter se leva automatiquement pour lui pincer l'arrête du nez.
- Okay, qui a mis ça là ?
Il brandit la serviette à la vue de tous. Son regard autoritaire s'arrêtait sur chaque occupant de la pièce. Personne ne se manifesta, et la tension augmenta alors que sa patience, elle, diminuait.
- Est-ce que quelqu'un a vu qui a déposé ça sur la table ? Hein ? Quelqu'un ?!
Les seules réponses qu'il reçut furent des haussements d'épaules vagues et quelques grognements d'un groupe d'amis pour lui reprocher d'avoir haussé la voix. Diana, elle, tentait de masquer un sourire en coin.
Il soupira.
Parfois, il avait besoin de se rappeler qu'il avait signé pour des journées folles en décidant de devenir un agent du FBI.
- Fiona ? héla-t-il en se tournant vers la concernée. Pourrions-nous nous entretenir avec le propriétaire s'il-vous-plaît ?
Peter avait beaucoup entendu parler du susnommé, et toujours accompagné d'adjectifs mélioratifs. Mais il ne l'avait encore jamais rencontré en personne.
C'était un homme plutôt discret, à ce qu'on disait. Avec un don pour se faufiler sans être aperçu et une parfaite maîtrise de huit langues — au bas mot — alimentant tout un tas d'histoires mystérieuses à son sujet. Mais il avait toujours un sourire ou une salutation sincère à offrir, et se souciait sincèrement du bien-être de ses employés. Il s'était présenté à l'improviste il y a plusieurs années, alors que la boulangerie menaçait de couler.
Il n'était plus jamais reparti. Visiblement charmé, les papiers de vente avaient été signés le jour même. Il avait gardé la plupart des employés d'origine, mais lui-même donnait un coup de main en cuisine lorsqu'il manquait de personnel. Le mot circulait que sa tarte au citron meringuée devrait être illégale.
- M. Moreau ? Oui, je vais voir s'il est là.
La jeune serveuse ne s'absenta que quelques secondes avant de revenir, toujours sans se départir de son éternel sourire.
- Il est dans son bureau, c'est la deuxième porte à droite.
Ledit M. Victor Moreau, comme Peter et Diana le constatèrent rapidement, était effectivement un homme charmant.
Presque trop charmant.
Dès lors qu'ils pénétrèrent dans son bureau, il afficha un visage rayonnant, pas le moins du monde perturbé par deux agents du FBI sortant de nulle part, et se mit aussitôt à leur entière disposition quand Peter demanda à visionner la caméra de surveillance qu'il avait repérée plus tôt.
Pendant que M. Moreau cherchait à mettre la main sur les enregistrements, Peter en profita pour laisser vagabonder son regard l'air de rien. Le propriétaire avait clairement un sens du style indéniable, parfaitement raccord avec la façon dont sa boulangerie était décorée avec goût. De son costume de qualité sans le moindre pli à son bureau sobre mais classe, en passant par les tableaux magistraux qui ornaient les murs. Splendides imitations, d'ailleurs. Cette copie d'un Matisse avait tout particulièrement bien réussi à reproduire les émotions de l'oeuvre originale, songea Peter.
L'homme lui-même était vaguement familier, comme l'une de ces personnes que l'on voit à la télévision ou que l'on croise dans la rue et dont le visage, pour une quelconque raison — peut-être ces yeux bleus perçants qui semblaient pouvoir lire à travers l'âme — reste longtemps gravé dans la mémoire. Pourtant, Peter avait beau fouiller dans la sienne pour essayer de comprendre où il aurait bien pu le rencontrer (est-ce qu'une boulangerie avait fait l'objet d'une enquête de fraude ces dernières années ?..) mais il était incapable de remettre l'homme blond et sa subtile barbe de trois jours.
- Voici la bande. Vous pouvez la visionnez ici si vous préférez, offrit ce dernier lorsqu'il revint.
Et était-ce vraiment un éclat d'amusement que Peter entrevoyait dans les yeux chaleureux de son interlocuteur ?
Non, ce devait être la fatigue qui parlait.
- Oui, merci.
Évidemment, qui que ce soit derrière le mystérieux mot était passé dans l'angle mort de la caméra et évidemment, il n'avait laissé aucune trace derrière lui. Peter contint avec peine un geste de frustration. Fort heureusement, car il aurait bien failli faire tomber un petit buste en marbre qui trônait fièrement sur le bureau de leur hôte. Ça semblait être un philosophe. Peut-être Aristote...
Concentre-toi Peter.
- À tout hasard, vous n'auriez pas aperçu quelque chose... de suspect ? Ou d'inhabituel ?
- Je quitte mon bureau de temps à autre pour voir comment vont les choses au salon, mais non, rien ne m'a sauté aux yeux.
- Bon, tant pis. Merci quand même pour votre temps.
- Aucun problème, rassura-t-il. Navré de ne pas pouvoir être d'une plus grande aide. Si vous avez besoin de quoi que ce soit d'autre...
