Chapter Text
Les jours s’écoulaient avec la régularité mécanique du vaisseau.
Rien ne semblait changer, et pourtant, quelque chose, imperceptiblement, se déplaçait.
Le Serenity avançait lentement dans la bordure médiane, là où la Nouvelle République avait commencé à reconstruire ce que la guerre avait brisé.
Ils effectuaient de simples missions, Ben accompagnant Y/N, sans s'impliquer sans agir, pour inspecter des avant-postes, livrer du matériel médical, vérifier les signaux de détresse.
Un programme de Rédemption sans aucune gloire ni visibilité.
Et pour Ben, c’était peut-être mieux ainsi. Il ne voulait voir personne, n'interagir avec personne. Il comprenait l'isolement évoqué, Y/N ne tirait aucun bénéfice ou avancement, elle n'était qu'un simple rouage dans un grand mécanisme.
Une routine s'installait. Le matin, Y/N sortait du poste médical les cheveux encore en bataille, une tasse fumante entre les mains. Ben, déjà éveillé depuis des heures, méditait dans la salle de pilotage, dos tourné à la porte, face aux astres. Il entendait ses pas, le froissement de ses habits, ses chantonnements, le sifflement léger de la bouilloire. Chaque son s’imprimait dans son esprit comme une note dans une mélodie fragile. En se concentrant dessus, il parvenait à éteindre certaines voix intérieures, mais peu souvent.
Elle ne lui parlait pas toujours. Parfois, elle se contentait d’un bonjour poli, puis se plongeait dans des rapports ou conversait avec son droïde médical pour les chirurgies. D’autres fois, elle engageait la conversation, sans vraiment attendre de réponse. Elle parlait de certaines planètes qu’ils survolaient et qu'elle avait visité, expliquant leurs cultures, les étapes effectuées auprès des survivants qu’elle avait soignés. Sa voix emplissait l’espace — une chaleur diffuse dans le froid métallique. Il la laissait parler. Parce que ses mots couvraient le bruit intérieur de ses pensées. Parfois c'était elle qui le questionnait sur certaines planètes, leur éco-système, les animaux et les plantes et parfois même sur la nourriture. Ce qui était étrangement désarçonnant.
Un soir, elle s’assit face à lui dans leur pièce de vie, s'enveloppant dans la couverture moelleuse.
La lumière tamisée projetait des reflets dorés sur les parois.
Elle posa un datapad entre eux.
"— Leia m’a transmis ton dossier. Je commence à penser que le Sénat souhaite que je t'intègre plus dans mes rapports et moins de mes missions, mais puisque c'est elle qui a signé la demande j'imagine qu'elle attend également un démarrage.Elle veut qu’on commence à parler de tes choix et je pense que c'est un bon départ. "
Il fronça les sourcils.
"— Mes crimes, tu veux dire.
— Tes choix, répéta-t-elle doucement. Les mots sont importants."
Il détourna le regard.
"— Changer le mot ne change pas ce que j’ai fait.
— Non. Mais ça change la façon dont tu t’en souviens. Elle resta silencieuse un moment, le fixant.
Tu t’en veux, n’est-ce pas ?"
Il éclata d’un rire sec mais sa voix craqua.
— Chaque seconde", dit-il dans un soupir, presque contre sa volonté. Les mots semblaient sortir d'eux-même, comme profitant d'une opportunité pour fuir. "Même respirer me paraît être une faute, une erreur de jugement galactique.
— Alors pourquoi tu continues ?" répliqua-t-elle immédiatement, la question franche et sans détour. Presque brutale.
Il releva instantanément le regard pour fixer le regard de Y/N, qui le soutint sans sourciller, sans fuir.
Il sembla chercher à rassembler ses pensées mais haussa lentement les épaules.
"— Parce que je n’ai pas le courage d’en finir."
Elle ne répondit pas tout de suite.
Puis, d’une voix basse :
"— Parfois, survivre est déjà une forme de courage."
Il releva les yeux vers elle. Elle ne détournait toujours pas le regard. Elle fixait. Elle LE regardait.
Et dans ce silence, il sentit quelque chose vaciller — comme une fissure dans le mur qu’il avait érigé autour de lui.
Les cauchemars ne diminuaient pas, répétitions inlassables de sa mémoire. Le sabre rouge, la neige de Starkiller, la silhouette de Han s’effondrant dans le vide, snoke et son apprentissage, sa douleur physique, celle morale de devoir être plus, toujours plus mais jamais vraiment suffisant, le regard de haine et de peur de Luke....
