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J'ai tant rêvé de toi

Summary:

Béatrice est la seule et unique personne au monde à s'être réveillée un jour avec la capacité de se téléporter à travers l'espace.
Et depuis que la planète entière a appris la nouvelle, son existence a radicalement changé : elle est passée d'une vie d'anonyme timide et renfermée, à celle d'une célébrité, ou plutôt de LA personnalité la plus connue sur Terre. Des milliards de personnes savent désormais qui elle est, comment elle vit, ce qu'elle fait. Et des centaines de gouvernements et d'organisations tentent de la recruter, ou bien de la manipuler...
Un jour, un incident au cours d'une émission de télévision à laquelle elle est invitée lui fait croiser la route d'Ava, une jeune actrice venue faire la promotion d'un étrange film à propos de nonnes qui combattent des démons...

Notes:

Je m'excuse d'avance pour d'éventuelles fautes d'orthographes qui vous feraient saigner des yeux ...

Chapter Text

Béatrice se réveillait tous les matins en observant ses mains. Quelque chose avait définitivement changé dans la couleur des veines qui les parcouraient. Elle avait la sensation que tout son pouvoir récemment acquis était concentré là, à la pointe de ses dix doigts.
Après deux bonnes minutes de bug intense, la jeune femme referma ses mains et quitta le lit de la chambre d'hôtel où elle résidait depuis quelques jours.
Elle passa un peignoir sur son corps nu, et s'approcha de l'immense baie vitrée qui offrait une vue à 180 degrés sur Manhattan. Elle observa les buildings alentours, et s'interrogea sur le temps qui lui restait avant de cesser d'être impressionnée par le luxe qui lui était offert partout où elle allait.
Béatrice supposait qu'au bout d'un an, peut-être deux, cela deviendrait une habitude. Elle se demanda alors si son attitude vis à vis des gens qu'elle côtoyait changerait aussi vite. Elle était sûre que cela arriverait : à force d'être servie, traitée différemment, comme une VIP à surprotéger. A force d'être manipulée par des personnes qui lui disaient que signer tel ou tel accord était dans son meilleur intérêt, à force de ne plus savoir qui croire, qui écouter, elle deviendrait forcément quelqu'un de froid, distant, et méfiant de tout ce qui l'entoure.

Cette dernière pensée la déprima profondément. Elle se souvint alors qu'elle avait rendez-vous avec la psychologue qui la suivait, ou plutôt qu'elle voyait en visio chaque semaine, car impossible pour un professionnel de santé de suivre le rythme effréné des déplacements de Béatrice.
La jeune femme s'approcha du bureau installé au milieu de l'immense suite et ouvrit un macbook pro auquel était relié un boîtier sensé sécuriser la connexion. Après avoir tapé un code puis apposé son index sur le clavier pour scan de son empreinte digitale, elle ouvrit une page pour démarrer le visio avec sa psy basée en Angleterre.

- Bonjour Béatrice, j'espère que vous êtes bien reposée ce matin, commença par lui dire le docteur Salvius.
- Bonjour Docteur, répondit Béatrice, je vais bien je vous rem..

La conversation fut interrompue par le bruit de quelqu'un qui toquait à la porte de la chambre.

- Excusez-moi un instant.., continua la jeune femme

Béatrice se leva pour rejoindre la porte, vérifia d'abord qui avait frappé en regardant par le judas, puis, constatant la présence d'un jeune homme en uniforme d'employé de room service, ouvrit.

 

- Bonjour Madame, commença poliment le garçon qui ne devait pas avoir plus de dix neuf ans, je vous apporte votre café et vos fruits comme vous l'avez demandé hier. Nous nous excusons d'ailleurs pour l'erreur sur le contenu de votre petit déjeuner. La direction tient à vous dire que cela ne se reproduira pas.

- Bonjour, ne vous excusez pas, je vous remercie pour le café et les fruits, répondit machinalement Béatrice, manifestement habituée à ce genre de manières.

La jeune femme adressa un petit sourire poli à l'employé, signe qu'il pouvait disposer, et en refermant doucement la porte, elle aperçut le regard étrange du jeune homme, juste un instant, une seconde, avant qu'il ne se retourne. Ce regard là elle le connaissait bien, car il était sur les visages d'absolument tous les gens qui la rencontraient pour la première fois : un mélange subtil d'étonnement, d'admiration, et de crainte.

Béatrice n'y pensa pas plus de quelques secondes, et retourna au bureau, le petit plateau du room service à la main. Elle s'excusa de nouveau auprès de sa psychologue, et avala une gorgée de café en l'écoutant démarrer la séance.

- Très bien Béatrice, commença le docteur Salvius, la dernière fois vous m'avez parlé de cauchemars récurrents et nous l'avons relié au stress provoqué par l'effort intense des exercices de téléportation du projet avec le gouvernement américain. Ou en êtes vous avec ces cauchemars ?
- Ils se sont beaucoup calmés, répondit distraitement Béatrice, nous avons fait une pause dans le programme, mon équipe a eu une discussion sérieuse avec la leur au sujet de ma santé...

Sur la vignette du visio, la psychologue afficha un visage plein d'empathie et d'inquiétude.

- Comment vous sentez vous, reprit-elle, après une expérience si intense ?
- Pour être tout à fait sincère docteur, répondit Béatrice, je me sens distante de la réalité. J'ai du mal à ressentir une quelconque émotion, même quand je suis sollicitée par les gens qui réussissent à m'approcher, cela ne me fait plus peur comme avant, cela ne me fait plus...rien.
- C'est tout à fait compréhensible, répondit Salvius, cela fait maintenant 6 mois que le monde sait pour vos capacités surnaturelles, vous vivez une célébrité à un stade que personne d'autre n'a jamais connu. Cela suppose une grande distanciation pour le supporter.

Béatrice acquiesça et participa vaguement au reste de la séance, par politesse, mais le cœur n'y était pas. Elle consulta ensuite l'agenda sur son téléphone, et constata sans surprise que chaque minute de sa vie était occupée par un événement que quelqu'un d'autre avait programmé pour elle.
Béatrice prit une profonde inspiration, une recommandation miraculeuse de sa psy pour lutter contre l'anxiété, et entreprit de s'habiller en tenue de sport pour commencer la journée par son entraînement quotidien (préconisation du gouvernement américain durant leur collaboration).
L'hôtel avait mis à disposition une salle de sport privative pour la jeune femme à l'horaire de son choix, afin d'être sûre qu'elle ne croise personne, et pour lui éviter la fatigue d'une téléportation dans une salle de son habitude.
Courir lui faisait du bien, elle pouvait déjà sentir une partie de la tension qui l'habitait en permanence quitter peu à peu son corps.

***

Après un heure d'exercice, elle remonta dans sa chambre pour une douche rapide. Béatrice constata alors que Lilith, son assistante personnelle et amie proche l'attendait déjà devant sa porte.

- Mieux dormi ? Lui lança-t-elle sans autre introduction.
- Une partie de la nuit, oui..., répondit Béatrice, le regard fuyant.
- Et l'autre partie ? Enchaîna Lilith, croyant déjà connaître la réponse.
- Un peu d'insomnie... Marmonna Béatrice. Alors, au lieu de me retourner sans fin dans mon lit, j'ai bougé un peu...
- Ben voyons, répondit Lilith visiblement agacée, et tentant en vain de cacher l'inquiétude dans sa voix. Tu t'es encore téléportée dans cet endroit... Tu sais que tu ne peux pas faire ça en pleine nuit Béatrice, qui plus est sans escorte ! Je crois que tu n'imagines pas la difficulté des négociations avec le gouvernement pour qu'ils acceptent de te retirer ta puce géolocalisée pendant cette pause dans le programme. S'ils apprennent que tu te mets en danger sans que ton équipe soit au courant, le deal pourrait être sérieusement compromis...

Béatrice lança à la jeune femme un regard coupable mais ne répondit rien. Elle entreprit de passer la porte, mais Lilith l'arrêta en posant sa main sur son épaule et en la fixant intensément :

- S'il te plait Béatrice, promets moi que tu vas interrompre ces téléportations nocturnes non planifiées. Tu connais le danger. Le ton de Lilith était implorant. J'ai besoin que tu te tiennes sage jusqu'à la reprise du programme. S'ils n'ont rien à nous reprocher, nous pourrons imposer nos conditions.

Le regard de Béatrice se posa sur le visage inquiet de Lilith pour la première fois depuis le début de la conversation. Elle promit à contrecoeur, et s'empressa d'aller se doucher.

L'eau qui coulait sur son corps lui évoqua la sensation d'une cascade qu'elle avait visité le premier mois de la découverte de son pouvoir de téléportation. Une fois passée la terreur des premiers voyages involontaires, et le nuits blanches à se demander à qui en parler, elle connut une période de boulimie d'exploration. Et un jour, au hasard d'une photo dans un magazine, elle dompta le mécanisme qui déclenchait son pouvoir, et réussit à choisir l'endroit où elle atterrirait. Béatrice se retrouva alors au pied d'une cascade sur un île volcanique. La chaleur de l'eau qui coulait sur ses épaules lui évoqua ce moment solitaire passé au milieu des bananiers et des chants d'oiseaux, et le bonheur intense qu'elle avait ressenti pour la première fois. Elle ignorait alors que ce sentiment serait de si courte durée.

Béatrice secoua ses cheveux trempés dans l'espoir de revenir à la réalité. Elle s'habilla sobrement comme à son habitude, puis rejoignit Lilith dans la partie living de la suite.
Celle-ci la dévisagea, l'air perplexe.

- Pas moyen que tu mettes ça aujourd'hui, commença-t-elle en levant les yeux au ciel, qu'est-ce-qu'il s'est passé avec la tenue que je t'ai fait livrer ? Tu as ton premier direct télévisé depuis des mois cet après-midi, et je ne te laisserai pas y aller déguisée en mémé antisociale !

Béatrice baissa les yeux et contempla son cardigan bleu en laine.

- Ah oui l'émission de télévision... Répondit-elle comme si elle se parlait à elle même. Je l'ai pourtant vu dans mon agenda aujourd'hui, mais ça m'est sorti de la tête...

Lilith ne l'écoutait pas et fouillait déjà dans l'armoire principale de la suite, elle en sortit une combinaison bleu foncé et la tendit à Béatrice, qui paraissait être sur une autre planète.

La bonne nouvelle dans le grand mix de son pouvoir surnaturel et de son immense célébrité, c'était que Béatrice n'avait pas à subir les entrées et sorties de bâtiments poursuivie par des paparazzis. Elle s'épargnait également les transports calculés pour éviter la foule, même si elle ne pouvait évidemment pas s'autoriser une balade dans la rue ou le luxe de rester trop longtemps sans bouger dans un espace public. Les recommandations des gouvernements des pays qu'elle visitait étaient presque toujours les mêmes : il lui était principalement demandé de ne pas utiliser son pouvoir en public sans que cela n'ai été programmé. D'une part pour ne pas traumatiser la population, mais aussi car les conséquences d'un contact involontaire avec un autre humain pendant un voyage étaient encore méconnues.

***

Afin se rendre au studio dans lequel se tournerait l'émission en direct, Béatrice attendait l'appel de Lilith depuis sa chambre d'hôtel.
Elle avait troqué sa tenue de la matinée pour la combinaison bleue, et avait attaché ses cheveux en un chignon serré. La jeune femme patientait, assise sur son lit, seule, en silence.
C'était dans ces moments là, juste avant une téléportation programmée, que Béatrice se sentait la plus seule. Le contraste entre l'attente solitaire, puis l'arrivée sur le lieu, avec un comité d'accueil, des gens qui voyaient une téléportation pour la première fois, leurs visages sidérés, ce contraste là lui fichait le cafard.
Son téléphone bipa pour signaler un texto envoyé par Lilith : « Tout est prêt ». Il s'accompagnait d'une photo d'une grande loge de studio. On y voyait une zone vide clairement délimitée par des rubalises, et une croix rouge était tracée au sol avec du scotch. En dehors de cette zone, à l'abri, on pouvait également reconnaître des visages impatients d'employés du studio ainsi que quelques personnalités du milieu de la télévision et du cinéma, curieuses d'assister à l'évènement.
Béatrice fixa la photo pendant une dizaine de secondes. Elle répondit un simple « OK » à Lilith, puis verrouilla son téléphone, le glissa dans sa poche, et ferma les yeux.

Elle se concentra sur la photo qu'elle venait de voir, en retraça les contours dans son esprit, essaya de s'y projeter, d'imaginer la lumière du lieu, les odeurs, le bruit qui y régnait.
Elle sentait une chaleur familière au bout de ses doigts, signe que ses cellules se mettaient en mouvement. La chaleur remonta ensuite dans ses mains, ses bras, et bientôt son corps entier s'embrasa. C'était une expérience mystique, à chaque fois, jusqu'au rush de la téléportation. Suivant la distance parcourue, ce rush pouvait durer d'une à plusieurs secondes. C'était d'une intensité indescriptible, une expérience probablement plus forte que n'importe quelle drogue existante, bien que Béatrice ne puisse en attester par manque d'expérience dans ce domaine.
Dans un laps de temps équivalent à un clignement de paupière, la jeune femme se retrouva dans le studio. Quand elle ouvrit les yeux, elle constata sans surprise qu'elle était observée par une vingtaine de personnes, bouches bées.

C'est alors que démarra l'habituel cirque : saluer, répondre aux questions des gens les plus VIP, se faire introduire auprès de tout le monde comme un général qui rencontre son bataillon, puis continuer le small talk jusqu'à ce que Lilith vienne la délivrer avec sa phrase magique : « Excusez-nous, mais Béatrice a besoin de se reposer après ce genre de performance, nous allons rejoindre sa loge si vous le voulez bien ».

***

Et c'est ainsi que Béatrice se retrouva plongée dans l'observation de ses mains, assise sur le canapé de sa loge privative, et dominée par un profond sentiment d'absence.
Lilith était partie faire son boulot d'attachée de presse/assistante personnelle, et cette dernière n'était pas témoin du comportement étrange de son amie... enfin, disons plus étrange que d'habitude.

Béatrice aurait pu rester des heures plongée dans ses pensées en spirale si un rire n'avait finit par attirer son attention. Il provenait de la pièce d'à côté, celle où elle avait atterrit une demie heure plus tôt. La jeune femme se leva machinalement et se dirigea vers l'entrée de la loge. Elle ouvrit la porte pour découvrir un espace très animé, plein de vie, rien à voir avec le lieu solennel où elle avait débarqué. Il s'agissait pourtant de la même pièce, mais les gens y semblaient plus détendus. Quelques employés du studio se racontaient leur week-end, certains invités partageaient un verre près d'un petit open bar. Et dans le fond la pièce, près de la porte d'entrée utilisée par tout le monde à part Béatrice, se trouvait la jeune femme qui avait rit. Elle le savait car cette dernière arborait un magnifique sourire, et Béatrice était sûre de l'association avec le rire qu'elle avait entendu.
Sans même y penser, elle fit quelques pas pour s'approcher de la personne à l'origine du son qui lui avait fait du bien, mais elle fut rapidement interrompue par un membre du staff qui se mit en travers de sa route, probablement pour lui transmettre une information, sans se présenter.

A cet instant, et pour la première fois depuis très longtemps, Béatrice agit impulsivement, sans réfléchir aux conséquences de ses actes. Elle voulu être égoïste, ne pas être interrompue, sentir qu'elle avait encore du contrôle sur un aspect de sa vie. La jeune femme se téléporta en un quart de seconde afin de disparaître de la vue du membre du staff alors que celui-ci commençait à lui parler. Elle atterrit juste derrière lui, et continua à marcher en direction de la jeune inconnue.
C'est alors que Béatrice sentit un grand malaise. La jeune femme ne riait plus, et la regardait avec de grands yeux ronds. Elle se rendit compte que cette dernière n'avait pas dû assister à sa performance, et que c'était peut-être la première fois qu'elle était témoin d'une téléportation.
Béatrice se retourna pour jeter un regard au reste de la pièce et sentit une autre énergie : celle de la déception. Les gens se murmuraient des choses à l'oreille, et la jeune femme parvint à entendre une réflexion plus haute que les autres : « Pfff, ces stars, elles sont toutes pareilles en fait, toujours à se croire au dessus de tout le monde... ».
Béatrice jeta un dernier regard à la jeune femme au sourire parfait, celle-ci l'observait maintenant avec une expression intriguée. Prise de remords, elle ne put soutenir son regard plus longtemps et repartit se cacher dans sa loge jusqu'au début de l'émission.

Chapter 2

Notes:

Trigger Warning : ce chapitre traite d'une fusillade / rien de graphique

Chapter Text

Ayant impatiemment attendu que la maquilleuse finisse de préparer Béatrice puis sorte de la pièce, Lilith ne tarda pas à sermonner son amie au sujet de sa téléportation improvisée. Cette dernière était de nouveau assise sur le canapé, la tête basse.