Sur un hochement de tête en chœur de Peter et Diana, ils s'apprêtèrent à prendre congé, l'agent voyant déjà sa soirée tranquille avec sa femme partir en fumée. Peut-être pourrait-il se rattraper le lendemain matin avec un bon petit-déjeuner en tête-à-tête ? Non, pas possible, El devait s'occuper du lancement d'une grande expo d'art...
- Attendez !
Peter fit volte-face. M. Moreau le fixait, avec une intensité presque... déconcertante. Et toujours ce fichu sourire qui lui donnait l'impression qu'il se marrait.
Mais ce n'était probablement que son imagination qui lui jouait des tours.
- Oui ?
Un soupçon d'espoir se permit d'éclater dans la poitrine de l'agent du FBI. Peut-être venait-il de souvenait-il d'un petit détail de taille qui l'aiderait à boucler son enquête plus rapidement ?..
- N'hésitez pas à prendre une petite gâterie avant de partir. Cadeau de la maison.
Oh. Ce n'était pas ce qu'il espérait, mais il n'allait jamais dire non à un dessert gratuit.
Il le remercia une dernière fois et passa la porte mais, se fiant à sa petite voix intérieure, ne put s'empêcher de jeter un dernier coup d'œil.
Effleurant énigmatiquement le buste grisâtre — c'était Socrate, Peter s'en rappelait maintenant ! — Victor Moreau souriait comme s'il avait gagné à la loterie.
***
Comme le dit le proverbe, le temps file et n'attend personne, et bientôt la chaleur de l'été s'en allait pour laisser place à l'automne, rude et froid, qui prit ses marques en un rien de temps.
L'enquête sur le Hollandais dut s'arrêter sans que le FBI n'ait pu le coincer — mais au moins son petit projet avec les obligations espagnoles était tombé à l'eau — et Peter finit par oublier le petit incident au Greatest Cake.
Le responsable, lui, n'oublia point.
C'est ainsi qu'environ deux mois plus tard, alors qu'Elizabeth était allée sur place pour commander une centaine de muffins au chocolat pour une réception, elle tomba sur un post-it jaune vif qui trainait là, au beau milieu des délicieuses pâtisserie. À peine l'eut-elle lu qu'elle posa avec fracas le plateau et empoigna son téléphone pour appeler son mari.
Le lendemain, il mettait les menottes aux poignets de Curtis Hagen avec une satisfaction non simulée, quoique... un poil douce-amère.
Deux semaines après, il trouva un reçu de carte bancaire griffonné sous sa tasse. Grâce à quoi, il fit un pas de géant dans leur dernière affaire de fraude hypothécaire.
Quatre jours plus tard, il manqua de s'étouffer sur un autre papier. Et pour quelle raison ? Tout simplement parce qu'il se trouvait en plein cœur de son scone. À ce stade, sans surprise aucune l'intrus répondait directement à une question qu'il avait soulevé à haute voix pas même quinze minutes auparavant. Pendant les six heures suivantes, il essaya tant bien que mal de comprendre comment on avait bien pu réussir à le glisser là et n'obtint en réponse qu'un mal de tête monumental. À part avec un sourire désolé et quelques paroles d'encouragement, Fiona et M. Moreau ne lui furent d'aucune aide dans sa recherche.
La semaine suivante, une enveloppe fut glissée dans le portefeuille de Peter après son passage à la boulangerie. Dans une poche fermée du portefeuille de Peter. Alors qu'il ne l'avait pas sorti de sa veste un seul instant, puisque Jones avait régalé ce jour-là. Ce qui voulait forcément dire que l'inconnu derrière toute cette mascarade avait subtilisé son portefeuille et le lui avait rendu, sans qu'il n'en ait la moindre idée.
Après tout cela, Peter n'était plus si rassuré à l'idée de venir à la boulangerie.
Mais leurs cafés restaient 1. inégalables et 2. pas chers. Alors il y retourna.
Ou du moins, c'est la raison qu'il donna à El lorsqu'elle lui demanda pourquoi il ne pouvait pas tout simplement trouver un autre endroit où acheter son café quotidien.
"Qui tu cherches à convaincre là ?"
Il avait toujours eu une femme merveilleusement perspicace.
Au bout du sixième message qu'il trouva au fond de sa boîte aux lettres — sa boîte aux lettres !! il n'y avait évidemment aucun cachet sur le bout de papier froissé, donc le coupable était venu jusqu'à chez lui, pour le mettre dans sa boîte aux lettres — Peter craqua.
À chaque fois, sans exception, la calligraphie différait, donc il demanda à des professionnels d'examiner l'écriture, presque avec regret alors qu'il abandonnait ces pièces à conviction. Ces messages lui avaient été transmis à lui, et lui seul. Leur contenu semblait presque... privé. Toujours est-il que tous les spécialistes, unanimement, affirmèrent qu'aucun mot ne provenait de la même personne.
Les faits parlaient donc d'eux-mêmes. Bien.