Chaque fois qu’il se réveillait, la gorge nouée, il trouvait la lumière du couloir allumée. Y/N ne dormait presque jamais ou peut-être qu'elle sentait ses tourments et qu'il la réveillait leurs cabines étant à côté. Il eut honte de ses crises. Souvent, il essayait de se servir de la force et de la percevoir. Il se levait et s'arrêtait souvent devant la porte de sa cabinet, mais parfois elle sortait et allait lire dans le poste médical, bercée par le ronronnement des propulseurs.
Une nuit, il se leva et s’approcha sans bruit. Il entra pour la 1ère fois dans son poste médical.
Elle leva les yeux de son écran, surprise, mais pas effrayée.
"— Mauvais rêve ?" demanda-t-elle.
Il hocha la tête.
Elle lui tendit une tasse de tisane, sans un mot.
Le geste était simple, presque banal.
Mais la chaleur du liquide entre ses mains le ramena, pour un instant, dans un souvenir lointain : sa mère, lui préparant une infusion lorsqu’il était enfant.
Il ferma les yeux.
Et but lentement.
Avec le temps, la mécanique du Serenity devint une forme de respiration partagée.
Ben entretenait les circuits, Y/N faisant plus de dégâts que de réelles réparations, nettoyait les conduits, vérifiait les systèmes de navigation.
Sans qu’on le lui demande.
Y/N remarqua ces gestes sans rien dire.
Elle observait la façon dont il rangeait les outils avec une précision presque maniaque, comme s’il cherchait à remettre de l’ordre dans sa propre tête.
Il parlait peu, et encore moins de lui, mais lorsqu’il le faisait, ses mots étaient réfléchis, pesés, sincères.
Un jour, alors qu’elle s’efforçait de calibrer un scanner médical récalcitrant, il se pencha vers elle :
"— Tu inverses les polarités. C’est le câble rouge qu’il faut relier, pas le jaune."
Elle cligna des yeux.
"— Tu t’y connais en médecine maintenant ?
— Non, mais en énergie, oui.
" Elle sourit, amusée.
— Alors, tu veux m’aider ?
J'ai conscience d'être une vraie calamité ! J'ai vraiment une sacrée chance de ne rien avoir fait sauter jusqu'ici." A ces moments, le droïde médical émit quelques bips de contestation. "Ce n'était qu'un petit épisode sans incidence ! lui répliqua-t-elle les joues rosées.
Ben hésita, puis prit le câble. Leurs mains se frôlèrent à nouveau. Cette fois, il ne recula pas. Il fait la réparation et posa un regard intrigué sur Y/N qui le remercia, en essayant de lui soutirer de lui apprendre les bases.
Ce fut au lendemain d’un long vol vers le secteur Atral.
Y/N était épuisée, la tête lourde de données et de transmissions à traiter.
Elle a assurer le déchargement du matériel médical et l'installation d'un camps de fortune pendant toute la journée. Ben était resté à bord, n'arrivant pas encore à avoir l'énergie et la force de croiser d'autres personnes. Il se terrait et il le savait. Mais il n'arrivait pas à faire mieux.
Il la retrouva assoupie sur la console, une mèche de cheveux lui cachant le visage.
Ben la regarda un long moment, sans bouger.
Puis, lentement, il alla dans la petite cuisine du vaisseau. Il se souvenait du parfum qu’elle préférait : une infusion aux fleurs bleues qu’elle préparait chaque soir.
Sans trop réfléchir, il chercha les sachets, remplit la bouilloire, et laissa infuser.
L’odeur se répandit doucement dans la cabine. Il déposa la table proche d'elle pour son réveil et partit mais se réveilla, un peu désorientée, la tasse l’attendait devant elle.
Elle la prit machinalement et but une gorgée. Elle se tourna brusquement et leva les yeux vers lui, étonnée.
"— Tu as préparé ça ?
"
Il hocha la tête, maladroit. Pétrifié, comme s'il avait fait une bêtise, à l'instant où elle s'était éveillée.
"
— Je... me suis souvenu que tu aimais ça."
Elle resta un instant silencieuse, un sourire naissant au coin des lèvres.
"— Merci, Ben."
Il détourna le regard, gêné puis sortit rapidement du cockpit.
Mais au fond de lui, quelque chose se réchauffait. Une sensation ténue, presque oubliée . La certitude, fragile, qu’il pouvait encore faire du bien — même à travers un geste minuscule.
Cette nuit-là, il resta éveillé longtemps, observant les étoiles depuis le cockpit.
Leur éclat ne le blessait plus autant qu’avant.
A travers le couloir, il entendait la respiration paisible de Y/N endormie, elle avait encore laissé allumer.
Pour la première fois depuis des années, il sentit qu’il appartenait, même faiblement, à un espace partagé.
Pas un soldat.
Pas un monstre.
Juste lui, vivant, dans un vaisseau qui respirait, doucement, au rythme d’un autre cœur. Et ce fut suffisant, cette nuit-là, pour qu’il n'ait pas de cauchemars.