- Je ne comprend pas...Commença Lilith. Mais qu'est-ce-qui t'as pris ? Tu es quand même au courant qu'il s'agit d'une violation du contrat qu'on a signé ? S'indigna-t-elle.

Béatrice sentait le ton monter, et elle se força à montrer un visage désolé.

- Excuse-moi Lilith... Mais je crois que j'ai besoin d'espace en ce moment, de couper un peu avec cette vie publique... Autrement je vais finir par devenir quelqu'un d'insupportable.

L'attitude se son assistante personnelle shifta en un quart de seconde.

- Hey Béatrice, tu ne vas partir dis moi ? Si c'est de l'espace dont tu as besoin laisse moi t'organiser ça, une retraite en pleine nature, où tu voudras, mais attention hein pas de disparition sans prévenir !

Béatrice afficha un regard rassurant malgré sa conscience des doutes qui l'assaillaient depuis quelques temps.

- Ne t'inquiètes pas, je ne te lâcherai pas, je sais que toi non plus.

Lilith lui adressa un sourire sincère, et se leva brusquement.

- Très bien, annonça-t-elle, ceci étant réglé, je vais de ce pas aller vérifier que personne dans le studio ne compte nous dénoncer, et éventuellement acheter quelques silences. Une chance que personne n'ait eu le temps de filmer...

Béatrice était déjà repartie dans ses pensées, et elle lança un simple « fais donc ça » à Lilith sans la regarder.
Mais, contrairement à d'habitude, sa rêverie la mena à une réflexion plus concrète : en l'occurence, elle songeait à la jeune femme au sourire parfait. Béatrice se demanda si elle aussi elle l'avait déçue, si elle la trouvait prétentieuse, au dessus de simples règles de savoir vivre.

Béatrice se pensait quelqu'un d'éduqué, poli, c'était d'ailleurs l'une des seules choses pour laquelle elle pouvait remercier ses parents. Mais elle savait aussi qu'elle n'était pas elle même ces derniers temps, et c'est comme si elle pouvait entendre les pensées des gens qui la critiquaient : « Quel être froid et inintéressant, je me demande bien pourquoi c'est elle qui a hérité d'un pouvoir pareil !  Le gouvernement doit la payer une fortune pour commettre toutes sortes d'actes odieux pour son compte ! ».

Après quelques minutes à ruminer ses pensées sans y trouver plus de sens, Béatrice fut ramenée à la réalité par un membre du staff qui toqua à la porte de sa loge. Il lui indiqua que c'était l'heure de son passage sur le plateau, et l'invita à le suivre.
En traversant les couloirs du studio, Béatrice se sentait nauséeuse. Probablement le trac du direct... Les gens qu'elle croisait se retournaient sur son passage afin de mieux observer la bête curieuse. La jeune femme n'avait qu'une envie : se téléporter loin d'ici et éviter un nouveau moment embarrassant.

Le membre du staff qui l'accompagnait lui indiqua l'entrée du plateau, l'équipa d'un micro, et entama un décompte muet en baissant un par un les cinq doigts de sa main. Au loin on entendait la voix du présentateur qui l'introduisait : « Et pour rejoindre notre magnifique panel d'invités, et y ajouter une touche de surnaturel, merci d'accueillir chaleureusement Béatrice Young !!».

La jeune femme prit une grande inspiration et entra sur le plateau. Le contraste avec l'ambiance des backstages fut plus grand que prévu : la musique qui accompagnait son entrée, les applaudissements encouragés par le chauffeur de salle, les lumières aveuglantes du plateau, tout était étouffant.
Béatrice se concentra et entreprit de rejoindre sagement le siège vide que le présentateur lui désignait d'une main encourageante.

Ce n'est qu'une fois assise qu'elle accorda un regard aux trois sièges à sa droite. Les deux premiers étaient occupés par des célébrités qui étaient deux inconnus pour Béatrice. On aurait dit un couple de jeunes musiciens. Sur le troisième et dernier siège, le plus éloigné, était assise la jeune femme qui avait tant marqué Béatrice. Celle-ci lui adressa un sourire bienveillant qui eu pour effet de calmer sa nausée latente.

L'animateur, qui se prénommait Adriel, fit les présentations. Les deux personnes assises à côté de Béatrice étaient bien des musiciens, apparemment ultraconnus, et la jeune femme au sourire parfait s'appelait Ava, et était une actrice montante, actuellement héroïne d'une série télé mettant en scène des nonnes combattant des démons, ninja style.

Adriel remercia Béatrice « d'accorder du temps au public dans un agenda qu'il savait chargé » et lui précisa « que le monde se devait de savoir où elle en était, ce qu'elle faisait, et quels étaient ses projets à venir». Il rappela au public que c'était la première apparition télévisée de la jeune femme depuis des mois.

Béatrice n'était pas stupide, elle savait bien qu'elle ne pouvait révéler ne serait-ce que dix pourcent de ses activités journalières, du moins jusqu'à cette pause dans le programme gouvernemental. Lilith l'avait également scrupuleusement briefée.

Dernièrement j'ai décidé de faire une pause dans les divers programmes dans lesquels je suis impliquée, commença-t-elle calmement. J'ai besoin de me recentrer afin de faire les bons choix pour la suite.
Ah bon ! S'exclama Adriel, impatient de transformer ce commentaire vague en une véritable exclusivité. Pourquoi ce break ? S'est-il passé quelque chose de particulier pour le motiver ?
Rien de particulier, mentit Béatrice. Je suis seulement humaine, c'est mon premier coup de frein depuis six mois …
Humaine... Cela reste à prouver ! S’esclaffa le présentateur en s'adressant au public pour déclencher un rire qui ne tarda pas à venir au signal de la pancarte du chauffeur de salle.

Béatrice ne répondit pas, heurtée par le manque de sensibilité d'Adriel, mais ne manqua pas le froncement de sourcils d'Ava. L'actrice prit soudain la parole, et ce fut la première fois que Béatrice entendait sa voix, dont elle avait seulement perçu la couleur à travers son éclat de rire.

- Si Béatrice n'est pas humaine, lança-telle, elle n'a vraiment rien à envier à cette espèce cruelle et égoïste.

Et devant le regard perplexe du présentateur, Ava entreprit de finir sur une note légère.

- Je parle d'expérience de superhéroïne revenue à la vie pour combattre des démons parfois cachés dans des corps d'Hommes... aidée de mon crew de nonnes bien sûr.

Adriel éclata d'un rire que Béatrice savait totalement feint. Son attention bascula momentanément sur Ava et cela permit à la jeune femme d'en apprendre d'avantage sur l'actrice. Cette dernière avait émigré aux Etats-Unis depuis le Portugal pour poursuivre sa carrière, et respectait apparemment une hygiène de vie stricte des suites d'un accident survenu dans son enfance.
La suite de l'émission se déroula comme prévu. Béatrice parla peu, les musiciens quittèrent le plateau en avance au prétexte d'un concert le soir même, et Ava fut en grande partie à remercier pour l'ambiance légère et spirituelle qui régnait sur place.
Béatrice écoutait d'une oreille distraite, tournant et retournant le souvenir du moment où Ava avait prononcé son nom. La jeune femme tentait d'analyser pourquoi elle avait alors senti les mêmes picotements dans ses mains que ceux qu'elle expérimentait lorsque son pouvoir se déclenchait.

Soudain, sa rêverie fut violemment interrompue par un énorme bruit sourd provenant du fond du plateau, derrière les gradins où le public était installé. Béatrice leva la tête vers l'origine du son, et aperçu une dizaine de personnes, toutes vêtues du même uniforme noir et cagoulées, qui marchaient dans sa direction d'un pas pressé, lourdement armées.
Béatrice jeta un rapide coup d'oeil autour d'elle : Adriel, terrorisé, était déjà entrain de prendre la fuite vers les backstages, accompagné de quelques personnes de la production. Ava, elle, semblait tétanisée et ne parvenait pas à quitter son siège.

Le public, à la vue des armes, commença à s'agiter et créer un mouvement de foule qui barrait le passage aux personnes cagoulées. C'est alors qu'elles commencèrent à tirer sans sommation, en direction des spectateurs les plus gênants : ceux qui se trouvaient entre elles et Béatrice.

Un des hommes en noir poussa quelques personnes et commença à courir vers elle.
La jeune femme voulait se téléporter loin d'ici, mais craignait pour la vie de ceux qui resteraient. Elle ignorait de quoi étaient capables ces personnes en cas d’échec de leur plan.
Béatrice se dirigea alors vers Ava, l'attrapa par le bras pour la forcer à se lever et lui cria de prendre la fuite. Mais l'actrice bougeait à peine, elle semblait complètement sous le choc.
L'homme qui courait vers Béatrice finit par atteindre la scène, et pointa son arme dans sa direction.

A cet instant, le visage d'Ava sembla comme frappé par la foudre, et la jeune actrice parut reprendre conscience. Elle entreprit de faire barrage avec son corps en se défaisant de l'étreinte de Béatrice. Cette dernière écarquilla les yeux, le regard dirigé vers le canon de l'arme désormais pointé sur le dos d'Ava, et fixa le doigt de son assaillant qui tirait sur la gâchette.

Béatrice expérimenta alors un nouveau type de téléportation : instantané et violent. Une téléportation de pure survie. Elle n'avait pas eu le temps de penser à une destination, et se retrouva dans une espèce de temps suspendue. L'autre nouveauté était la sensation d'un corps étranger contre le sien. Sa vision était brouillée par la vitesse de déplacement mais elle savait qu'il s'agissait d'Ava, avec qui elle était encore en contact lorsque son propre corps avait libéré son pouvoir.
Quelques secondes plus tard, Béatrice se retrouva debout dans une forêt. Quand elle sentit que toutes les cellules de son corps avaient repris leur place originelle, elle regarda rapidement autour d'elle à la recherche de l'actrice, qu'elle trouva effondrée par terre, sans connaissance.

Chapter Text

Béatrice se précipita vers l'actrice, s'agenouillant à ses côtés. Elle prit sa tête entre ses mains, puis l'appela plusieurs fois, dégageant les mèches humides qui lui encombraient le visage.

« Ava ! Ava ! Est-ce que tu m'entends ? Réveille-toi ! »

Béatrice était terrorisée par la possibilité de l'avoir tuée en lui faisant subir cette téléportation. En effet, la jeune femme n'avait encore jamais expérimenté ce type de voyage avec un Humain, et ignorait donc tout des conséquences possibles. Ses cellules s'étaient-elles bien remises en place ? Son corps avait-il pu supporter la vitesse de déplacement ?
La jeune femme trouva près d'elle un peu d'eau piégée au creux d'une pierre. Elle y trempa sa main pour la passer sur le front d'Ava. Les paupières de la jeune actrice commencèrent à remuer. Elle tenta d'ouvrir les yeux, pour trouver immédiatement le regard inquiet de Béatrice.

- Bordel de merde..., lâcha Ava. Qu'est-ce-qu'il vient de se passer ? Est-ce-que c'était réel ?
- C'est bien réel, répondit immédiatement Béatrice, libérant un souffle de profond soulagement tout en se dégageant pour laisser de l'espace à Ava.. Comment tu te sens ?
- Plus ou moins la même sensation qu'après une semaine de festival de techno psy trans et une bonne dizaine de cartons de LSD...

Malgré son inquiétude, Béatrice ne put s'empêcher d’esquisser un sourire amusé.

- Tu peux te lever ? Marcher ?
- J'espère bien ! Cria presque Ava. Avec le temps que ça m'a pris pour réapprendre ça...

La jeune actrice faisait référence à la rééducation qui avait suivi son accident survenu plus jeune, expérience qu'elle n'avait que très brièvement évoqué lors de l'émission télé.

Ava se leva doucement, manifestement prise de vertiges, et Béatrice accourut pour la soutenir.

- Tu fais ça tous les jours ? Reprit l'actrice, le souffle court. Pfiouu tu dois avoir le corps en compote et le cerveau grillé...
- C'est la première fois qui est la plus éprouvante, après quelques temps on s'y habitue...
- C'est bien ce que je me suis imaginé quand je t'ai vu te téléporter pour deux mètres de distance dans les backstages avant l'émission...

Béatrice fut prise d'une gêne incontrôlée. Elle bredouilla des excuses incompréhensibles, puis détourna la tête pour observer les alentours.

- Je suis déjà venue ici, reprit-elle. J’imagine qu'on a dû atterrir dans un lieu suggéré par mon subconscient. Je reconnais les odeurs, les plantes...
- ...Les panneaux ! Interrompis Ava. Et si j'en crois cet obscur dialecte, on est quelque part en France.

Béatrice s'approcha du petit écriteau qui indiquait « ravin de l'échelle ».

 

***

Ava et Béatrice marchaient côte à côte en silence depuis quelques minutes, lorsqu'elles se décidèrent à prendre la parole au même moment :

- Tu pourrais te téléporter et me laisser... Commença Ava
- Pourquoi tu as risqué ta vie pour... Ajouta Béatrice au même instant.
- Ben... Bredouilla Ava
- Hein ? S'étonna Béatrice. Je ne vais certainement pas t'abonner au milieu de nulle part. Surtout après ce que tu as fait au studio tout à l'heure.

Béatrice secoua la tête et, au souvenir des évènements survenus plus tôt, elle afficha un visage plein d'incompréhension.

- Tu te rends bien compte de ce qui a failli arriver ? Tu es passée à deux doigts de la mort ! Pour quelqu'un que tu ne connais même pas ! S'indigna-t-elle sans vraiment comprendre pourquoi elle réagissait ainsi.

Ava plissa les yeux et observa Béatrice, visiblement déconcertée.

- Tu as une curieuse façon de dire merci... Qu'est-ce-que j'aurais dû faire selon toi ? Tu ne voulais pas me lâcher le bras, et ce mec s’apprêtait à te tirer dessus !
- J'avais peur de me téléporter, se défendit Béatrice qui se sentait déjà rougir, j'avais peur que ma fuite déclenche un carnage... En plus, tu ne bougeais pas, tu ne donnais pas l'impression que tu allais fuir...

C'était au tour d'Ava de rougir. Elle baissa la tête, honteuse.

- J'ai eu tellement peur que ça m'a paralysé. Ma tête fonctionnait à mille à l'heure mais impossible de faire le moindre mouvement. J'ai réussi à sortir de ma transe quand j'ai vu le canon de l'arme pointé dans ta direction, ça m'a fait comme un électrochoc.

La sincérité qui se dégageait des paroles d'Ava semblait être inhérente à son être. Elle avait honte de ce qu'elle percevait comme un manque de courage, mais certainement pas de l'aveu de son intérêt pour Béatrice. Cette dernière, au contraire, avait pour habitude de construire des murs autour de chaque début d'émotion ou de sentiment envers quelqu'un.

Béatrice observa un moment Ava. Elle ne pouvait s'empêcher de ressentir de l'empathie pour l'actrice, qui avait dû certainement connaître l'un des évènements les plus traumatisant de toute sa jeune vie. Elle se refusa à continuer de la sermonner.

- Je suis désolée... Parvint-elle seulement à dire.
- Ce n'est pas ta faute, répondit Ava.
- Ils sont venus pour moi...
- Tu sais qui ils sont ? Pour qui ils travaillent ? Reprit l'actrice.
- Non... Répondit la jeune femme, tout est possible... Béatrice afficha un mine sombre. Tu dois comprendre qu'avec mon pouvoir, je me suis fait des amis, et beaucoup d'ennemis... Ceux qui n'ont pas l'argent pour prétendre pouvoir m'acheter tentent de me recruter de force. Mais cette fois-ci c'est différent. Il s'agit d'un contrat sur ma vie. La personne qui a tenté de nous tuer a répondu à un ordre précis. C'est très...inhabituel.

Les yeux d'Ava s'écarquillaient de plus en plus au fur et à mesure qu'elle écoutait Béatrice.

- Tu veux dire... Que ce genre de situation n'est pas nouvelle pour toi ? Tu es...Reprit l'actrice, hésitante... en quelque sorte habituée à être l'objet d'attaques ?
- D'habitude elles n'ont pas lieu publiquement, mais oui c'est récurrent. D'où ma collaboration avec certaines organisations pour éviter le pire... Je m'y suis faite, mentit-elle, ça dure depuis des mois.

C'était au tour d'Ava d'observer Béatrice, elle eu un regard désolé qui ne plu pas à cette dernière.
Béatrice augmenta la longueur de ses pas pour devancer Ava sur le chemin qu'elles empruntaient depuis un moment dans l'espoir d'arriver à un village.

Aucune des deux femmes n'avaient de téléphone avec elle. Le plan formé dans l'esprit de Béatrice consistait à trouver un endroit sûr et habité où laisser Ava, se téléporter dans sa planque de repli connue de Lilith, et lui donner les informations qui lui permettrait de s'occuper du rapatriement d'Ava au Etats-Unis. Il était hors de question pour Béatrice de tenter une nouvelle téléportation avec l'actrice. C'était trop dangereux.