Alors pourquoi son instinct lui criait-il l'inverse ?
Et avant même que Peter Burke ne s'en rende compte, ces petites interactions unilatérales et non désirées, ne dis pas n'importe quoi Diana, étaient passées de quelque chose qu'il redoutait, à quelque chose qu'il se surprenait à attendre avec une impatience à peine dissimulée.
Lorsqu'il s'en rendit compte... il pila net dans le hall du 21e étage du FBI, les yeux ronds comme des soucoupes, cible des regards intrigués de ses collègues dont les chuchotements amusés résonnaient jusque dans ses tympans.
Oh, seigneur.
Il était définitivement, complètement foutu.
Pour tout faire sauf affronter la réalité, il se lança corps et âme dans une enquête visant à résoudre ce mystère. Interrogatoires officieux, caméras, recherche d'antécédents, tout y passa. Du moins, tout ce qu'il pouvait légalement accomplir. Car le pire, c'est que son correspondant n'avait en soi commis aucun crime. (Faire tourner en bourrique un agent du FBI n'en était pas un, apparemment.) Par conséquent, pas de mandat, ni d'enquête par les chemins officiels.
Il fut totalement pris de court donc, lorsque subitement, les messages s'arrêtèrent.
Les premiers jours, il ne s'étonna pas tant que ça. Les messages n'affluaient pas quotidiennement, après tout. Mais lorsqu'une semaine s'écoula sans le moindre signe de son indic non officiel, puis deux... il commença à se douter de quelque chose.
Et s'inquiéta. Peu importe à quel point il chercha à le démentir.
(- Arrête de dire n'importe quoi El, je ne suis pas inquiet.
- C'est pour ça que tu fais la tête depuis trois jours, alors que tu viens de boucler l'affaire de blanchiment d'argent du siècle ?
- Je ne vois pas le rapport.)
Bref, tout le monde savait comment était Peter lorsqu'il était inquiet, même l'agent Blake pouvait le dire.
Si Peter avait fait plus attention aux ragots qu'échangeaient Fiona et sa collègue, peut-être aurait-il pu entendre dès le premier jour que le patron de la boulangerie avait pris à la dernière minute plusieurs semaines de congé — pourquoi, elles n'en avaient pas la moindre idée, ce que faisait le patron ne les regardait pas, après tout. Mais Peter était un homme courtois et ne se serait jamais permis d'écouter les bavardages privés et sempiternels de deux jeunes femmes. Par acquit de conscience. Et d'instinct de conservation.
Ainsi, plus de quinze jours passèrent avant qu'il n'eut vent des nouvelles, par l'intermédiaire du copropriétaire.
Lors de son enquête officieuse, il était tombé à plusieurs reprises sur le nom de Dante Haversham, c'était cependant la première fois qu'il pouvait mettre un visage sur le nom. Et bien que surpris, il ne pouvait pas dire qu'il était déçu. Quel drôle de personnage.
Pour sûr, il ne s'attendait pas à ce que le comptable et sous-chef pâtissier de l'établissement soit cet homme chauve avec une bien trop grande dose d'imagination contenue dans un si petit corps, mais ses propos suspicieux eurent au moins le mérite de combler la curiosité sans fin de l'agent du FBI. Non pas qu'il n'admettrait jamais écouter aux portes, évidemment. Mais, il est vrai qu'hypothétiquement parlant, s'il avait avisé le bonhomme recevoir un appel avant de filer dans le bureau du boss et de s'enfermer à double tour, ses instincts de détective qui ne s'éteignaient jamais auraient pu — toujours de manière absolument hypothétique — le pousser à se faufiler dans l'arrière-boutique afin de saisir les mots prononcés avec un air de panique à peine dissimulé.
- ...vas bien ?... sang... inquiet... où ?... tu es fou... non– très bien mais... comme disait Thomas Jeffers– pas confiance... d'accord.
La porte des toilettes se ferma à la seconde même où Haversham passait la tête dans l'entrebâillement de celle du bureau, la mine soupçonneuse. À son insu, Peter Burke faisait de même réfugié au fond des toilettes, les yeux plissés dans un mélange d'inquiétude et de satisfaction jubilatoire. Il venait de trouver sa prochaine cible.
Malheureusement, la vie continuait impitoyablement son cours sans l'attendre et il se retrouva soudainement à crouler sous de nouveaux dossiers de fraude et d'arnaque en tout genre qui occupèrent toutes ses journées. Trois semaines défilèrent ainsi avant qu'il ne remette les pieds dans The Greatest Cake, avec une demi-douzaine de ses collègues pour fêter leur dernière réussite — à la mention de leur destination, même Hughes s'était ramené.
Et les petits papiers recommencèrent à arriver de toute part. Au plus grand agacement de Peter qui, malgré la quantité de précaution qu'il prenait, ne parvenait jamais à coincer le fautif sur le fait. Cela dit, il était aussi possible que son instinct ne soit pas si infaillible qu'il ne le pensait et qu'il avait affaire à plusieurs individus.