***

Après une heure et demie de marche au milieu des chênes, des hêtres et des pins, les deux jeunes femmes atteignirent la commune de Faucon-du-Caire. Elles y cherchèrent un peu de repos en s'asseyant sur les marches de la petite mairie du village. C'était la fin de journée, le soleil rasant illuminait leurs visages de cette lumière dorée caractéristique du sud de la France.
La température était agréable en cette fin de mois de septembre, et il courait un petit vent chaud à travers les rues de la bourgade.
Ava ferma les yeux un moment, pour savourer les derniers rayons du soleil et la tiédeur de l'air. La fatigue commençait à apparaître sur son visage après les épreuves de la journée et la marche dans un espace inconnu.
Béatrice resta quelques secondes à la regarder, les yeux clos de l'actrice lui permettant de le faire sans culpabilité. Avec ou sans lumière dorée pour souligner ses traits, Ava était incontestablement superbe. Il y avait dans sa physionomie une sorte de beauté sans effort, de joie de vivre discrètement contenue, qui hypnotisait Béatrice mais qui la rendait aussi étrangement mélancolique. Peut-être parce que l'innocence d'Ava la ramenait à tout ce qu'elle n'était pas, ou plutôt à tout ce qu'elle avait perdu.

Béatrice se leva brusquement, faisant sursauter Ava qui ouvrit les yeux et les leva tant bien que mal vers la jeune femme, éblouie par la lumière.

- Bien. Commença froidement Béatrice, contre sa propre volonté. Je parle un peu français. Je vais passer à la mairie et essayer de te trouver un endroit où passer la nuit le temps que j'aille chercher du secours. Béatrice lançait des regards autour d'elle, manifestement inquiète à l'idée d'être reconnue. Mon assistante te bookera un avion privé pour rentrer chez toi au plus vite. Elle te recontactera sans doute rapidement pour que tu passes quelques examens médicaux, étant donné que tu es le premier sujet humain à s'être téléporté avec moi.
- Le premier sujet humain... Ava avait du mal à suivre... Attends tu veux dire que tu vas te téléporter maintenant ? Tu vas me laisser là ?
- Ce n'est pas ce que tu me proposais il y a deux heures ? Répondit Béatrice, presque amusée par les contradictions dans le comportement d'Ava, et étrangement flattée que l'actrice préfère sa compagnie à l'idée de se retrouver seule. Cela en disait long sur l'estime que la jeune femme avait d'elle même.

Les pensées de Béatrice furent interrompues par une main qui se posa sur son bras, puis l’agrippa avec vigueur. Elle leva les yeux vers l'actrice.

- Ava... Commença-t-elle.
- Pas de téléportation tant qu'il y a contact, répondit-elle d'un ton défiant.
- Tu as une meilleure idée ?
- Je meure de faim. Trouvons un endroit où manger et tu pourras partir après.

Et devant le regard hésitant de Béatrice, Ava poursuivit :

- Cela ne changera rien à la situation Béatrice. Ce qui est arrivé là bas est arrivé. Le studio doit être rempli de flics à l'heure qu'il est.

La jeune femme hocha la tête doucement en signe d'approbation, et Ava retira sa main.
Elle ressentit de nouveau ces picotements à l'endroit où l'actrice l'avait touché, exactement les mêmes qu'à l'activation de son pouvoir.

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Les deux femmes avaient réussi à se procurer de quoi passer un peu plus inaperçu à l'office de tourisme attenante à la mairie. Désormais parées de hoodies à capuche floqués de références à la région où elle se trouvaient, ainsi que de lunettes de soleil noires, elles étaient maintenant assises face à face à la terrasse de l'unique restaurant de la ville.
Ava regardait le menu sans y comprendre le moindre mot. Elle n'était jamais venue dans ce pays auparavant, et avait uniquement reconnu le panneau de signalisation quelques heures plus tôt grâce à son addiction de l'été dernier au jeu GeoGuessR. Elle était à présent experte dans l'art de reconnaître les couleurs des panneaux, les langues associées aux mots qu'elle lisait, même sans les pratiquer, et les types de végétations de nombreux pays et régions.

L'actrice leva les yeux du menu dans l'intention de demander de l'aide à Béatrice, qui jetait des regards nerveux autour d'elle, bien que les deux femmes soient les uniques clientes du restaurant.

- Enfin, lança Ava, la ville est déserte, comment veux tu qu'ils sachent qu'on est là ?
- Je ne sais pas... Répondit-elle avec méfiance. Il suffirait qu'une personne nous reconnaisse et tout peut aller très vite...
- Béatrice...
- Mmmh ? Répondit la jeune femme distraitement.
- Pourquoi... Commença Ava, hésitante... Pourquoi on s'est téléportées ici ?

Ava sentait bien qu'il y avait une histoire derrière l'attitude étrange de Béatrice. Elle n'était pas seulement inquiète d'être interpellée dans la ville, elle reconnaissait également un endroit qu'elle avait visité il y a longtemps. L'actrice pouvait discerner un certain trouble dans son langage corporel en alerte constante.

L'attention de Béatrice se porta complètement sur Ava. Elle se tourna pour l'observer intensément. L’actrice fut perturbée par ce shift soudain.

- Pendant l'émission de télévision, commença Béatrice, tu as parlé d'un accident dont tu as mis des années à te remettre..

Ava, qui ne s'attendait pas du tout à ce que ce sujet soit abordé en réponse à sa question, lança un regard plein d'incompréhension à la jeune femme, qui l'ignora.
L'actrice haussa les épaules et répondit :

- Qu'est-ce-que tu veux savoir ?

Béatrice hésitait, elle ne voulait pas forcer Ava à se confier, mais sentait que cela l'aiderait à se mettre à parler.

- Mon histoire dans ce lieu est aussi celui d'un accident de la route. C'est ce qui a signé la fin de ma liberté.

Ava regardait maintenant la jeune femme avec attention. Elle prit un temps pour penser ce qu'elle allait dire et comment le formuler pendant que Béatrice choisissait leurs plats auprès de la serveuse qui s'était approchée pour prendre leur commande.
L'actrice ne demanda pas ce qu'elle avait choisi.

- J'avais sept ans lorsque ma mère et moi avons été victimes d'un grave accident de voiture, lâcha Ava froidement. Ma mère est décédée sur le coup, elle était ma seule famille... Je suis restée paralysée pendant plusieurs années, placée dans un institut religieux au Portugal, sans vraiment comprendre comment j'y avais atterri.

Béatrice, qui ne s'attendait pas à la révélation d'une histoire si lourde, prit néanmoins la parole.

- Je suis vraiment désolée Ava... Et après un moment de silence. Je peux te demander comment tu t'en es sortie ?
- Un jour, au début de mon adolescence, j'ai remarqué une évolution. J'arrivais maintenant à bouger un doigt de pied, puis deux, puis un pied, et ensuite l'autre. Mais là bas, personne ne m'a écouté quand j'ai parlé de rééducation. Alors, dès que j'ai pu circuler en fauteuil roulant, je me suis tirée du couvent. Me débrouiller seule après ça a été l'expérience la plus difficile et la plus belle que j'ai connu. Quand j'ai été enfin sur pieds, j'ai commencé les castings, ce qui a finit par me mener en dehors du Portugal.

La serveuse arriva avec leurs plats, un mix de spécialités provençales de toutes sortes.
Béatrice regardait Ava avec plus de douceur qu'à son habitude.
Les deux femmes mangèrent en silence, visiblement affamées et l'esprit ailleurs.
Quand le repas s'acheva, la nuit avait jeté son voile noir, et leurs visages n'étaient éclairés que par des bougies posées sur les tables alentours.

- Qu'est-ce-que signifie cet endroit pour toi ? Demanda sérieusement Ava, le ton grave.

Béatrice regarda au loin, comme si elle avait du mal à se souvenir.

- J'ai l'impression que c'était il y a si longtemps, dans une autre vie... Elle laissa un silence s'installer, puis reprit. C'était l'époque où je me téléportait librement, personne d'autre que moi ne savait.
- Combien de temps tu as gardé ce secret pour toi ? Demanda Ava. Cette information est introuvable dans les médias...

Béatrice leva un sourcil.

- Tu as cherché cette information ? Demanda-t-elle, étonnée.

Ava lui répondit, comme énonçant une évidence totale.

- Béatrice, chaque personne sur cette planète disposant d'internet a probablement déjà googlelisé ton nom.

Malgré le manque de lumière, Ava parvint à noter le rose qui apparut sur les joues de la jeune femme.

- J'ai gardé ce secret pendant deux ans... Et je ne prévoyais pas de le révéler. J'arrivais facilement à le cacher à mes parents avec qui je vivais, ils ne s'intéressaient de toute façon pas beaucoup à moi.
Mais voilà, avec le temps, j'ai commencé à être imprudente, à croire que je pouvais me mettre en danger, faire n'importe quoi car j'en avais le pouvoir. Je me sentais seule aussi...

Béatrice poussa un grand soupir.

- J'aimais beaucoup venir dans cette région pour y faire de la moto. Un soir, après une nième dispute avec mes parents au sujet de la honte et de la déception que je leur inspirais, j'ai bu un grande quantité d'alcool et je me suis téléportée par ici. Je suis partie en moto sur la route que nous avons emprunté ensemble à pieds. Un animal a traversé le chemin dans la nuit, j'ai perdu le contrôle et me suis écrasée dans le ravin de l'échelle.

Ava regardait Béatrice sans rien dire, à l'écoute.

- Un habitant qui passait par là m'a récupéré et déposé à l'hôpital le plus proche. Il semblerait que pendant qu'on m'opérait en urgence, mon corps aurait tenté de se téléporter, comme par instinct de survie. C'est là que tout s'est déclenché. Les gens d'ici connaissent bien mon histoire, laquelle n'a pas été révélée dans les médias car pas assez glorieuse...

- On est en effet loin de la version officielle selon laquelle tu as appelé le gouvernement des Etats-Unis pour collaborer avec eux. Répondit Ava, la mine désolée.

Béatrice leva les yeux vers l'actrice. Elle savait qu'elle était censée partir maintenant. Que c'était la solution la plus sage et la plus logique. Mais la vérité était qu'elle n'en avait pas la moindre envie. Etre assise comme cela avec Ava lui rappelait sa vie d'avant. Elle n'était pas sûre de pouvoir revenir en arrière désormais.

Elle aperçut Ava qui tentait de dissimuler un bâillement par politesse. La pauvre paraissait épuisée.
Béatrice eu une idée.

- Je connais un endroit où on pourra se reposer sans attirer l'attention. C'est tout près d'ici.

Ava leva la tête, manifestement soulagée et heureuse que Béatrice choisisse de rester un peu plus longtemps.

- Je te suis.
- Tu as encore l'énergie pour marcher une vingtaine de minutes ?
- Oui ! La coupa presque Ava.

Les deux femmes se mirent en route. Au bout de quelques minutes, elles s'enfoncèrent de nouveau dans la forêt. Pour Ava, cela devenait difficile de voir où elle mettait les pieds. Elle finit par agripper la main de Béatrice, qui accepta ce contact pour la guider à travers un chemin qu'elle connaissait par cœur.
Elles arrivèrent bientôt près d'un étang, dans une zone moins abritée par les arbres , ce qui permettait à la lune d'en éclairer un partie.
Béatrice semblait chercher quelque chose sous une bâche dissimulée près d'un tronc. Elle en ressorti un tente démontée et quelques affaires de camping.

- Ce ne sera pas le grand luxe mais au moins on sera tranquilles. J'avais pour habitude de venir camper là avant tous ces évènements.

Ava la regarda monter la tente en silence, n'ayant aucune idée de comment faire. L'actrice n'était pas vraiment une grande aventurière quand il s'agissait de contact avec la nature.
Une fois le tout installé, Béatrice remarqua qu'Ava grelotait.

- Je suis désolée je ne peux pas faire de feu au risque d'attirer l'attention... Lui dit-elle, de la culpabilité dans la voix.
- Ne t'en fais pas pour moi, répondit Ava en agitant une main devant elle. Je suis sûre que la température va remonter dans quelques heures.
- Je pourrais me téléporter pour récupérer des couvertures quelque part sans être vue..., ajouta Béatrice.

L'actrice secoua la tête avec vigueur.

- Pas question ! On risquerait de te repérer, et je n'ai aucune garantie que tu reviennes me chercher !

Béatrice n'insista pas, ne pensant de toute façon pas avoir la force pour un nouveau voyage.

Les deux femmes se posèrent enfin à l'intérieur de la tente, totalement épuisées. Béatrice laissa à Ava le petit tapis de sol qu'elle avait conservé sous la bâche. La jeune femme constata rapidement que l'actrice ne parvenait pas à s'arrêter de greloter. Après un long moment d'hésitation, elle se décida à se rapprocher d'Ava et l'entourer de ses bras pour communiquer sa chaleur corporelle.
Elle s'apprêta à dire quelque chose pour vérifier que l'actrice n'y voyait pas d’inconvénient quand celle-ci formula un mot à moitié endormie :

- Merci... Fût tout ce que dit Ava avant de s'endormir profondément.

Béatrice sentit le corps de l'actrice se détendre et ajusta sa position avant de s'endormir à son tour.

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Les premiers rayons du soleil réveillèrent Béatrice, désormais plus habituée aux chambres de palaces et à leurs épais rideaux qu'aux nuits à la belle étoile.
La jeune femme se retourna et remarqua qu'elle était seule. Ce constat l'effraya, mais avant de se mettre à paniquer, elle entreprit de défaire le zip de l'entrée de la tente. Béatrice sortit une tête pour trouver Ava à quelques mètres de là, sagement assise sur la petite plage, le regard tourné vers l'étendue d'eau.
La jeune actrice semblait perdue dans ses pensées, et n'entendit pas Béatrice qui s'approcha doucement pour s'assoir à ses côtés. Quand Ava tourna enfin son visage vers la jeune femme, elle afficha un regard plein de mélancolie, comme si elle sentait que leur petite escapade touchait à sa fin, et qu'elle le regrettait profondément.
Béatrice l'observa un instant, puis se plongea à son tour dans l'observation de la surface de l'étang. La jeune femme se sentait traversée par une montagne d'émotions et pensées contradictoires : ce qu'elle savait devoir faire, ce qu'elle voulait réellement faire, ce qui était juste, ce qui la rendrait heureuse, le plan à suivre sur le long terme, ses désirs impulsifs...
Béatrice jeta un œil sur sa vieille montre mécanique : 7H40. Elle ferma alors les yeux, se concentrant intensément sur son rythme cardiaque, sur les picotements au bout de ses doigts. Cela attira l'attention d'Ava, qui, se rendant compte de ce qui allait se produire, n'eu pas le temps d'attraper le bras de sa voisine avant que celle-ci ne disparaisse en un millième de seconde.

- Merde ! Cria Ava, un bras désormais tendu dans le vide.

L'actrice ne pouvait pas croire que Béatrice avait fait cela : l'abandonner en pleine forêt, après qu'elle l'ai supplié de rester ! Elle faisait les cent pas entre l'étang et la tente, furieuse.
Ava ne comprenait pas : avait-elle mal interprété les signes ? Elle avait pourtant eu l'impression que la jeune femme s'était sentie enfin libre dans cette parenthèse de vie, qu'elle n'était pas pressée de revenir à son quotidien schizophrénique. Elle voilà qu'elle disparaissait d'un coup, sans un mot, sans s'expliquer !
Les larmes commencèrent à lui monter aux yeux. Il ne manquait plus que ça. Le trop plein d'émotions des vingt quatre dernières heures finit par se manifester dans sa forme la plus simple. Ava s'accroupit près de la tente et laissa parler sa peine et sa frustration.
Après un moment, sa vision, quelque peu brouillée par les larmes qui perlaient au coin de ses yeux, capta une forme sombre qui se matérialisait à l'exacte place où Béatrice avait disparu quelques instants plus tôt.
Et soudain, la jeune femme se tenait là, en chair et en os, les bras chargés d'un plateau de petit déjeuner, dont les éléments avaient l'air un peu secoués par le voyage. La petite cafetière avait survécu heureusement, mais le lait s'était renversé, et les fruits étaient intacts mais répandus sur tout le plateau.

Ava n'en croyait pas ses yeux. Béatrice tourna la tête vers elle, et prit un air inquiet.

- Ava ? Tu pleures ? Il est arrivé quelque chose ?
- Arrivé quelque chose ? Répondit immédiatement l'actrice. Tu avais disparu ! Pendant quelques secondes tu avais disparu ! J'ai cru que c'était fini, que tu ne reviendrais pas !

Béatrice, surprise et déstabilisée, resta bloquée quelque peu bêtement, le plateau toujours à la main.

- Je suis juste...Hum, allée chercher de quoi manger, c'est, hum, habituellement l'heure à laquelle mon plateau est apporté dans ma chambre d'hôtel.