Ironiquement, c'est grâce aux propos fuligineux de l'énigmatique Haversham que Peter eut enfin l'Idée de génie, avec un grand I.
(Non pas qu'il alla s'imaginer que la boulangerie était hantée par un fantôme, évidemment pas.)
Non, c'était une idée toute bête vraiment, si simple qu'il se vilipenda mentalement pour ne pas y avoir pensé plus tôt.
Il allait devancer ce type qui se croyait si malin.
Un petit matin, il se leva une heure plus tôt pour bien prendre le temps de tout planifier. Un Satchmo suppliant à ses côtés (non, je ne te sors pas à 5h du mat'), il prépara son propre petit papier, sur lequel il inscrivit soigneusement : "Vous avez vraiment si peur de m'affronter en face ? Vous me décevez." Puis il l'inséra délicatement dans son portefeuille, en prenant bien soin de ne pas le froisser.
Les heures défilèrent, lentement, et lorsque le soleil apparut bien haut dans le ciel, il alla déjeuner à la boulangerie. Il commanda un café italien accompagné d'un pain au chocolat, but chaque gorgée de sa boisson avec délice, dégusta sa viennoiserie en mettant des miettes partout. Enfin, il fit mine d'avoir faim pour un dernier en-cas, comme à l'improviste, et quitta sa chaise pour faire la queue derrière le comptoir.
Il ne se retourna surtout pas pour vérifier, mais il savait parfaitement que son portefeuille était bien en vu, posé sagement sur la table basse.
Si le coupable l'observait en cet instant même, il ne laisserait pas passer une occasion pareille. Et Peter pourrait enfin le prendre en flagrant délit.
Des rafales de vent sifflaient bruyamment dans les rues de New York en cette froide matinée de novembre, et bon nombre de passants étaient venus se réfugier dans l'établissement. Il devait bien ouvrir l'œil.
Quelqu'un s'approcha soudainement de sa place, la tête baissée. Peter plissa les yeux. Homme roux, environ la cinquantaine — hm, il ne l'aurait pas imaginé si vieux — lunettes rondes, courte moustache... Une bouffée de fierté montait déjà en lui. Il était si proche. Il se voyait déjà passer les menottes à ce type qui se croyait si malin, tout en lui récitant ses droits avec délectation, et...
Et l'homme continua son chemin sans même passer à moins de cinquante centimètres du portefeuille.
...Zut.
- Excusez-moi ? Auriez-vous vu un chapeau traîner par hasard ?
Ravalant sa frustration, Peter orienta son regard vers la femme à l'allure chic qui venait de l'interpeler.
- Un chapeau ? Non, désolée.
La dame parut sincèrement peinée.
- Il appartenait à mon défunt mari, Byron. Je ne voudrais surtout pas le perdre, vous comprenez.
À quoi Peter offrit simplement un hochement de tête machinal et un sourire amical, ses yeux fuyants trahissant la qualité de son investissement dans la conversation.
Au bout de plusieurs secondes infiniment longues à son goût, l'élégante femme lui souhaita finalement une bonne journée puis s'en alla. Enfin. Aussitôt il reporta son attention sur son portefeuille.
Ou plus exactement, sur l'absence de celui-ci.
C'est pas vrai.
Mortifié, il bafouilla de plates excuses à Fiona pour s'excuser de ne pas pouvoir payer et promis de revenir plus tard afin d'y remédier. Toujours aussi gentille qu'à son habitude, elle le rassura en lui disant qu'il n'y avait aucun problème — il était un habitué de la maison, après tout — mais il nota tout de même un certain amusement dans ses iris. L'ironie de la situation ne lui échappait pas non plus. Un agent du FBI qui se faisait détrousser, ça n'était pas franchement glorieux...
C'est donc avec une mine de six pieds de longs et un regard noir en direction des stagiaires curieux qu'il retourna aux locaux du FBI.
Les effluves de café italien attaquèrent ses narines à peine eut-il ouvert la porte de son bureau.
Et juste à côté de la tasse, devinez ce qui l'attendait patiemment ?
Son portefeuille.
Il aurait dû la voir venir, celle-là.
- Tout va bien boss ?
Son regard suivit celui de Diana, qui venait d'entrer, jusqu'à ses propres poings serrés empreints de frustration. Il ravala les injures qui ne demandaient qu'à s'écouler comme un torrent déchaîné.
- Yup.
- Vous êtes sûr ?
- Yup.
Peter ne manqua pas la façon dont elle ferma délicatement la porte en partant.
Il se pinça l'arrête du nez.
Bon, qu'avons-nous ici...
À l'intérieur du portefeuille, le soupir exaspéré du propriétaire trouva l'intégralité de son contenu original — carte bancaire, monnaie, papiers d'identité etc — avec un petit... cadeau, en prime :
"J'aime garder une aura de mystère autour de moi. :)
Au fait, les papiers d'identité de votre témoin sont des faux. Mais libre à vous de faire ce que vous souhaitez de cette information..."