Ava la fixait toujours du regard, avec un mélange de soulagement et d'énervement qui ne voulait pas redescendre.

- C'est... gentil de ta part... Tu n'as croisé personne ?
- Non, j'ai fait très attention à ne croiser personne...répondit Béatrice, qui s'avançait maintenant en direction d'Ava et s'accroupit devant elle.

La jeune femme déposa le plateau au sol et saisit une serviette . Elle en trempa le coin dans une petite carafe d'eau dont la moitié du liquide s'était perdu durant la téléportation.

- Le problème avec le fait de transporter des objets pendant mes voyages, commença Béatrice en approchant la serviette du visage d'Ava, c'est qu'on ne sait jamais dans quel état ils vont arriver à destination.

Ava frissonna au contact de la serviette humide sur sa joue . Béatrice sécha doucement ses larmes, manipulant calmement son visage pour exposer une pommette après l'autre à la lumière du soleil.
Elle ne fit pas d'autre commentaire sur l'état dans lequel elle avait retrouvé l'actrice. Elle se contenta de servir un café à chacune, et partager les fruits dans deux coupelles gravées au nom d'un luxueux hôtel New-Yorkais.
Le petit déjeuner terminé, Béatrice commença à jouer nerveusement avec la peau autour de ses ongles.

- Ava... Commença-t-elle.

La jeune femme leva la tête

- Ava, il y a quelqu'un que tu veux prévenir en priorité ? Je veux dire, prévenir que tu vas bien, que tu ne fais pas partie des victimes ?

L'actrice, dont la principale qualité était sa vivacité d'esprit, comprit immédiatement où Béatrice voulait en venir.

- Quand tu es allée chercher le plateau dans ta chambre, répondit Ava, tu as allumé la télévision ?

Béatrice baissa la tête, comme une enfant prise en faute.

- Quelques instants seulement... Toutes les chaînes d'infos parlent de l'attaque d'hier... Et bien sûr de notre disparition. Ils disent que personne ne sait si tu as survécu à la téléportation.

Ava fixait Béatrice, et attendait une suite qui ne venait pas.

- Tu ne me racontes pas tout, lança-t-elle.
- Ton copain fait le tour des plateaux dans l'espoir que tu te manifestes où que tu sois, lâcha Béatrice.
- J.C... murmura Ava, de la culpabilité dans la voix.

Béatrice ne répondit rien à l'écoute de son nom, manifestement troublée. Les deux femmes restèrent comme cela un moment, tiraillées quant à la décision à prendre.

***

Le plan énoncé par Béatrice semblait simple : tout d'abord, trouver un téléphone pour prendre contact avec Lilith. Lui demander ne n'avertir personne de leur localisation (on ne savait pas encore qui avait organisé l'attaque, que ce soit une organisation mafieuse ou même un gouvernement) en dehors d'une personne de confiance en Europe qui pourrait les rapatrier incognito aux Etats-Unis.
Béatrice ne doutait pas une seconde que Lilith trouverait ce contact dans la minute. En effet, la jeune femme avait, à travers le monde, un réseau étendu d'agents, pilotes, détectives privés et autres, sans que personne ne sache vraiment comment elle l'avait formé.

Ava marchait devant. Il avait été décidé que c'était elle qui irait solliciter l'utilisation du téléphone d'un des habitants de Faucon-du-Caire. Malgré sa notoriété d'actrice, Son visage était moins connu que celui de Béatrice.
« Ton copain fait le tour des plateaux dans l'espoir que tu te manifestes où que tu sois ». C'est la phrase qui tournait en boucle dans la tête d'Ava. Elle ne s'expliquait pas pourquoi, mais cela la gênait que Béatrice connaisse l'existence de J.C.
C'était probablement parce-que cela inscrivait ce moment et sa rencontre avec la jeune femme dans la réalité, la même que celle de son fiancé... Tout cela n'était plus de l'ordre du rêve, de quelque chose à part.
J.C avait récemment demandé Ava en mariage, demande que celle-ci avait accepté avec beaucoup d’enthousiasme. Le couple s'était formé quatre ans auparavant, peu après l'arrivée d'Ava aux Etats-Unis. Le jeune homme était la première personne dans la vie de l'actrice à avoir réussi à gagner sa confiance, à force de patience et de gentillesse. Ava savait tout de J.C, et il était le seul à connaître le passé de l’actrice dans les moindres détails. Elle n'avait ce niveau de complicité avec personne d'autre.

Béatrice marchait en retrait, l'esprit embrumé. Elle pensait au niveau de risques qu'elle prenait en voyageant aux côtés d'Ava, au lieu de se téléporter quelque part en sécurité. Le problème principal était qu'elle ne savait plus vraiment où elle était en sécurité désormais, ni comment retrouver Lilith sans s'exposer, ni même la mettre en danger.
Ses pensées se déplacèrent petit à petit vers le souvenir de l'émission de télévision qu'elle avait aperçu brièvement en se téléportant dans sa chambre d'hôtel. Les présentateurs avaient dressé le bilan des victimes, bilan qu'elle avait finit par communiquer à Ava : cinq blessés dont un homme actuellement à l’hôpital entre la vie et la mort, et bien sûr deux disparues, Ava et Béatrice.
La jeune femme secoua la tête, et repensa au visage cerné et inquiet de J.C. L'homme avait les larmes aux yeux en faisant son annonce pour retrouver sa fiancée.
Béatrice se sentait coupable, coupable de ne pas avoir immédiatement alerté les autorités, ou Lilith, coupable de laisser tout le monde dans l'attente et l'incompréhension. Et plus que tout, coupable d'avoir provoqué par sa seule présence une fusillade, mettant en danger la vie de dizaines de personnes.
Elle se sentait égoïste d'avoir apprécié ce moment de pause avec Ava, d'avoir eu envie de le prolonger.

- Béatrice...Béatrice !

La jeune femme leva les yeux, pour trouver Ava qui revenait rapidement dans sa direction, un téléphone portable à la main, la capuche de son hoodie rabattu sur sa tête, lui donnant un aspect presque adolescent.

- Le monsieur qui habite juste ici m'a prêté son téléphone, tiens...

Ava tendit le portable à Béatrice qui l'attrapa d'une main. L'actrice l'enveloppa alors de ses deux mains, comme si elle voulait retarder l'appel. Elle plongea ses yeux dans ceux de la jeune femme.
Cette dernière lui offrit un regard mélancolique et lointain, qu'Ava ne sut interpréter.
Elle lâcha les mains de Béatrice, et celle-ci commença à composer calmement le numéro de téléphone privé de Lilith.

Ava entendait les bips de la sonnerie à travers le micro du portable mal isolé. Béatrice l'avait maintenant collé à son oreille et attendait, la mine sérieuse.
Au bout de quelques secondes, une voix décrocha :

- Allo ? Qui est à l'appareil ? Demanda la voix féminine, manifestement inquiète, presque agressive.
- Lilith, c'est moi... Commença, Béatrice.
- Béatrice ! Mon dieu... J'ai eu tellement peur... Qu'est-ce qui t'as pris de ne pas revenir ? Pourquoi tu m'appelles au lieu de te téléporter dans notre endroit habituel ?

La jeune femme hésita.

- Lilith... C'est une longue histoire... Comment vas-tu ? Comment es-tu sortie du studio au moment de la fusillade ?
- J'étais en loge et je suis sortie par l'issue de secours quand j'ai vu sur le retour vidéo que tu t'étais téléportée avec cette fille... Expédia Lilith.
- Justement, enchaîna Béatrice, à propos d'Ava...

L'actrice leva la tête à l'appel de son nom.

- Elle est ici avec moi, continua la jeune femme, elle va bien.
- Béatrice, la coupa Lilith, laisse-la quelque part en sécurité et rejoins moi, on discutera ensuite de son cas, continua-t-elle froidement. Où es-tu exactement ?
- Lilith, reprit fermement Béatrice, je vais voyager avec Ava pour m'assurer de son bon retour aux US... Nous sommes dans le Sud de la France, dans la zone où j'ai eu mon accident de moto... Maintenant j'ai besoin que tu nous envoies un des tes contacts privilégiés pour qu'il nous rapatrie au plus vite. Je ne fais confiance à personne d'autre qu'à toi après ce qu'il s'est passé hier.

Ava observait maintenant sa voisine dont le regard était passé de la mélancolie à une profonde détermination. Elle lui adressa un visage plein de reconnaissance.

- Béatrice... Reprit Lilith, manifestement agacée mais sur le point de céder. Tu sais bien que c'est mon devoir de te protéger, je ne peux pas accepter de t'exposer comme ça pour une inconnue... Ça ne fait jamais partie de notre procédure quand quelqu'un d'extérieur est impliqué.
- C'est un cas particulier, répondit Béatrice en levant les yeux vers Ava, elle a subit une téléportation aussi, c'est mon devoir de la ramener en sécurité chez elle. Après ça... Béatrice baissa les yeux, on reprendra comme avant.

Chapter Text

Lilith avait finit par céder. En l'espace de quelques minutes, elle avait trouvé une pilote de confiance, une jeune espagnole prénommée Camila qui vivait aujourd'hui en France, et qui les rapatrierait en avion privé.
Cette dernière devait arriver dans quelques heures, à un point de rendez-vous précis déterminé par Béatrice.

Les deux jeunes femmes passèrent leur attente en silence, assise sur un petit muret au bord d'un chemin de terre. Ava avait la boule au ventre, et guettait le moindre bruit quand elle n'était pas entrain d'arracher nerveusement la mousse accumulée entre les pierres du muret.

Une voiture 4x4 aux vitres teintées débarqua à vitesse réduite sur le chemin, et s'arrêta au niveau des deux femmes. La vitre conducteur se baissa, et Ava aperçu le visage souriant et rassurant de Camila.

- Hello, hello ! Lança Camila avec bonne humeur. Béatrice ? Ava ?

Béatrice lui lança un regard inquiet. Cette femme était-elle vraiment le contact privilégié de Lilith ? Elle semblait si jeune... Si enjouée.
Ava se précipita vers la voiture.

- Camilla ! Hey ! Bonjour, Répondit-elle amicalement.
- Prenez-place je vous en prie ! La jeune femme fit un geste pour désigner la banquette arrière. Vous trouverez de la nourriture et des boissons dans la voiture ainsi que deux téléphones cryptés.

Béatrice monta derrière, et laissa Ava s'installer à côté de Camila, la sentant plus prompte à faire la conversation. Les deux jeunes femmes connectèrent instantanément et ne cessèrent de parler jusqu'à leur arrivée dans le petit aéroport privé.
Pendant ce temps là, Béatrice en profita pour textoter Lilith afin de la tenir informée de la situation.

- On est en route * Béatrice à Lilith
- Je persiste à dire que toute cette opération est une erreur * Lilith à Béatrice
- Il faut qu'on parle de la suite... * Béatrice à Lilith
- Pas maintenant, il y a trop d'enjeu, le gouvernement américain nous met une pression de fou * Lilith à Béatrice
- J'imagine... Alors on est de retour au bunker et à ma puce GPS... ? * Béatrice à Lilith
- Je suis désolée Béatrice... Ce n'est pas juste... Mais on a pas le choix pour le moment, du moins le temps de découvrir qui a intérêt à te faire disparaître. * Lilith à Béatrice

La jeune femme s'étala sur la banquette arrière, et entreprit de faire une sieste, afin d'oublier un instant la déprime que lui inspirait son futur proche.

***

Béatrice fut réveillée en douceur par une main passée sur son visage, dégageant une mèche pour la passer derrière son oreille.

- Hey... On est arrivées... L'avion est chargé, il ne reste plus qu'à partir... On a pas voulu te réveiller, tu avais l'air d'avoir vraiment besoin de te reposer, lui expliqua doucement Ava.

Béatrice se releva, clignant plusieurs fois des yeux afin de s'habituer à la lumière ambiante.
Son regard attrapa celui de l'actrice. Les deux jeunes femmes semblaient partager le même sentiment, celui d'être arraché à quelque chose qui n'avait pas eu vraiment le temps d'exister.

Les trois jeunes femmes montèrent dans le petit avion.
Béatrice observait Camila pendant ses préparatifs de vol. Elle devait bien avouer qu'elle était impressionnée. Cette jeune femme, qui ne devait pas avoir plus de vingt six ou vingt sept ans, semblait parfaitement formée à ce type d'opération. En dehors de ses diverses capacités techniques évidentes, dont celle de savoir piloter, elle représentait le parfait équilibre entre chaleur humaine et professionnalisme.

- Bien, nous allons pouvoir décoller. Nous ferons une courte escale à Madrid pour ravitaillement, puis direction New-York où Lilith prendra le relais, les informa Camila.
Ava... ajouta-t-elle un peu hésitante, Lilith m'a demandé si tu souhaitais contacter quelqu'un sur place pour arranger ton retour chez toi. Tu peux aussi te servir sans crainte du téléphone crypté... J'ai hum, j'ai remarqué que tu ne l'avais pas sorti de son blister.

- Oui, hum... Bégaya Ava. Béatrice leva discrètement les yeux vers elle. Je vais me débrouiller par mes propres moyens... Je préfère discuter de tout ce qui s'est passé autrement que par téléphone...

- Pas de problème ! Répondit jovialement Camila comme pour détendre l’atmosphère. J'averti Lilith. Hop c'est fait. C'est parti, parées au décollage.

Le vol se passa sans encombres, même si voyager dans un petit avion privé était bien plus mouvementé que sur un avion de ligne. Cela eu le mérite de sortir Ava de ses pensées en spirale.
La jeune actrice avait toujours eu une peur bleue des turbulences lors de ses nombreux voyages liés à son travail. Et c'est avec amusement que Camila et Béatrice la regardaient s'accrocher à la petite poignée de sécurité à chaque trou d'air.
Ava lança un regard mauvais à Béatrice.

- Bah voyons, lui lança-t-elle, c'est sûr que la perspective de s'écraser ne doit pas te terroriser...Une petite téléportation et hop ! Salut les loosers !

Sa colère déclencha l'hilarité chez les deux jeunes femmes. Puis, une fois calmée, Béatrice prit le bras d'Ava avec douceur.

- Ne t’inquiètes pas, si on s'écrase, je t'emmène avec moi, lui dit-elle en la regardant droit dans les yeux.
- Et moi alors ? Répondit Camila qui feignait l'offense. On m'abandonne dans mon avion en détresse ?
- Bien sûr que non, répondit Béatrice qui riait doucement, je t'emmène aussi. Si j'ai pu me téléporter avec une personne je devrais bien y arriver avec deux.

Etrangement, la peur en avion d'Ava avait considérablement amélioré l'ambiance.
Les trois femmes discutèrent de bon cœur pendant la suite du vol, discussion entrecoupée par les sursauts de l'actrice, qui s'accrochait désormais aux épaules de Béatrice à chaque secousse.

A leur arrivée sur une partie cachée du tarmac de l'aéroport JFK, deux vans noirs les attendaient. Béatrice et Ava remercièrent chaleureusement Camila, lui promettant d'essayer de se revoir, sans trop y croire.
Lilith attendait en bas du petit escalier, entourées d'hommes en costume et lunettes noires, tenue officielle des agents du FBI. Elle salua Ava de manière très formelle, et posa sa main sur l'épaule de Béatrice en lui adressant un regard rassuré.

Et c'est ainsi qu'au beau milieu de l'aéroport, encerclée par des inconnus, Ava dû faire ses adieux à Béatrice. Elle sentait bien que tout le monde autour était pressé, et n'attendait qu'un signe de leur part pour les séparer chacune dans un van et reprendre le cours de leurs jobs respectifs.
Ava essaya d'intercepter le regard de Béatrice, en vain. Cette dernière mettait un point d'honneur à regarder partout sauf dans sa direction.

- Voilà, commença Béatrice, dissimulant avec difficulté la peine dans sa voix. C'est ici que nos routes se séparent. Je te souhaite le meilleur pour la suite... Mes félicitations pour ton mariage à venir.

Ava fut prise au dépourvu. Cette allusion à sa vie personnelle était inattendue. Elle imagina que J.C avait dû la présenter comme sa fiancée dans le JT de la matinée.

- Merci Béatrice... Ava hésita. Je ne désespère pas de te revoir bientôt... Peut-être à l'occasion des tests médicaux qu'ils voudront bien me faire passer pour comprendre ce qui nous est arrivé...
- Peut-être... Murmura Béatrice en guise de réponse. Au revoir Ava, prends soin de toi.

Sur ces paroles Lilith s'approcha et glissa quelques mots à l'oreille de la jeune femme, la mine désolée. Un agent en costume noir s'approcha d'elle et lui passa un bracelet métallique qu'il clipsa à son poignet. Béatrice le laissa faire sans le regarder, puis monta dans le van avec la démarche d'une prisonnière qui rejoint sa cellule.

Cette vision resta gravée dans la mémoire d'Ava pendant les deux mois qui s'écoulèrent sans nouvelles de Béatrice.

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Deux mois, deux mois entiers s'étaient écoulés sans aucune nouvelle de Béatrice. Ava croyait devenir folle.

Mais revenons un peu en arrière : à son retour chez elle, et après le moment d'immense joie exprimée par J.C quand Ava avait débarqué à leur porte, la jeune actrice avait raconté une version partielle des faits. Elle était restée évasive quant aux vraies raisons qui l'avaient poussé à retarder quelque peu ce retour, et avait botté en touche lorsque J.C lui avait demandé pourquoi elle était rentrée seule sans avertir personne.
En réalité, Ava n'avait pas de réponse claire à ces questions. Avec le recul, elle s'était convaincue qu'elle avait dû ressentir la classique « remise en question avant mariage » et que la perspective de disparaître pendant un instant avait était tentante. Ou peut-être s'agissait-il du contrecoup d'avoir été victime à la fois d'une fusillade et d'une téléportation.
Toujours est-il qu'elle n'était plus la même depuis ce retour, et son futur mari en était le premier témoin.

Une équipe travaillant pour le gouvernement et pour l'équipe de Béatrice l'avait ensuite contacté dans l'optique de lui offrir un accompagnement psychologique après ces épreuves. C'est ainsi qu'elle avait commencé des entretiens hebdomadaires en visio avec une certaine Docteur Salvius.

Pouvoir tout raconter en détails sans s'embarrasser du jugement extérieur lui avait été très bénéfique. Ava avait même avoué à Salvius qu'elle espérait profondément revoir Béatrice, ne serait-ce que pour débriefer des évènements avec le recul nécessaire.

Mais voilà, deux mois avaient passé, et rien. Béatrice avait disparu de la sphère médiatique. Les journaux télévisés expliquaient qu'un intense travail avait reprit en association avec le gouvernement américain, et que la jeune femme ne souhaitait pas se livrer publiquement sur les affaires en cours, ni sur le souvenir de la fusillade.

Ava en était venue à imaginer que Béatrice se téléporterait peut-être pour la voir, ne serait qu'un instant, chez elle ou ailleurs. Mais elle finit par se convaincre de l'hypothèse la plus probable : Béatrice était passée à autre chose, et était sans doute occupée à des activités bien plus importantes et bien moins triviales que lui rendre visite.
Malgré cette prise de conscience, Ava se sentait blessée.. Elle se réveillait souvent en plein milieu de la nuit, agitée et anxieuse. J.C mettait cela sur le compte du stress post traumatique, et comptait sur sa thérapie et le temps pour résoudre la situation. Il continuait à lui parler préparatifs de mariage, mais sentait Ava hésitante sur ce sujet.

Un matin, pourtant, Ava reçu le coup de fil qui la tira enfin de sa torpeur. Elle traînait au lit, un scénario à moitié feuilleté posé sur elle, quand son portable sonna. Il s'agissait d'un numéro inconnu, et la curiosité prenant le pas sur la prudence, Ava décrocha rapidement.

- Madame Ava Silva ? Prononça un voix masculine.
- Mademoiselle... Oui c'est bien moi, répondit la jeune actrice.
- Bonjour, je vous contacte de la part de l'organisme OCS, qui gère la recherche médicale autour du cas de Béatrice Young.

A l'écoute de ce nom, le rythme cardiaque d'Ava s'envola.

- Je vous écoute... Se contenta-t-elle de répondre.
- Voilà, nous aimerions vous convier à deux journées complètes de tests suite à l'expérience de téléportation que vous avez subi il y a deux mois de cela. Ils se passeront en collaboration partielle avec madame Young, dans un lieu tenu secret, pour des raisons que vous comprendrez.
- Je comprend... Bredouilla Ava. Je... Oui pardon oui bien sûr que je viendrai à ces tests.. Quand ? Quand dois-je me rendre disponible ?
- Le plus tôt sera la mieux, pouvez-vous vous libérer la semaine prochaine ?

***

 

C'est ainsi que le lundi suivant, Ava se retrouva dans un van noir, yeux bandés, roulant en direction d'on ne sait où, après avoir signé un formulaire de consentement qu'elle n'avait lu qu'en diagonale. Autant dire que pour une actrice, c'était une première.
L'environnement sonore changeait petit à petit : on était passé de bruits de trafic, moteurs, klaxons, sirènes, à des sons de véhicule isolé qui roule en pleine nature. Ava pouvait entendre le bruit de la terre et des feuilles qui crépitaient sous les roues du van.

- Je peux vous demander s'il nous reste beaucoup de route ? Commença Ava depuis la banquette arrière en s'adressant à son conducteur. Je dois vous avouer que contre toute attente, être privée d'un de mes sens préféré me donne la nausée.

Ava tenta un sourire blagueur, sans espoir de capter un réponse.

- Quelques minutes, madame Silva. Répondit simplement le conducteur du van.
- Mademoiselle...
- Je vous demande pardon ? Demanda l'homme en tendant l'oreille.
- Non... rien...

Le trajet ne dura effectivement pas plus de dix minutes supplémentaires. Ava sentit la véhicule ralentir, puis le moteur se couper. La porte arrière s'ouvrit et l'homme qui l'avait conduite jusqu'ici lui ôta son bandeau. Eblouie, Ava mis quelques secondes avant de pouvoir réellement observer son environnement.
L'actrice sortit du van et regarda autour d'elle. Elle se trouvait sur un petit parking en terre donnant directement sur l'entrée de ce qui semblait être un vaste bâtiment en béton brut. Le lieu était entouré de forêt à perte de vue.
En entrant, Ava fut impressionnée par la modernité du lieu. Il fallait s'imaginer un mélange d'architecture de musée d'art contemporain et d'hôpital du futur, avec des installations et matériel médicaux ultra avancés.
Elle fut rapidement accueillie par deux médecins qui avancèrent vers elle d'un pas assuré. L'homme parla en premier :

- Bonjour et bienvenue, commença le docteur en lui tendant poliment la main droite. Je suis le docteur Michael Salvius, nous nous sommes parlé brièvement au téléphone la semaine dernière.
- C'est exact je reconnais votre voix, répondit Ava en lui serra la main. Salvius ? Vous êtes familier du docteur Jillian Salvius qui me suit en thérapie ?
- Tout à fait, il s'agit de ma mère, qui gère cet endroit en plus d'être votre thérapeute, répondit le docteur avec un petit sourire joueur. Vous aurez l'occasion, si vous le souhaitez, de faire une séance avec elle, en présentiel cette fois-ci.

Ava remercia le ciel pour l'existence du secret médical, repensant à ses nombreuses digressions au sujet de Béatrice pendant ses conversations avec Jillian.

- Et je vous présente le docteur Yasmine Amunet, notre plus talentueuse neurologue dans cet établissement, reprit Michael Salvius. Elle s'occupe d'habitude exclusivement de Béatrice Young, mais dirigera une bonne partie de vos tests pendant ces deux jours.

Yasmine sourit à Ava avec assurance, nullement déstabilisée par un compliment auquel elle devait être habituée, et lui serra chaleureusement la main.

Les débuts des tests ne trainèrent pas. Le personnel du centre s'occupa des prises de sang, de la pesée, la prise de tension, les mesures, l'auscultation, les palpations, les analyses d'urines, les tests visuels, auditifs et autres examens de routine.

Puis, le docteur Amunet refit son entrée pour la partie des tests plus abstraits aux yeux d'Ava.
Elle la coiffa tout d'abord d'une espèce de bonnet à capteurs reliés à un machine, puis entreprit de lui poser quelques questions vagues afin d'observer l'imagerie de son activité cérébrale sur son ordinateur.
La conversation dévia tranquillement vers l'évocation du souvenir du jour de la fusillade. Il s'agissait tout d’abord de décrire ce qu'elle avait mangé le matin même, en essayant de se souvenir de détails précis. Puis, le docteur Amunet demanda à Ava de raconter l'évènement, jusqu'à l'instant de sa téléportation. Elle lui demanda plusieurs fois si elle avait besoin d'une pause, mais l'actrice souhaita continuer, et entreprit de raconter précisément son expérience de voyage dans l'espace.

- Tout est allé extrêmement vite, commença Ava, les yeux dans la vague. Juste avant la téléportation, j'ai sentit une très forte chaleur au niveau de mon bras, à l'endroit où j'étais en contact avec Béatrice. J'ai également sentit de forts picotements qui remontaient du bout de mes doigts vers le haut de mon épaule. Ensuite j'ai eu une sensation de vitesse extrême. Je ne pouvais pas bouger, et mes capacités visuelles étaient extrêmement réduites. Je sentais simplement une présence à mes côtés... Et je luttais... C'était comme si j'essayais de ne pas perdre toutes mes cellules en chemin... Je ne sais pas si ce que je dis a vraiment un sens.

- C'est votre expérience, une expérience que personne d'autre que Béatrice et vous n'a jamais vécu, bien sûr que cela a un sens, répondit calmement le docteur Amunet sans regarder Ava, le regard plongé dans les données affichées par son ordinateur.

Ava baissa le regard. Elle aimait bien ce médecin, elle appréciait son côté rassurant et déterminé.
La journée continua sur cette base : un enchaînement d'examens, de conversations, et de recherches.
A la fin d'une série de petites épreuves sportives, essentiellement sur tapis de course, il fut précisé à Ava que c'était la fin de sa première journée, et qu'elle était désormais libre de rejoindre sa chambre privative, et de profiter, si elle le souhaitait, du spa de l'établissement.
L'actrice commença tout d'abord par aller se doucher dans sa chambre. La pièce était confortable et décorée avec goût. Au dessus du grand lit double se trouvait une petite bibliothèque contenant une sélection de livres d'art, design, et architecture.
Ava entra dans la douche et prit le temps de méditer sur cette journée. Jamais de sa vie elle n'avait passé autant d'examens médicaux, mais dans l'ensemble, c'était plus ou moins ce à quoi elle s'était attendu. Une chose l'avait pourtant étonné, ou plutôt frustré. Il s'agissait de l'absence de Béatrice durant ces tests. Elle imaginait que demain il en serait autrement. Ava ferma les yeux, et le souvenir des deux jeunes femmes sur le tarmac de l'aéroport de New-York lui revint en tête.
Elle chassa cette pensée de son esprit et se décida à aller au SPA pour se vider la tête.

Ava entra dans le sauna pour une quinzaine de minutes. La chaleur intense lui permit de concentrer son esprit sur les sensations de son corps. Elle le sentait se détendre, et arrêta de lutter.
Elle se rafraichit quelques minutes dans un espace extérieur dédié, et profita de la douceur du soir.
Elle se décida ensuite à pénétrer dans la grande salle du hammam. La vapeur humide qui se dégageait de petites trappes limitait la visibilité, et l'actrice ralentit le pas. Elle s'approcha doucement de la zone avec de larges assises formées par deux grandes marches.
Elle aperçut une ombre se dessiner parmi les vapeurs, et se dit qu'elle serait accompagnée sur cette partie du SPA. Cela ne la dérangeait pas.

En se rapprochant, l'actrice capta plus distinctement les gestes de la forme qui était désormais sa voisine, ou son voisin. La personne était plongée dans l'observation de ses propres mains, qu'elle tournait et retournait, les deux avant bras levés vers elle.
Ava sentit son cœur bondir comme stimulé par un électrochoc. C'était comme si elle le sentait repartir pour la première fois depuis deux mois. Elle reconnaissait cette gestuelle. Il s'agissait de Béatrice.

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Ava resta plantée là, désormais assise à quelques mètres de Béatrice, incapable de dire quoi que ce soit. Sa voisine n'avait pas remarqué sa présence, trop absorbée dans l'observation de ses mains.

Après quelques minutes passées à se demander quoi faire, et à se retenir d'approcher la jeune femme au risque de lui faire peur, Ava opta pour la parole.

- Béatrice... Commença-t-elle faiblement.

Cette dernière leva la tête en un quart de seconde, le visage maintenant tourné vers l'actrice.

- Ava ? C'est toi ? Répondit-elle le souffle court.
- C'est moi... C'est curieux de se croiser ici. Je suis venue pour passer ces fameux tests. La jeune actrice observa le visage surpris de Béatrice. Personne ne t'a prévenu ?
- Ils ne m'ont rien dit, non. Béatrice baissa la tête. On ne me dit rien ici de toute façon... Je savais juste que les examens seraient différents demain.

L'actrice s'approcha, espérant pouvoir contempler plus distinctement l'apparence de sa voisine, malgré les vapeurs ambiantes. Elle prit place à un mètre de Béatrice.

- J'aurais voulu te prévenir... Reprit-elle. Mais je n'avais aucun moyen de te contacter.
- Ne t'en fais pas, répondit Béatrice la tête toujours baissée, dans une posture courbée qu'Ava ne lui connaissait pas. Il est très compliqué voire impossible d'avoir un contact avec moi en ce moment.
- Lilith est avec toi ?
- Pas ces jours-ci... Elle va et vient. Elle est très occupée.

Ava, qui était bien connue pour son côté « j'agis et je réfléchis ensuite », saisit doucement le menton baissé de Béatrice pour le relever et tourner son visage vers elle. La jeune femme, surprise par ce geste, accepta le contact en posant sa main sur l'avant bras qui guidait son visage. Les deux femmes restèrent quelques secondes à s'observer.
Ava nota que sa voisine avait les yeux rouges. Elle ne savait pas si cela était dû à la chaleur environnante, ou bien si elle avait surpris Béatrice dans un moment de forte émotion.
Elle ne put s'empêcher de laisser traîner son regard sur son corps, enveloppé, à l'égal du sien, dans un léger paréo.

- Qu'est-ce-qui ne va pas ? Lança Ava, se sentant le courage de risquer d'être intrusive.

Béatrice tourna très légèrement son visage en fermant les yeux. Ce qui eu pour effet de faire entrer en contact sa bouche avec la main de l'actrice qui tenait toujours son menton. Ava frissonna.

- Je suis fatiguée, Ava... Répondit-elle dans un murmure.

L'actrice sentit le souffle chaud de la respiration de Béatrice dans sa main. Elle ferma les yeux à son tour.
Il y avait un étrange mélange de tensions dans l'air. Il flottait une espèce de désespoir chargée de désir, qui rendait l'espace presque irrespirable.
Ava avait peur d'ouvrir les yeux et découvrir que Béatrice avait disparu. Ses mains quittèrent le visage de la jeune femme à l'aveugle pour saisir ses poignets. Elle sentit un petit objet métallique sous la peau de son avant bras droit, ce qui lui fit ouvrir les yeux.

La réaction d'Ava n'échappa pas à Béatrice.

- Mon nouveau compagnon... Le tracer GPS. Il est maintenant aussi capable de bloquer une téléportation en m'envoyant un choc électrique.

Ava passa doucement son doigt sur la petite bosse formée par le tracer. Elle leva ensuite les mains de Béatrice pour les placer sur ses propres yeux, couvrant ainsi ses larmes qui commençaient à couler.

- Je suis tellement désolée. Dit-elle simplement, émue comme elle l'avait rarement été. Si je n'avais pas retardé ton retour ce jour là, si je t'avais laissé te téléporter pour retrouver Lilith...
- Tu n'y es pour rien. La coupa Béatrice. Cela n'aurait rien changé, continua-t-elle doucement.

Béatrice reprit le contrôle de ses deux mains pour venir envelopper le visage d'Ava, et sécher ses larmes.
Les deux femmes se rapprochèrent encore un peu. L'actrice pouvait sentir le souffle de sa voisine près de sa joue.

- Je crois... Que je deviens un peu folle depuis ce qu'il s'est passé il y a deux mois...

Béatrice observa Ava sans rien répondre.

- Je n'arrive pas à oublier, et continuer ma route. Je vis comme en pause.
- Ava... Répondit la jeune femme, peinée. Il est important que tu laisses ça de côté. Je sais que cela a été violent psychologiquement et physiquement. Mais tu dois reprendre ta vie normale...
- Je ne parle pas de la fusillade, ni de la téléportation. La coupa Ava. Je parle de notre rencontre.

Cette dernière phrase eu l'effet d'une bombe. Béatrice resta bouche bée. Le regard intensément plongé dans celui d'Ava. Ses mains quittèrent le visage de l'actrice pour venir se recroqueviller sur ses propres genoux.

- Je ne sais pas si, après ces tests, je vais te revoir un jour, et ça me terrorise. Reprit Ava, qui sentait de nouveau les larmes monter.
- Qu'est-ce que je peux faire ? Demanda Béatrice, qui luttait contre ses propres émotions.