Seigneur, comme il haïssait cette audace qui criait le style Neal Caffrey. (Non Peter, tu sais que c'est faux...) Ça lui rappelait les repas gastronomiques qu'il avait fait livrer à la camionnette de surveillance lors de soirées longues, ennuyantes et interminablement longues et ennuyantes... Ou encore les cartes d'anniversaire de mariage qu'il recevait chaque année, sans faute. S'il n'était pas convaincu que l'escroc extraordinaire était définitivement mort et enterré six pieds sous terre de la même manière que 2+2=4, il aurait pu jurer avoir affaire à un revenant.
Mais c'était impossible.
...
Pas vrai.
Évidemment que c'est impossible Peter, qu'est-ce que tu vas t'imaginer là.
Pouah, et le voilà qui commençait à perdre la tête.
Il lui fallait vraiment ce café avant qu'il ne se mette à avoir des visions fantomatiques.
***
On avait beau être un agent du FBI depuis des dizaines d'années, être mis en joue n'était jamais une expérience agréable.
Peter Burke pouvait le confirmer.
Mais avant de se lancer dans tout un embrouillamini de suppositions erronées, récapitulons depuis le début.
Prenez Don McErlean. Cambrioleur de renom, d'une hauteur d'un mètre quatre-vingt quinze et généralement d'une tête de six pieds de long, parlant avec un épais accent irlandais et haïssant toute forme d'institution gouvernementale. Il était entré dans la cour des grands l'année passée, depuis qu'il avait eu sa photo en première page pour le vol d'un Matisse au Met (au Met ! En l'apprenant, Peter avait d'abord eu un moment de faiblesse, impressionné par ce que l'on pouvait au choix qualifier d'audace ou de cupidité sans limites, avant de découvrir que le gars avait abattu deux gardiens pour commettre cet exploit. Après cela, il avait vite reconsidéré son point de vue sur le sujet.)
Bref, vous voyez le tableau ? (pas le Matisse) Bien.
Maintenant, ce cher Don n'était pas très riche — seulement quelques millions dans son compte en banque — et désormais le bruit courait qu'il prévoyait cette fois-ci de frapper lors de l'inauguration d'une nouvelle galerie célèbre. L'organisatrice n'en était pas ravie, c'est le moins qu'on puisse dire (la pauvre femme avait piqué une crise de nerf terrible dans son bureau, d'après les potins qui circulaient entre employés.) Étant donné la valeur de certaines des œuvres exhibées là, la prudence était de mise. La galerie avait demandé l'aide du FBI, et c'est ainsi que Peter s'était retrouvé sur l'affaire. Il était aux anges.
Il faut bien comprendre. Même après des années à travailler dans la division des Cols Blanc, Peter n'arrivait toujours pas à comprendre comment un bout de papier colorié pouvait s'attirer tant de zéros. Ou comment certaines personnes étaient prêtes à payer tant de zéros. Ou ne pas payer. Selon les individus. Mais c'est encore une autre histoire.
Néanmoins, le vol restait du vol. Et Peter se ferait un plaisir de mettre les menottes aux mains de ce voleur-là. Un meurtrier de moins en liberté était toujours une bonne chose.
Après un début quelque peu houleux dans l'enquête, le FBI eut vent que McErlean cherchait un nouveau gars dans son équipe (apparemment, il avait eu des différents avec un ancien associé). Voyant que personne d'autre n'était particulièrement chaud pour aller sous couverture, Peter se proposa gentiment (sous-entendu ici : ses agents se liguèrent contre lui pour le faire capituler.)
Ils eurent quelques difficultés mineures à le faire embaucher par McErlean, mais tout finit par se goupiller comme prévu et bientôt Peter, ou plus exactement Carlton Leed, faisait presque partie de la famille. À l'exception près qu'il se faisait fouiller pratiquement en entrant dans chaque pièce, que le flingue que McErlean gardait constamment à la hanche lui rappelait de ne pas faire de faux pas, et qu'il était sous surveillance 24h/24, 7j/7, le forçant à prendre un appartement miteux à l'autre bout de la ville pour garder les apparences. Aucun contact, donc, que ce soit à Elizabeth ou même au FBI, exception faite des informations qu'il leur transmettait chaque soir selon un protocole très strict.
Peter était loin de pouvoir prétendre être un voleur professionnel, mais il n'en aurait pas besoin. Tout ce qu'il fallait, c'était des preuves des sombres projets de McErlean.
Et pour cela, il ne possédait qu'un petit stylo enregistreur.
Pas de pression.
McErlean était un homme prudent — trop prudent, il y avait une raison pour laquelle il n'était toujours pas derrière les barreaux. Il était hors de question de porter une oreillette, à moins que Peter n'ait des tendances suicidaires.
Ainsi, jusqu'à présent, à part quelques fois où il avait tout juste échappé la catastrophe, Carlton Leed s'en était plutôt bien sorti.