C'est alors que l'actrice se décida à fermer l'espace restant entre les deux jeunes femmes, et emprisonna la lèvre supérieure de Béatrice entre les siennes. Cette dernière ne lutta pas une seconde et posa une main dernière la tête d'Ava pour intensifier le baiser. Les deux femmes s'embrassaient désespérément, comme si elles pouvaient être arrachées l'une à l'autre à tout moment.
L'actrice pouvait sentir la réciprocité de son désir, et cela décupla le sien. Elle s'approcha encore de Béatrice et passa une jambe par dessus les siennes. En une seconde elle se retrouva assise sur ses genoux, face à elle, sans avoir interrompu le baiser ne serait-ce qu'un instant.
Béatrice passa ses deux mains dans le bas du dos de l'actrice, et, manifestement gênée par le bout de tissu qui enveloppait Ava, l'arracha d'un geste vif. La vapeur ambiante empêchait la jeune femme de profiter complètement de la vue qui s'offrait à elle. Elle décida alors d'explorer le corps d'Ava avec sa bouche, et interrompit le baiser au profit d'intenses respirations dans son cou, sa cage thoracique, sa poitrine...
Elle entendit Ava tenter d’étouffer de petits gémissements et Béatrice perdit la tête. Elle souleva l'actrice, puis l'allongea sur la marche la plus haute. Dans son agitation, son propre paréo tomba au sol, et cela n'échappa pas à Ava, qui lui tendit les bras pour reprendre ce contact désormais vital.
Béatrice s'approcha, embrassa la jeune femme avec passion, puis commença à tracer un chemin de baisers le long de son menton, son cou, sa poitrine, son ventre, pour arriver jusqu'à son sexe. Elle respirait fort, et le mélange de baisers et de souffle chaud fit entrer Ava dans une espèce de transe. Sa poitrine se gonflait et dégonflait rapidement. Elle se sentait sur la point de jouir alors même que la bouche de Béatrice n'était pas encore entrée en contact avec la source de son plaisir.
Cette dernière retardait le moment. Elle embrassait l'intérieur des cuisses d'Ava, respirait chaque centimètre carré de peau.

- Si tu retardes encore l'inévitable je vais jouir avant même que tu ne goûtes à quoi que ce soit... Lança Ava, le ton suppliant.

Cette phrase déclencha un regard animal chez Béatrice, qui plongea son visage entre les jambes d'Ava et la dévora jusqu'à entendre l'actrice hurler de plaisir.
La première vague d'orgasme passée, la jeune femme vint placer son corps au niveau de celui de l'actrice, et commença à onduler, mettant en contact leurs deux sexes ruisselants. Ava sentit l'excitation remonter doucement, moins furieusement que la première fois. Elle sentait Béatrice retenir sa petite mort, et cela la rendait folle.
Ava saisit les fesses de Béatrice de ses deux mains, afin d’accélérer les va et vient et guider le rythme. Elle utilisait également ses hanches pour appuyer certains mouvements et entendait la respiration de sa partenaire s’accélérer.
L'actrice s’agrippa alors au dos de Béatrice pour coller totalement leurs deux corps, et gémit de plaisir dans l'oreille de la jeune femme. Cela déclencha un violent orgasme qui déchira les deux jeunes femmes en même temps.

Elles restèrent un moment allongées l'une sur l'autre, profitant de ce dernier instant de paix totale.

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Ava était allongée sur le grand lit de sa chambre privative, mise à sa disposition par l'organisme OCS qui l'accueillait pendant ces deux jours.
La jeune femme fixait le plafond, les yeux grands ouverts, les bras et jambes écartés comme si elle voulait tester les bonnes mesures du matelas.
Elle n'avait pratiquement pas fermé l'oeil de la nuit, tournant et retournant le souvenir de la veille : ses retrouvailles avec Béatrice.
Peu après ce qui s'était passé (Ava n'arrivait pas encore à mettre de mots dessus même dans ses seules pensées), les deux jeunes femmes n'avaient échangé que quelques mots confus, et Ava avait été la première à prendre la fuite en prétextant devoir rejoindre sa chambre urgemment.
« Mais qu'est-ce-qui m'est passé par la tête ? » Exprima Ava à haute voix, les doigts de sa main droite posés sur sa bouche comme pour empêcher les mots de s'en échapper.
L'esprit désobéissant de l'actrice lui faisait revivre des bribes de leurs ébats comme pour contredire les doutes qu'elle essayait de formuler . Elle revoyait la bouche de Béatrice ravager chaque coin de sa peau, son regard sombre, ses mains délicates mais puissantes.
Ava ferma la yeux, et fronça les sourcils dans une tentative vaine de chasser ses pensées érotiques.
Face à l'échec de cette technique, elle opta pour une bonne vieille douche froide qui aurait également le mérite de la réveiller. Ava se leva d'un bon et fila à la salle de bain.
L'eau fraiche lui fit l'effet d'une claque. Elle prit conscience de deux choses : la première était qu'elle avait trahi son fiancé. La seconde avait un caractère plus urgent. Ava se souvint alors qu'elle devait passer la seconde journée de tests en compagnie de Béatrice. Cette pensée la plongea dans un mélange d'excitation et de panique totale.

Ava repoussa momentanément le sujet J.C, et la culpabilité qui pointait le bout de son nez, pour se concentrer sur l'urgence à gérer.
L'actrice entreprit de couvrir la fatigue qui marquait son visage avec une légère couche de maquillage, et choisit des vêtements qui n'envoyaient pas de signal particulier : à savoir une tenue ouvertement séductrice ou au contraire une dont la décontraction traduirait l'indifférence.
Elle opta pour un jean taille haute et un haut légèrement crop.

Après un petit déjeuner prit dans sa chambre, Ava en sortit à 9h piles pour son premier rendez-vous médical de la journée. Elle se dirigea doucement vers la salle dont on lui avait préalablement indiqué le numéro. En toquant à la porte, son cœur menaçait de lâcher à tout moment.
Elle reconnu la voix de Yasmine Amunet, la neurologue avec qui elle avait travaillé la veille.

- Mademoiselle Silva, bonjour. Entrez, je vous en prie. Lui adressa le docteur d'un ton cordial.

Ava entra dans la petite pièce, salua la neurologue qui était installée à son bureau, le regard concentré sur ses notes, et entreprit de s'asseoir en face d'elle. Son attention se porta sur la chaise vide à sa gauche.

- Mademoiselle Young ne devrait plus tarder, poursuivit le docteur Amunet.

Puis, relevant enfin la tête des datas qu'elle terminait d'analyser, cette dernière fixa Ava avec un peu plus de soin.

- Comment avez-vous dormi Mademoiselle Silva ? Le médecin semblait déjà lire la réponse sur le visage d'Ava.
- Bien je vous remercie, mentit l'actrice.
- Il semble que... Commença le docteur Amunet, soudain interrompue par le son de quelqu'un qui toquait à la porte.

Ava sentit un vague d'anxiété monter et se loger dans ses deux joues bouillantes.
Le médecin leva la voix pour réserver le même accueil à Béatrice, sans plus de manières.
Cette dernière entra dans la pièce, dont l’atmosphère changea en moins d'une seconde.
Ava lui adressa un bonjour poli, puis détourna la regard, incapable de feindre la normalité. De plus, elle sentait le regard suspicieux de Yasmine qui restait subtil, mais l'inquiétait au plus haut point.
Béatrice semblait elle aussi fatiguée, de petites cernes se dessinaient sous ses yeux, et elle avait le regard fuyant. Son attitude rappelait Ava à ce moment, il y a deux mois de cela, devant la mairie du village où elles avaient atterri toutes les deux.

Le docteur racla sa gorge et commença.

- Bien. Je crois qu'il est inutile que je fasse les présentations, je vais donc vous expliquer ce que nous prévoyons de faire aujourd'hui. Mademoiselle Silva, nous avons réalisé tous les tests individuels que nous voulions faire avec vous. Il s'agit aujourd'hui de comprendre le lien qui peut demeurer entre mademoiselle Young et vous même, à l'issue de l'expérience que vous avez partagé. De tester les effets du contact avec ce pouvoir sur votre corps.

- La téléportation... Bredouilla Ava.
- Oui, la téléportation... Répondit le docteur qui ne comprenait pas bien en quoi son explication méritait cette précision supplémentaire.

Béatrice observait le docteur, le regard interdit.

- Nous ne tenterons pas de nouvelle téléportation partagée, que cela soit clair pour vous.

Ava et Béatrice acquiescèrent.

 

***

 

Les choses avaient commencé à se compliquer quand la neurologue eu la bonne idée de recréer une simulation du moment de leur téléportation passée.
Ava se trouvait maintenant agrippée au niveau du bras par la main de Béatrice, des capteurs placés sur sa tête et à différents endroits de son corps.

- Béatrice, commença Yasmine, qui avait troqué les noms de famille pour les prénoms des jeunes femmes après quelques heures de tests. Je vais maintenant vous demander de provoquer votre état de pré-téléportation. Je vous rappelle qu'il vous faudra le bloquer à temps, au risque de recevoir une décharge électrique due à votre puce GPS.

Béatrice obtempéra, et au bout de quelques secondes l'actrice commença à sentir une chaleur dans son bras droit et des picotements au bout des ses doigts.

- Ava. Pouvez-vous nous décrire ce que vous ressentez ?

L'actrice ferma les yeux.

- La même chose que ce que j'ai déjà décrit au docteur Salvius.

Béatrice eu une légère réaction de surprise à la prononciation du nom de sa thérapeute.

- C'est-à-dire ? Poursuivit la neurologue.
- Une intense chaleur dans mon bras, des fourmillements aux extrémités de mes doigts, et un rush d'adrénaline, lâcha-t-elle le souffle court.

L'étreinte de Béatrice se resserra sur le bras d'Ava. Cette dernière ouvrit les yeux pour trouver le regard de la jeune femme plongé dans le sien.

- Béatrice, pouvez-vous maintenant lâcher le bras d'Ava, et continuer de déclencher la phase de pré-téléportation s'il vous-plaît ?

Béatrice s’exécuta, le regard toujours fixé sur l'actrice.

- Ava, pouvez-vous nous décrire à présent ce que vous ressentez ? Questionna à nouveau le docteur Amunet.
- Je... Ava observait à présent ses propres mains. L'actrice avait du mal à le croire. Je continue de ressentir les mêmes sensations.
- Intéressant...

La neurologue prenait des notes sur sa tablette, et observait les données fournies pas les capteurs situés sur Ava et retransmises en direct sur l'écran de son ordinateur.

 

***

 

Les tests touchèrent à leur fin, et Ava et Béatrice se retrouvèrent pour un ultime rendez-vous avec l'équipe de l'OCS. Pour cette dernière visite de la journée, elles eurent le privilège de se retrouver face aux Salvius mère et fils, ainsi que le docteur Amunet.

- Béatrice, Ava, Commença Jillian Salvius, je vous remercie pour votre patience et le temps que vous nous avez accordé dans ces recherches.

Les deux jeunes femmes affichèrent un sourire poli. Béatrice jeta un œil furtif en direction de l'actrice, puis redirigea son regard vers le médecin en posant ses deux mains sur ses genoux, à la manière d'une élève modèle. Ava ne s'expliquait pas pourquoi elle trouvait autant de charme aux moindres gestes de sa voisine.

- Ava, mon offre de séance tient toujours si vous êtes intéressée. Je ne pourrai malheureusement l'assurer ce soir, mais si vous êtes disposée à passer une nouvelle nuit ici pour rentrer demain matin, je pourrais vous proposer un rendez-vous à 9h, offrit Jillian.

L'actrice ne put s'empêcher de chercher le regard de Béatrice pour y trouver la réponse à l'offre du médecin. Elle ne fut pas déçue d'apercevoir sa voisine entrain de se mordre la lèvre inférieure furtivement, les yeux perdus dans ses pensées.

- Merci docteur, je crois en effet qu'il est plus sage que je parte demain matin après un peu de repos. Vous me verrez donc à 9h. Répondit Ava, bien consciente de l'ironie dans ses paroles.
- Parfait, reprit Jillian, satisfaite. Je laisse donc le reste de l'équipe prendre le relais.

Le docteur tendit le bras en direction de Michael et Yasmine. Cette dernière lui adressa un léger sourire, et prit la parole.

- Merci Jillian. Puis, s'adressant aux deux jeunes femmes en face d'elle : Ava, Béatrice, pour être tout à fait transparente avec vous, après concertation avec le docteur Michael Salvius, nous croyons qu'il y a plus à découvrir autour des résultats de ces examens que nous le pensions.
- Que voulez-vous dire ? S'inquiéta Ava. Vous avez trouvé quelque chose de bizarre dans mes analyses ?
- Je vous rassure, reprit la neurologue, vous êtes en parfaite santé. Nous pensons cependant qu'il existe des effets secondaires à votre téléportation plus complexes que prévus, lesquels se manifesteraient surtout lorsqu'il y a proximité physique entre vous deux. Il nous est difficile de vous en dire plus pour le moment.

Béatrice prit la parole pour la première fois depuis le début de l'entretien.

- Vous voulez dire que vous aurez besoin de réaliser plus de tests dans le futur ? La jeune femme tentait de cacher l'espoir dans sa voix.
- C'est très probable en effet, reprit le docteur Michael Salvius. Ava, si vous êtes d'accord, l'OCS vous contactera rapidement afin de vous proposer un accord qui conviendra à votre emploi du temps et n'interfèrera pas avec vos tournages. Et une indemnisation financière bien sûr...

Ava tenta d'analyser rapidement l'effet que cette nouvelle avait sur elle : la possibilité de revoir Béatrice. Elle se sentait bouleversée, et c'était comme si une petite porte s'était ouverte dans le couloir oppressant de son quotidien inanimé.
Elle jeta un regard à sa voisine qui avait glissé nonchalamment ses mains dans ses poches de pantalon et la regardait avec, une nouveauté pour Béatrice, ce qui ressemblait à de la fragilité.

- Bien sûr... Aucun problème. Répondit simplement l'actrice.

 

***

 

Béatrice toqua doucement à la porte de la chambre d'Ava. Quelques secondes plus tard, l'actrice ouvrit d'un geste sûr, et afficha un visage dénué de surprise.
Elle s'écarta pour laisser entrer la jeune femme, sans rien dire.
Béatrice s'exécuta, et Ava referma la porte derrière elle.

Les deux jeunes femmes s'observèrent quelques instants, toujours dans le silence total.
Cette fois-ci, c'est Béatrice qui agit la première. Elle s'avança et saisit le visage d'Ava entre ses mains. Elle la poussa contre la porte d'entrée et l'embrassa passionnément.
L’actrice ne perdit pas une seconde et déboutonna le chemisier de la jeune femme à l'aveugle.
Béatrice ne la laissa pas la déshabiller jusqu'au bout, et l'interrompit en retournant l'actrice, face à la porte. Elle plongea son visage dans le cou d'Ava, et sa main droite glissa immédiatement vers son pantalon taille haute. Ses doigts trouvèrent un sexe trempé. Ses oreilles captèrent la respiration haletante de l'actrice. Béatrice poussa Ava au bord de la jouissance, avant de retirer sa main et faire un pas en arrière.
Cette dernière se retourna, surprise, et regarda sa partenaire qui paraissait bouleversée par son manque de contrôle sur son propre comportement.

- Béatrice... Ava s'avança alors, d'une voix rassurante mais troublée.

Elle prit les lèvres des Béatrice entre les siennes, et guida la jeune femme jusqu'au grand lit situé à quelques mètres d'elles.
Ava l'allongea avec douceur sur les draps, l'embrassa fébrilement, puis termina de la déshabiller. Elle retira également ses propres vêtements, sous le regard attentif de Béatrice.
Une fois les deux femmes totalement dénudées, Ava commença à embrasser le corps de sa partenaire avec patience et dévouement. Elle s'arrêta à chaque endroit qu'elle voulait graver dans sa mémoire, respira sa peau délicate, et écouta attentivement ses soupirs irréguliers.
L'actrice finit par atteindre l'entrejambe de Béatrice. Elle y prit une inspiration profonde, avant de s'y plonger avec ardeur.
Ava sentait les muscles des cuisses de Béatrice se tendre, et ne put s'empêcher de jeter un œil au visage de sa partenaire pendant qu'elle la dévorait. Cette dernière fermait les yeux, et semblait magnifiquement torturée par ce plaisir qu'elle se refusait à accepter totalement.
L'actrice sentait que la jeune femme était au bord de l'orgasme. Elle s'interrompit pour remonter trouver la bouche de Béatrice et y coller la sienne. Ava plongea alors deux doigts en elle.

Béatrice ne parvenait plus à rester silencieuse. Elle poussait des soupirs de renoncement à sa lutte intérieure.
L'actrice profitait du contact de la cuisse de la jeune femme entre ses jambes pour égaler le plaisir que cette dernière ressentait aux mouvements de ses doigts dans son corps.

Soudain, des symptômes bien connus se déclenchèrent chez les deux jeune femmes. Comme le résultat d'un pouvoir inconscient et indépendant.
Elles expérimentèrent un rush intense, un fourmillement dans leur chair, qui allait et venait entre les les corps, et finit par provoquer et amplifier la jouissance inévitable qui acheva le moment partagé.

Chapter 10

Notes:

Trigger warning : harcèlement moral, homophobie, évocation de la mort d'un proche.

Chapter Text

Deux ans et demi plus tôt - Virginia Water – Royaume-Uni

 

- Béatrice... Béatrice Suzanne Young !

La jeune femme détourna les yeux de son assiette, son regard accrochant aussitôt le visage contrarié de sa mère.

- Oui...mère, qu'y-a-t'il ? Répondit Béatrice abruptement sortie de ses pensées.
- Que vous arrive-t-il enfin ? Reprit-elle. Vous n'êtes plus capable de m'écouter vous détailler vos tâches de la journée sans laisser votre esprit divaguer ?
- Je vous écoute, mère, je vous écoute …

Béatrice repoussa sa chaise, signe qu'elle se préparait à entamer une longue journée de soins et de corvées.

- Bien. Aujourd'hui, je m'occuperai personnellement d'aller chercher les médicaments pour votre père. Je ne fais plus confiance à Agnès depuis son erreur inadmissible de la semaine dernière. J'attend de vous que vous soyez présente à son chevet, et répondiez à tous ses besoins. Agnès se chargera des courses et autres futilités.

Béatrice soupira intérieurement.

- Mère, Agnès a simplement acheté ce qui était indiqué sur l'ordonnance, ce n'est pas de sa faute si l'écriture du Docteur Barrow commence à laisser à désirer et...
- Béatrice ! Sa mère la coupa en haussant la voix. Je ne tolèrerai pas que l'autorité d'un médecin parfaitement compétent soit remise en cause devant moi, et surtout pas par vous, qui n'avez aucune légitimité à le faire.

La jeune femme baissa la tête, déjà consciente de la tempête de reproches qui s’apprêtait à s'abattre sur elle. Elle fixa un point au sol et attendit.

- Qu'avez vous fait dans votre vie pour prétendre critiquer le travail des autres ? Reprit la matriarche. Tout a été toujours été si facile pour vous : une formation des plus qualitative en pension catholique, puis deux années d'humanitaire pour le compte de l'église, qui apparemment ne vous ont rien appris sur la charité et l'humilité...
- Mère... Supplia Béatrice.
- Et pour couronner le tout, trois années de silence radio, où vous avez disparu dans ce pays de dépravés que sont les Etats-Unis pour suivre on ne sait qui et faire on ne sait quoi...
- Mère ! Interrompit une dernière fois Béatrice, dont le ton trahissait une perte de sang froid. Je suis là maintenant...
- Il a fallut vous supplier. Lâcha froidement sa mère. Il a fallut que votre père soit sur le point de...
- Je peux me charger des médicaments.
- Il n'en est pas question ! Vous resterez ici. La dernière fois que vous êtes allée à la pharmacie, vous avez monopolisé Lucia qui a négligé ses clients, cela a donné à parler au voisinage durant toute une semaine.

Béatrice tremblait de frustration. A vingt trois ans, la jeune femme se retrouvait interdite de sortie par sa mère. Elle ne comprenait même pas pourquoi elle lui obéissait encore. Probablement la force de l'habitude, et les longues années d'obéissance aveugle au pensionnat religieux.
La jeune femme sentait sa patience la quitter quand elle entendait sa mère parler de ses trois années aux Etats-Unis : ses trois seules et uniques années de réelle liberté. Celles où elle avait apprit à vivre selon ses choix, ses goûts, où elle avait apprit à s'écouter et s'autoriser à aimer...

Toutes ces voix dans sa tête...

La porte d'entrée claqua, puis Béatrice entendit des pas sur le gravier, et la voix du chauffeur qui accueillait sa mère dans la berline familiale. La jeune femme tendit une oreille vers le reste de la demeure : pas un bruit. Agnès avait dû sortir de bonne heure pour éviter de croiser la maîtresse de maison.
Béatrice entreprit de monter à l’étage afin de vérifier que son père était toujours bien installé dans son lit et qu'il n'avait besoin de rien. En arrivant devant la porte, elle hésita un instant, prit une grande inspiration, puis toqua doucement. Elle fut accueillie par un grognement.

- Père, c'est Béatrice, je vais rentrer pour récupérer votre plateau.

La jeune femme poussa la porte et entra dans une grande chambre luxueusement décorée. De lourds rideaux en velours étaient partiellement fermés pour conserver une ambiance tamisée qui conférait à cet espace un aspect quelque peu inquiétant.

- Béatrice, ma fille... Lança affectueusement le père.

Cela paru surprendre la jeune femme, qui marchait d'un pas méfiant vers le lit.

- Alors tu t'occupes de ton vieux père aujourd'hui ? Continua-t-il d'un ton faussement complice.

La jeune femme, qui n'en était pas à sa première visite au chevet de son père, lequel était atteint d'un mal qui affectait sa mémoire et ses humeurs, tendit un bras avec précaution en direction du plateau de petit déjeuner posé sur la table de nuit.
Elle fut arrêtée par la main du patriarche qui vint serrer brutalement son poignet droit.

- Qu'est-ce-que tu fais là ? Demanda-t-il agressivement. N'importe quelle employée de maison peut se charger de ça. Je n'ai pas besoin de toi ici.
- Mère m'a demandé de m'occuper de vous. Répondit simplement Béatrice, tentant de forcer le passage avec son bras dans le but de récupérer le plateau.
- Je ne comprend pas pourquoi ta mère t'as rappelé ici... Chez nous... Cracha le père en fixant sa fille durement. Tu n'es pas...tu n'es pas comme nous, tu ne le seras jamais, peu importe le nombre d'années passées au contact des gens de foi.
- Si vous voulez tout savoir, père, répondit Béatrice, visiblement lassée d'avoir les mêmes conversations tous les jours, quand mère m'a demandé de rentrer, j'ai tout d'abord refusé.
- Et malgré tout, te voici aujourd'hui devant moi... Répondit amèrement le père

Ils se fixèrent mutuellement pendant quelques instants. La ressemblance entre Béatrice et son père était frappante, surtout quand il s'agissait de leurs regards, au moment où ils souhaitaient tous deux communiquer leur mépris.
La jeune femme fut la première à détourner les yeux. Elle saisit rapidement le plateau de petit déjeuner et quitta la chambre sans un mot de plus.

Après en avoir avoir nettoyé le contenu, car, contrairement à ses parents, il n'était pas question pour elle de laisser l'ensemble des simples tâches du quotidien à des employés, Béatrice décida d'aller prendre une douche. Son corps tout entier était tourmenté par un mélange de colère et de frustration qu'elle espérait calmer au contact de l'eau.
Une fois déshabillée, la jeune femme entra dans la cabine et tourna le robinet d'eau chaude au maximum. Elle se posta sous l'abondant jet et attendit. Alors que la température montait, Béatrice posa ses deux mains contre la paroi et serra les dents.

Ces satanés voix qu'elle entendait toujours... Celle de sa mère : « Que peut-il y avoir de plus important pour toi que la santé de ton père ? Lui qui s'est donné tout ce mal pour t'offrir la meilleure éducation qui soit. Si tu ne rentres pas il pourrait en mourir... Si tu ne changes pas ce que tu es, il en mourra ! ».
Celle de Lilith « Si tu pars, ces trois ans n'auront servi à rien ! Je sais que tu as le cœur brisé maintenant, mais c'est de ta vie qu'il s'agit, tu retomberas amoureuse mais ça n'arrivera pas si tu t'enfermes de nouveau avec eux ! ».

Béatrice laissait l'eau brûlante lui consumer la peau. Elle n'avait pas desserré les dents. Son visage tout entier était déformé par la douleur. A cet instant, elle désirait de toute son âme être ailleurs, n'importe où. A bout de nerfs, la jeune femme ne put s’empêcher de frapper son visage violemment avec la paume de ses deux mains. Cela lui arrivait quand elle voulait évacuer un trop plein de culpabilité.
Quand la chaleur de l'eau devint insupportable, Béatrice ferma le robinet, et sortit de la douche, satisfaite. Son corps tout entier lui faisait mal. Elle ressentait les battements de son cœur pulser dans son front brûlant. Elle était comme fiévreuse.

La jeune femme passa le reste de la journée comme un fantôme, arpentant les longs couloirs de la maison, servant son père qui agitait une petite cloche dès qu'il souhaitait que quelque chose lui soit apporté.
Le soir elle dîna avec sa mère, à la grande table de la salle à manger. Les deux femmes étaient assise respectivement à chaque extrémités, séparées d'au moins cinq mètres, et ne s'adressaient la parole que très rarement.
Béatrice monta se coucher à neuf heures, après avoir monté une tisane à son père qui l'accepta sans un regard pour sa fille.

Enfin retirée dans sa chambre pour la nuit, elle s'allongea sur son lit, le regard errant sur les subtiles textures du plafond blanc.
Après quelques minutes de lutte contre ses voix intérieures, Béatrice saisit un petit carton placé sous son couchage, et en retira quelques photos dans lesquelles elle se plongea.
Sur la première, on voyait Lilith et Béatrice, hilares, à l'arrière d'une voiture, avec en arrière-plan, à travers la vitre, un paysage de route désertique américaine. Les photos suivantes étaient des clichés de road trip entre amis, de paysages, de soirées, de moments de vie...
Béatrice s'arrêta sur une photo en particulier. C'était le portrait d'une jeune femme au sourire éclatant. Tout était un peu flou autour d'elle, la photo ayant été prise de nuit avec un temps d'exposition un peu long. On distinguait tout de même un décor, une ambiance de terrasse de guinguette, avec des petites guirlandes colorées qui étincelaient dans la nuit.

La jeune femme contempla longuement la photo qu'elle tenait avec précaution entre ses doigts, reflet figé d'une période heureuse de sa vie, et d'une personne qu'elle avait profondément aimé.
Quelques larmes coulèrent le long de la joue de Béatrice sans que celle-ci ne s'en aperçoive.
Elle s'endormit finalement hors de ses draps, les photos toujours éparpillées autour d'elle.

Pour la première fois depuis le retour de Béatrice chez ses parents, cette dernière ne s'était pas réveillée aux aurores. Elle s'en aperçut immédiatement en ouvrant difficilement les yeux, aveuglée par la lumière naturelle qui inondait déjà la pièce. Il devait être déjà plus de dix heures.
La jeune femme se redressa doucement, et s'aperçut que son lit n'était pas défait et qu'elle n'était même pas en pyjama. Elle tarda quelques secondes à se rappeler d'où elle était et pourquoi elle s'était endormie ainsi. Ce n'est qu'en tournant la tête vers la porte de sa chambre que Béatrice aperçut sa mère qui attendait, debout, en silence. La jeune femme poussa un petit cri de surprise.

- Béatrice, commença la matriarche. Ne soyez pas dramatique voulez-vous. Vous avez manqué vos devoirs du matin. Il va falloir remédier à cela immédiatement.

Béatrice observa sa mère, qui semblait nerveuse. Elle lui parlait machinalement et ne cessait de jeter des regards aux photos étalées sur son lit.

- Bien, mère. Excusez-moi. Laissez moi une minute pour me changer et ranger un peu. Je vous rejoins en bas dès que possible.

La mère s'approcha de sa fille en silence. Béatrice n'arrivait pas à déchiffrer l'expression sur son visage. C'était un mélange de gêne, de crainte et de colère.
Elle saisit le portrait de la jeune femme souriante dans la guinguette et l'observa avec attention.
Béatrice attrapa le poignet de sa mère dans un réflexe incontrôlé.

- Mère... Supplia-t-elle.
- Comment s'appelle-t-elle ? La coupa la matrone.

La jeune femme hésita un moment, puis répondit.

- Elle s'appelait Amelia.

La mère de Béatrice leva le yeux vers sa fille, manifestement étonnée.

- Que lui est-il arrivé ?

Les yeux de Béatrice se tournèrent vers la fenêtre de sa chambre. Elle resta silencieuse.

- Et bien ? Insista-t-elle.

La jeune femme sentit ses yeux se remplirent de larmes. Elle résista à l'envie de s'effondrer, refusant de se montrer fragile devant sa mère.

- Elle est décédée il y a deux mois.

Sa mère leva un sourcil, et fixa intensément sa fille. Elle décida de ne pas poser plus de questions, jeta la photo, et se retourna en direction de la porte.

- Mère... Appela faiblement Béatrice.

Cette dernière s'arrêta sur le seuil de la porte, tournant légèrement son profil gauche pour prêter l'oreille.

- Si nous devons continuer comme cela, j'ai besoin que vous me laissiez sortir, j'ai besoin de me sentir libre comme je l'ai été ces dernières années, sans quoi je risque de m'éteindre totalement ...
- Oh, ma chère Béatrice... Je vois que vous ne comprenez donc pas... Vous ne partirez pas d'ici. Il n'est pas question que je vous laisse vivre votre existence de débauchée... Et certainement pas temps que votre père sera encore parmi nous.

Sur ces paroles, sa mère sortit de la chambre. Béatrice entendit les derniers mots de cette dernière depuis la couloir :

- Prenez votre journée. Je ne souhaite pas que vous déprimiez votre père avec votre apitoiement et vos histoires absurdes.

La jeune femme écouta les pas de sa mère s'éloigner et ferma les yeux. Sa tête bourdonnait. Elle mourrait d'envie de se frapper au visage. Elle pensa à tous les moyens qu'elle avait à sa disposition pour se faire mal. Une éducation religieuse stricte peut avoir cet effet sur vous : quelque soit ce qui vous arrive dans la vie, vous devez vous culpabiliser pour cela, ce n'est que le résultat de vos fautes et vos péchés.

Béatrice finit par se lever et referma la porte de sa chambre, cherchant désespérément à reprendre un semblant de contrôle sur son environnement. Elle couru vers son lit et saisit avec soin la photo d'Amelia. Elle plongea son regard dans celui de la jeune femme, et tenta de s'imaginer en face d'elle, assise sur l'inconfortable banc en bois de la guinguette. Béatrice esquissa un sourire. Elle observa attentivement les petites lumières des guirlandes. Elle tenta de se souvenir des rires, des discussions animées, de l'odeur de viande grillée, de la tiédeur de ces soirs d'été.

Et c'est à ce moment là, précisément à ce moment là, que la vie de Béatrice bascula.
La jeune femme commença à ressentir des picotements dans tout son corps. Le bout de ses doigts était particulièrement sensible, à tel point qu'elle dut lâcher la photo. Son cœur se mit à battre de manière incontrôlée. Béatrice expérimenta un poussée d'adrénaline extraordinaire. C'était comme si elle pouvait sentir la vie dans chaque cellule de son corps.
La jeune femme était incapable de comprendre ce qui lui arrivait. En tentant de rationaliser, elle en venait à croire qu’elle expérimentait la crise d’angoisse la plus intense de sa vie.
Puis elle se mit à observer ses mains, qu'elle voyait disparaître petite à petit, et se dit qu'il n'était plus temps de rationaliser.
Une demie seconde plus tard Béatrice avait disparu de sa chambre du pavillon de Virginia Water, Angleterre.

***

Un lointain brouhaha. Un léger vent chaud. Une moiteur. Une musique en sourdine. Des odeurs de nourriture.
Béatrice ouvrit doucement les yeux. Son rythme cardiaque s'était calmé. Son corps n'était plus en ébullition. Elle ressentait une étrange sensation de paix intérieure, du moins, au vu de la situation.
La jeune femme se trouvait assise sur un banc en bois, et accoudée à une grande table vide. Il n'y avait personne dans son voisinage immédiat, mais elle pouvait voir au loin des gens danser, sur la petite piste prévue à cet effet, de l'autre côté du bar. Des curieux les observaient, le dos tourné à Béatrice.

La jeune femme était totalement sous le choc. Son cerveau tournait à toute vitesse, cherchant une explication à ce qui venait d'arriver. Etait-elle dans un rêve ? S'était-elle évanouie ? Avait-elle tenté de se suicider après le départ de sa mère ?
Toutes ces théories ne tenaient pas debout. Béatrice se rendait compte qu'elle était bel et bien assise sur le banc où elle s'était assise tant de fois avec Amelia, à l'époque où elle vivait aux Etats-Unis, et avant son retour forcé chez ses parents.
Mais alors comment ? Que s'était-il passé ? Avait-elle remonté le temps ?
Dans un mouvement de panique totale, Béatrice se leva, renversa la banc, et s'écarta de la table.
Elle sentait son corps mou, comme paralysé par la peur. La jeune femme se dirigea vers le bar, où avaient lieu des conversations animées entre le serveur et des clients. Ce dernier reconnu immédiatement Béatrice.

- Béatrice ??

La jeune femme ne répondit pas tout de suite, manifestement surprise.

- Qu'est-ce-que tu fais ici ? Je te croyais en Angleterre !

Béatrice regarda le barman qu'elle connaissait bien.