Et puis le bras droit de McErlean eut besoin d'un stylo, et les choses dérapèrent en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. (Ce n'était même pas pour écrire avec, en plus.)
Ce qui amenait à la présente situation, avec un flingue collé contre sa tempe, sous le regard noir d'un Irlandais très remonté.
Oui, Peter avait connu mieux.
- C'est quoi, ça ?
La voix tranchante de McErlean avait de quoi faire frissonner, mais Peter ne pipa mot. Pas nécessairement par peur, ou bien par courage. Non, c'était surtout car son cerveau carburait pour trouver une excuse qui ne le ferait pas quitter les lieux dans une boîte.
Sauf que l'homme en face de lui n'était pas franchement connu pour sa patience envers l'espèce humaine, alors Peter avait plutôt intérêt à se dépêcher.
- T'es pas bien bavard dis donc. Qui t'as envoyé ? Qui ?! Parle.
Peter sentait déjà le coup de point venir, droit dans son thorax. Il serra les dents. Ça n'allait pas être agréable. Et puis...
- Moi.
Silence.
Tout le monde fit volte-face. La voix qui venait de rompre la tension était ferme, assurée, retentissante de charisme rien qu'avec un seul petit mot.
Pour Peter, elle était avant tout reconnaissable entre mille.
- Tabernackle. C'est quoi cette embrouille ?
Peter ne connaissait aucun type du nom de Tabernackle ; en revanche, il était positivement sûr que l'expression audacieuse et un tantinet suffisante de l'homme qui venait d'apparaître dans la pièce était celle signature de Victor Moreau.
Et ce fut sur ce dernier point que son esprit cessa de fonctionner.
D'une manière réaliste, il aurait plutôt dû se demander pourquoi l'homme prétendait avoir embauché Peter, alors que c'était clairement faux, il était bien placé pour le savoir. Mais non, la seule pensée qui montait jusqu'à son esprit était qu'est-ce qu'un boulanger fout au beau milieu d'une réunion de voleurs ?
Ledit boulanger n'attendit pas que Peter se soit remis de sa léthargie pour répondre à l'Irlandais, de ce même ton inébranlable, malgré un revolver pointé droit vers son cœur.
- On a monté ce coup ensemble, tu sais. Alors ça m'a fait vraiment de la peine quand j'ai découvert que tu prévoyais de me saboter et de t'enfuir avec ma part du magot. J'ai donc payé Leed pour qu'il t'espionne et me fasse un rapport. Ne passe pas ta colère sur le pauvre gars, le salaire que je lui ai donné était assez convaincant.
Les yeux de McErlean voyageaient entre Moreau — Tabernackle ? — et Peter, légèrement vacillants. Il ne semblait pas préparé à ce retournement de situation.
Et il n'était pas le seul, pensait l'agent du FBI.
Même les autres voleurs de la bande (ils étaient cinq, plus les deux bras droits du chef) ne cherchaient pas à cacher leur surprise. Ou bien essayaient et échouaient lamentablement.
Peter ne pouvait pas vraiment le leur reprocher. Lui-même était toujours en train d'assimiler le fait qu'apparemment, on l'avait grassement payé pour être un espion infiltré et il aurait bien aimé être au courant ! Même si d'accord, c'était techniquement vrai puisque le FBI le rémunérait pour faire exactement cela, mais Moreau n'était pas censé le savoir.
Théoriquement.
Pendant qu'il tentait de se calmer intérieurement et de se replonger dans la peau de Carlton Leed, l'Irlandais, lui, jura copieusement une ribambelle d'insultes dont Peter ignorait même l'existence.
- Est-ce vrai ? finit-il par articuler d'un ton calme, bien plus terrifiant que s'il avait crié, en regardant droit dans les yeux de Peter.
N'ayant aucune confiance en ses cordes vocales, il acquiesça. Il ne savait pas ce que manigançait Moreau, mais il semblait dans son intérêt de jouer le jeu.
McErlean maudit sous son souffle une fois de plus. Puis il fixa le blond d'un œil mauvais.
Oh oh.
Ça ne présageait rien de bon.
Malgré ses soupçons, Peter ne parvint pas à retenir un sursaut lorsque le premier coup de poing fit se plier en deux Moreau. Les secondes semblaient s'écouler plus lentement alors que l'Irlandais enchaînait coup après coup. Peter ne pouvait rien faire d'autre que regarder en silence, comme gelé sur place.
Finalement, la raclée cessa. Moreau cracha du sang.
Son attaquant recula, paraissant satisfait, et Peter songea à cet instant précis que le fait de ne plus jamais revoir Elizabeth était assez haut dans l'échelle des probabilités.
- Je pourrais vous tuer, ici et maintenant, cracha l'homme d'un ton hargneux.
Et il ne faisait aucun doute que l'envie le démangeait sérieusement.
- Tu pourrais, confirma le blond, haletant.
Peter le dévisagea comme s'il avait pris un coup de trop à la tête.
- ...Mais alors tu ne saurais jamais où j'ai caché le trésor.
Quoi ? Parce qu'en plus, il y avait un trésor dans tout ce bazar ?!
Et assez étrangement, l'argument semblait convaincant aux yeux de McErlean, qui souffla tel un dragon enragé.
- Enfermez-les, ordonna-t-il en pointant du menton Peter et Moreau. Je verrai quoi faire avec eux plus tard. Et assurez-vous qu'il ne puisse pas s'échapper.
Les deux armoires à glace de service s'en donnèrent à cœur joie. Peter allait avoir de jolis bleus le lendemain (en admettant qu'il survive jusque-là.) Il grimaça, les menottes avaient clairement été trop serrées exprès, mais n'osa pas se plaindre.
L'endroit où ils les conduisirent (comprendre ici : jetèrent sur le sol froid sans cérémonie) ressemblait un peu trop bien à une cellule au goût de l'agent infiltré. D'autant qu'il y avait des traces rougeâtres sur le sol. Du sang sombre, sec, vieux.
À part ça, pas un seul objet en vue, pas une seule fenêtre. Seuls des murs gris pour compagnie et une unique ampoule éclairant par intermittence.
McErlean s'était aménagé une cellule personnelle. Peter ne savait pas s'il devait en rire ou en pleurer.
Et la seconde suivante, il se retrouvait seul avec Moreau. Tabernackle. Peu importe. Celui-ci ne paraissait d'ailleurs pas en très bonne forme.
Il put ainsi prendre plus le temps d'observer l'homme qui avait menti pour le protéger. Car c'était clair pour Peter. Quoiqu'il soit en train de trafiquer dans la planque de l'Irlandais, Moreau n'avait aucune raison de révéler sa présence. Maintenant, s'il avait reconnu l'agent du FBI sous couverture et connaissait la haine de McErlean envers les forces de l'ordre... il aurait pu décider d'inventer une histoire à la volée pour les couvrir, le temps de trouver une meilleure solution.
Pas sûr que ça ait vraiment fonctionné en sa faveur, mais Peter était tout de même reconnaissant.
Restait la question de savoir pourquoi Moreau s'était retrouvé là. Et était-il possible que le patron de sa boulangerie préférée soit secrètement un criminel ?
En dévisageant le susnommé qui respirait lourdement, les yeux clos, il avait des sentiments assez mitigés sur la question. Il l'imaginait mal faire du mal à une mouche. D'autre part, son visage paraissait assez innocent pour arnaquer à peu près n'importe qui.
Mais l'heure n'était pas aux réflexions. Ils devaient sortir de ce trou, et vivants, merci bien, et puis Peter pourrait enfin rentrer à la maison, avec Elizabeth et Satchmo, et oublier tout cet imbroglio qui lui donnaient la migraine.
- Bon. Il faut qu'on trouve un moyen de sortir d'ici av– qu'est-ce vous foutez ?!
Pas le moins du monde perturbé par les complaintes de son compagnon de cellule, Victor Moreau venait de se relever avec une grâce dont Peter était franchement jaloux — l'homme venait de se faire battre et menotter tout de même ! — et massait maintenant tranquillement ses poignets nus, l'air de rien. En sifflant. Il sifflait, le bougre.
Peter cligna des yeux. Trois fois. Les menottes lâches sur le sol semblait le narguer.
- Comment... comment vous avez fait ça ?
- Comment vous, vous n'avez pas réussi à faire ça ? Ils ne vous enseignent pas ça à Quantico ?
- Si en fait, mais pas avec— peu importe, c'est hors de propos. Est-ce que vous pourriez, vous savez...
Moreau s'approcha de lui et en deux temps trois mouvements, Peter se retrouvait libre de ses mouvements. Il s'étira pleinement. Ça faisait du bien. Mais à chaque minute qui passait, il avait une question supplémentaire — au moins — et toujours aucune réponse à toutes les précédentes.
- Et maintenant ?
- Maintenant ? On se tire d’ici.
L'agent arqua un sourcil.
- Quelle idée brillante ! Mais comment exactement ?
Le blond le fixa. Imita le même mouvement de sourcil. Articula lentement, comme si Peter avait soudainement le QI d'une huître :
- Par la porte, Agent Burke.
Et encore ce satané sourire digne du Chat du Cheshire. Même ça, il l'avait pris de Neal Caffrey. Ils avaient d'ailleurs un peu la même tête, maintenant qu'il y pensait... Un parent, peut-être ? Personne ne savait rien sur la famille de Caffrey, de même que ses dix-huit premières années qu'il paraissait avoir passé dans un univers parallèle. Dire que dans un autre de ces univers hypothétique, l'escroc avait peut-être survécu à l'explosion... Quel dommage qu'un homme d'un si grand talent soit parti si tôt. S'il avait mis son esprit tranchant au service des forces de l'ordre, Peter était sûr qu'il aurait fait un carton.
Il observa attentivement Moreau sortir une épingle de nulle part — il n'arrivait même pas à être surpris — et commencer à manipuler la serrure. Ses gestes étaient confiants, teintés d'habitude. Oui, ça ne l'étonnerait pas qu'il soit de la même famille que Neal Caffrey.
Minute.
Moreau.
Comme dans Kate Moreau.
...
Et soudainement, il ne pouvait plus nier l'évidence.
C'est une blague.
- C'était toi...
Sa voix sortit dans un chuchotement rauque, comme venu d'outre tombe.
(En même temps, il venait effectivement de ressusciter quelqu'un de sa mémoire.)
- C'était toi... Pendant tout ce temps, tous ces petits messages glissés chacun d'une façon plus improbable qu'une autre, c'était toi !
Il en restait pantois de stupéfaction.
Quant à Moreau — Caffrey, c'était Neal Caffrey — il eut l'audace de sourire plus largement encore, cet idiot.
- Je plaide coupable.
Et comment Peter avait pu ne pas reconnaître cette expression signature plus tôt ?! Tout en lui criait Neal Caffrey. C'était douloureusement logique.
Dire qu'il se trouvait sous son nez tout ce temps. Pour sa défense, il fallait cependant avouer que le fait qu'il le croit sincèrement mort carbonisé n'ait pas aidé.
Oui, il y avait ça aussi.
Mais il aurait dû se douter qu'un faussaire aussi brillant que lui serait capable de falsifier autant de documents qu'il n'en faut pour se faire passer pour mort. Il l'avait d'ailleurs déjà fait avec le coup du requin, mais cette fois-là Peter avait pu reconnaître l'arnaque relativement facilement.
Et maintenant, le bonhomme possédait une boulangerie.
Quel dramatique.
- Alors... le truc de l'avion ? C'était du bluff ?
Ce fut très léger, rien de plus qu'un bref soubresaut de la paupière et une subtile contraction de la mâchoire, mais les yeux avisés de l'agent du FBI n'en manquèrent pas une miette.
- Non... pas exactement. Je n'étais en fait pas dans l'avion, ce qui est évident puisque je me tiens devant vous vivant selon toute vraisemblance, mais... l'explosion était bien réelle. Et pas planifiée. Du moins pas par moi.
Donc Kate était...
Oh. Bizarrement, ça expliquait en fait beaucoup de choses.
Mais il y restait au moins un détail qu'il voulait absolument éclaircir.
- Tu n'étais pourtant pas du genre à fréquenter des types comme McErlean...
- Oh bien sûr, je n'avais aucune intention de travailler réellement avec lui. Mais il avait quelque chose qui m'appartenait. Je voulais simplement le récupérer. C'est pour ça que j'étais dans les parages aujourd'hui.
- "Il avait quelque chose" ? Au passé ?
- Au passé.
Peter lâcha un ricanement.
- Je vois que t'as pas perdu la main. Minute... c'était donc toi qui as volé mon portefeuille ! Deux fois !!
- Hé, je te l'ai rendu ! souligna Caffrey, pas désolé le moins du monde.
- Heureusement pour toi.
- Je me sentais généreux.
Peter le fusilla du regard. Il s'apprêtait à poser d'autres questions — au diable leur situation pour le moins compromettante, il était atrocement curieux, d'accord — mais se stoppa net, la bouche ouverte comme un poisson rouge. Caffrey venait d'ouvrit la porte.
- Bon, je suppose que les questions attendront.
Et ils se glissèrent hors de la pièce.
***
Comme Neal s'y attendait, le reste du plan (toutefois assez sommaire, pour ne pas dire carrément inexistant) ne se déroula pas... tout à fait comme prévu.
Fichue loi de Murphy.
Il ne paniqua évidemment pas lorsque Peter reçu une balle dans la jambe. Bien évidemment.
Non, il resta calme, courtois, et fit preuve d'un sang froid remarquable qui permit de leur sauver la vie à tous les deux. Si Peter crut par la suite se souvenir vaguement avoir entendu quelqu'un s'affoler comme une petite fille, c'était probablement son esprit embrumé par la douleur qui l'avait imaginé.
Le principal, c'était qu'ils s'en étaient sortis vivants. Même si Peter n'avait aucune idée de comment il allait expliquer tout ça à Hughes.
Le lendemain matin, une fleur jaune en papier plié reposait sur la table de chevet de sa chambre d'hôpital lorsqu'il émergea du sommeil. Il préféra attendre quelques minutes qu'Elizabeth le laisse se reposer afin de s'en emparer. Le sourire aux lèvres, il déplia l'origami, lentement, avec une délicatesse presque solennelle.
Ses zygomatiques s'étirèrent encore plus alors qu'il lisait les mots apposés sur le papier kami, cette fois-ci, avec l'écriture qu'il savait être celle de Neal Caffrey par excellence : "Bon rétablissement ! :)"
Et dans un coin, il avait rajouté à la va-vite : "PS : Un petit quelque chose pour me faire pardonner..."
Peter haussa un sourcil et regarda autour de lui.
Sur le rebord de la fenêtre, un café l'attendait.