- Sam... Je...

Le regard de la jeune femme se posait successivement sur Sam le tenancier du troquet, sur les clients autour de lui qui avaient cessé de parler, sur les bouteilles posées le zinc... et sur... un cadre photo cloué à une des parois du bar. Ce cadre contenait un portrait d'Amelia. Une petite phrase était écrite à la main juste en dessous « Repose en paix ».

Béatrice se rendit alors compte qu'elle n'avait pas remonté le temps. Elle ne se trouvait pas non plus dans un rêve. Elle venait de vivre l'expérience la plus étrange de sa vie : celle de sa toute première téléportation.

Chapter Text

Temps présent

- Ava ? Ava Silva ?

L'actrice détacha enfin son regard d'un étal de fruits et légumes. Ses yeux étaient restés rivé sur les pommes qu'elle tenait dans ses mains depuis Dieu sait combien de temps, pour se retrouver face à une femme qu'elle ne connaissait pas.
Cette dernière, surexcitée, poussa son cadis en direction d'Ava, la heurtant presque.

- Incroyable ! Je suis une de vos plus grandes fans! J'ai a-do-ré votre dernier rôle de warrior badass !
- Ah... Euh... Merci. Répondit distraitement l'actrice.

Ce détachement ne ressemblait pas à la jeune femme, elle qui recevait d'habitude ses fans de la manière la plus enjouée qui soit. La dame sembla quelque peu déçue.

- Bon... Euh... On peut faire une photo ?

Ava tenta de reprendre ses esprits.

- Une photo ? Ah... Euh... Oui bien sûr.

Ava s'avança vers sa fan qui pointa son téléphone en mode selfie et agrippa énergiquement la jeune actrice. Les deux femmes forcèrent un sourire. Le moment passa. Ava se retrouva rapidement seule avec ses pensées, au milieu du supermarché, une pomme toujours dans chaque main.

Des morceaux de sa récente conversation avec Jillian Salvius tournaient en boucle dans sa tête.
Le lendemain de sa dernière nuit avec Béatrice ; laquelle avait été inoubliable mais, à l'image de la première, dénuée d'explications ; Ava avait été reçue par la célèbre psychologue pour une séance en présentiel avant son départ du centre.
« Ava, je dois vous prévenir, beaucoup de facteurs indiquent que vous êtes quelque part toujours connectée à Béatrice. Quand vous sortirez d'ici et reprendrez le cours de votre vie normale, vous devez vous attendre à ressentir des émotions qui ne sont pas les vôtres... Il faut vous y préparer. ».

Etait-ce pour cela que l'actrice se sentait si déprimée ? Déconnectée ? Ces émotions appartenaient-elles à Béatrice ?

Cela ne changeait rien au fait qu'Ava redoutait ce fameux retour « à la vie normale ». C'était une chose de vivre avec J.C en sentant qu'elle ne lui disait pas tout, c'en était une autre de lui cacher son aventure au centre médical. D'autant plus qu'elle serait amenée à y retourner.
La jeune femme se sentait perdue. Elle n'avait jamais imaginé partager ce qu'elle avait eu avec J.C avec quelqu'un d'autre. Qu'il s'agisse de se confier sur sa vie, ou bien d'intimité physique.
J.C n'était pas son premier copain, mais il était définitivement son premier amour.

Cette pensée mis Ava en mouvement. L'actrice lâcha les fruits et sortit du magasin à la hâte, les mains vides. Il fallait qu'elle parle à J.C, qu'elle lui explique que tout n'était pas si simple, qu'elle était liée à Béatrice et que c'était aussi l'exercice de ce pouvoir surnaturel qui la ramenait à elle.
Ava conduisit distraitement jusqu'à chez elle, évitant de peu un accident au dernier carrefour avant son lotissement.

Arrivée devant sa porte, elle hésita un instant puis inséra sa clef dans la serrure et ouvrit. Elle entra et ne tarda pas à tomber sur son fiancé assis à la table de la salle à manger, plongé dans la lecture du courrier.

- Hey, lança-t-il avec un petit sourire. Alors, on rentre les mains vides ? Je croyais que tu faisais des courses...
- J.C... Il faut qu'on parle de quelque chose...

Son fiancé leva les yeux de son courrier, visiblement surpris.

- Tout va bien ? Demanda-t-il sans trop y croire. J'ai remarqué que tu étais... Comment dire... Absente ces temps-ci.

Ava s'approcha de J.C, bien décidée à avoir cette conversation. Elle se l'était imaginé des dizaines de fois déjà dans son esprit. Elle savait ce qu'elle devait dire.
Mais au moment où elle ouvrit la bouche pour parler, Ava fut prise d'une intense douleur dans l'avant bras droit, comme un puissant choc électrique.
L'actrice se saisit le bras et poussa un cri.

- Ava ! S'inquiéta son fiancé qui s'avançait déjà pour la prendre dans ses bras. Ava, qu'est-ce-qui t'arrive ?

La jeune femme s'accroupit pour tenter de contrôler la douleur. Son attention se porta alors sur la zone qui la brulait. Ava fixa son bras pour déterminer la source de sa souffrance physique  : l'endroit exact où le tracer avait été implanté dans le bras de Béatrice.

- Béatrice …
- Ava ? Tu peux m'expliquer ce qui se passe ? Qu'est-ce que cela a à voir avec Béatrice ? Tu parles de Béatrice Young ?

La douleur commença a s'atténuer puis disparu totalement. Ava se releva, et se mis à tourner en rond en parlant toute seule.

- Elle a dû essayer de se téléporter... Mais pourquoi est-ce qu'elle aurait fait ça sachant qu'elle est au courant pour le tracer et pour le choc électrique ? Il a dû se passer quelque chose !
- Ava ! S'époumona J.C. Arrêtes-toi une seconde et parles moi !
- Plus tard ! J.C, je suis désolée, mais là tout de suite, j'ai besoin que tu me laisses régler ça.

Ava attrapa ses clefs et son téléphone et sortit de la maison sans un mot de plus, sous le regard consterné de son fiancé.

L'actrice monta dans sa voiture, la démarra, puis enclencha le bluetooth pour passer un coup de téléphone pendait qu'elle conduisait.
Avec la commande vocale, elle entreprit d'appeler Jillian Salvius, et pria pour que cette dernière décroche, malgré son emploi du temps surchargé.
Après cinq sonneries, le docteur décrocha.

- Ava ?
- Docteur Salvius ! Bonjour... Je vous remercie de prendre mon appel, j'ai absolument besoin de vous parler.
- Ava, tout va bien ?

La voix du Docteur Salvius avait un tonalité étrange, comme si elle s'attendait à cet appel mais en était à la fois très surprise.

- Non, pas vraiment. Et je veux savoir si Béatrice va bien... Est-il arrivé quelque chose ?

Ava perçut un bruit dans la pièce, un bruit sourd, comme si quelqu'un s'était cogné contre un objet lourd.

- Ava... Reprit le docteur... Béatrice va bien. Est-ce-que vous voulez m'expliquer ce qui vous arrive ?
- A-t-elle tenté de se téléporter ? Je veux la voir... Je l'ai senti...
- Ava...

Cette fois-ci l'actrice reconnu la voix de Béatrice, dans la fond de la pièce. Cette dernière avait dû entendre des bribes de la conversation étant donné que la jeune femme hurlait presque dans l'habitacle de sa voiture.

La simple écoute de son prénom prononcé par Béatrice avec une voix si faible et si inquiète bouleversa Ava. Cette fois-ci, elle était bien décidée à prendre le contrôle de la situation.

- Laissez-moi revenir au centre, donnez moi seulement des coordonnées, je retrouverai l'endroit en utilisant une carte...pas de données...
- Ava... Reprit calmement Jillian Salvius. Vous devez comprendre qu'il est essentiel pour nous de protéger Béatrice. Il est hors de question de vous révéler où elle se trouve. Vous n'êtes même pas sensée savoir qu'elle est actuellement avec moi.
- Bien, répondit Ava, manifestement déterminée au plus haut point. Vous ne voulez pas me répondre ? Je vais trouver moi même. Laissez-moi juste vous dire que vous sous-estimez mes capacités à GeoGuessR et ma mémoire extraordinaire.

 

***

 

Jillian Salvius raccrocha le téléphone fixe de son bureau, et son regard trouva immédiatement celui de Béatrice.

- Qu'est-ce-qui vient de se passer Docteur ? Demanda vivement la jeune femme, assise sur le canapé réservé aux patients, frottant douloureusement son avant bras droit.
- J'ai l'impression... Commença le médecin. Je crois bien qu'Ava a ressenti l'impulsion électrique du tracer quand vous avez involontairement déclenché une téléportation.
- Comment est-ce possible ? Béatrice fut prise de panique. Est-ce-qu'elle va bien ?
- Apparemment suffisamment bien pour prendre le volant et partir à votre recherche, répondit Salvius, dont le ton trahissait un mélange d'étonnement et d'inquiétude.

Béatrice, raide comme un piquet, était assise sur le canapé et fixait son médecin avec une expression de désarroi.

- Elle n'a aucune idée d'où nous nous trouvons, reprit la jeune femme après un moment, d'une voix détachée, presque mécanique. Je suppose que votre équipe lui a bandé les yeux lors de sa première visite...
- En effet, répondit Jillian Salvius d’un air pensif... Cependant, cette jeune femme m'a l'air pleine de ressources... Et excessivement entêtée.

La jeune femme releva la tête en direction du bureau du docteur, qui s’efforça de cacher un léger sourire.

- Béatrice, reprit-elle sérieusement. Je tiens à m'excuser pour ce malheureux incident. J'aurais dû anticiper la possibilité du déclenchement d'une téléportation involontaire pendant une séance d'hypnose aussi délicate que celle-ci.

La jeune femme répondit en s'excusant à son tour, sans s'expliquer pourquoi ; encore cette fichue culpabilité qui refaisait surface à la moindre occasion de se blâmer pour tous les malheurs de ce monde.
Elle se leva pour prendre congé de Jillian afin de trouver un peu de repos dans ses quartiers privés. Une fois sur le seuil de la porte, la jeune femme se retourna un dernière fois vers elle.

- Qu'allez vous faire pour... Ava ?
- Que voulez-vous dire ? Lui répondit le docteur, qui semblait deviner la vraie nature de sa question.
- Et bien... si elle...si elle débarque ici ? Si elle s'avère être plus difficile à contrôler que vous ne le pensiez ?

Jillian tourna la chaise de son bureau pour faire totalement face à Béatrice, et lui lança un regard pénétrant.

- Si elle arrive jusque ici … Nous en reparlerons... En attendant, reposez-vous et rechargez vos batteries. Bonne soirée Béatrice.

 

***

 

« Fuck, fuck, fuck ! »

Ava était totalement perdue.
La jeune femme était arrêtée sur une route de nuit, phare allumés, au beau milieu d'une forêt de pins.
Elle plaça ses deux index de part et d'autre des ses tempes, et ferma les yeux, pour tenter de se concentrer.

« Allez... Foutue mémoire... C'est pas le moment de me lâcher... OK, le virage numéro seize était bien à gauche, c'était juste avant d'entendre ce sanglier hurler... Après, le chauffeur a dit un truc comme : « Vous faîtes toujours autant de blagues en voiture Madame Silva ? », pff mais quel mec sinistre celui là... Ok je m'égare ! Concentre-toi ! »

Ava regarda en direction d'une route étroite qui partait sur la droite. En plissant la yeux, elle distingua quelque chose. L'actrice entreprit d'éteindre ses phares pour vérifier. Une fois dans l’obscurité totale, elle laissa à ses yeux un moment pour s'y habituer. Une minute plus tard, elle commença à voir apparaître une faible lumière au loin.

« Cinq minutes... Il est sensé rester cinq minutes entre le dernier virage et le parking. »

La jeune femme alluma de nouveau ses phares, enclencha le chrono de son téléphone, et démarra la voiture en direction de la route étroite qui partait sur la droite.

 

***

 

« Yes ! Yes ! Je le crois pas ! Ahah ! »

Ava trépignait de joie en descendant de sa voiture. Il devait être plus de minuit quand l'actrice atteignit enfin sa destination. Elle avait du mal à croire qu'elle y était arrivée. Sans doute la plus belle réussite de sa mémoire et de ses talents de déduction depuis longtemps !
De l'autre côté de l'immense barrière qui lui faisait face, l'actrice reconnaissait le parking sur lequel on lui avait débandé les yeux il y avait une semaine de cela, même si, de nuit, l'environnement était très différent. La zone était faiblement éclairée, et la forêt, qui s'étendait autrefois à perte de vue, n'était plus qu'une immense masse noire et inquiétante.
Le bâtiment de l'OCS (lequel, lui avait-on expliqué, signifiait Observatoire des Cas Surnaturels), ressortait cependant, de par son éclairage froid et clinique, qui rendait le complexe moderne peu accueillant. Les lignes de l'édifice étaient épurées, le design minimaliste.

Ava s'avança vers le portail, situé à une centaine de mètres sur bâtiment. La jeune femme réalisa alors qu'elle n'avait même pas eu le temps de penser à ce qu'elle allait dire en se présentant. Elle s'était imaginée débouler dans le bureau de Jillian Salvius, furieuse, mais n'avait pas pensé au fait qu'elle arriverait au beau milieu de la nuit, quand il était probable que tous les travailleurs de l'OCS seraient rentrés chez eux ou bien endormis quelque part dans le Centre.

L'actrice décida de tenter tout de même sa chance et sonna à l'interphone. Une voix masculine répondit après le cinquième bip :

- Sécurité ?
- Bonsoir, répondit immédiatement Ava. Je suis Ava Silva... Je suis venue ici il y a une semaine pour une série d'examens. J'ai besoin de voir Béatrice Young de toute urgence !
- Bah voyons, répondit le garde, la voix moqueuse. Et puis quoi encore ? Si vous êtes encore cette fan obsédée par mademoiselle Young, je vous suggère de vous tirer vite fait avant que je sorte avec mes chiens. Ava Silva... Comme si j'allais vous croire...
- Monsieur ! L'interrompit la jeune femme, manifestement indignée que son identité soit remise en cause. C'est très sérieux, je suis revenue au Centre avec des informations essentielles pour les recherches menées autour du cas de Béatrice.
- Béatrice ? Bah vous gênez pas ma petite dame, vous voulez pas lui coller un surnom aussi ? C'est pas la première fois qu'on me le fait, ce coup là, vous vous imaginez pas le nombre de gens qui ont essayé de rentrer en contact avec elle... Bref je devrais même pas vous parler de ça... Virez moi d'ici !

Ava entendit le micro se couper. Un silence se fit, sous le regard abasourdi de la jeune femme.

- Enfoiré de mes d...

L'actrice frappa deux coups sur l'interphone, lequel ne lui offrit en retour qu'un bip strident et dissonant.
L'air se chargea d'humidité, et Ava sentit des premières gouttes perler sur son visage. La jeune femme se sentit soudain épuisée, consciente que le mur qu'elle se prenait après l'ascenseur émotionnel de cette journée l'avait achevé.
Elle appuya son visage contre les grilles du portail, serra les dents, et essaya de penser à l'attitude à adopter.
La pluie s'intensifia, et ses vêtements se retrouvèrent rapidement trempés. Ava releva la tête vers le ciel.
Et merde...

L'actrice, résignée, retourna vers son véhicule pour se mettre à l'abri, et s'installa sur le siège conducteur. Elle démarra le moteur et alluma le chauffage. La radio se mis en marche et diffusa une musique au rythme relaxant. Les éclairages automatiques du portail s'éteignirent, et il ne resta plus que la faible lumière du poste de radio pour remédier à l'obscurité totale.
Un petit bruit attira l'attention d'Ava, qui jeta un œil sur le côté droit, en direction du siège passager. Elle poussa un hurlement de surprise.

- Bordel de Dieu !
- Ava... Répondit calmement Béatrice, de l'amusement dans la voix. Des insultes à caractère religieux ? Tu es décidément pleine de surprises.
- Béatrice... Reprit Ava en se tenant la poitrine avec ses deux paumes de mains. Non mais ça va pas la tête ! J’ai eu une de ces peurs, tu pouvais pas arriver plus discrètement ?

Béatrice l'observait avec tendresse, manifestement pas rongée par la culpabilité d'avoir terrorisé sa voisine. Elle baissa les yeux.

- Je me doutais que tu arriverais jusqu'ici...
- Comment tu as pu me rejoindre sans te faire repérer ? Lança immédiatement Ava qui avait désormais un million de questions à poser à Béatrice.

Le visage de la jeune femme s'éclaira.

- Tu n'es pas la seule à avoir quelques talents cachés... J'ai moi même une ou deux connaissances dans l'art de la dissimulation...

Et devant le regard interrogateur d'Ava,

- Je ne me suis pas téléportée Ava, je sais seulement me déplacer sans être vue des caméras ni de quiconque.

La pluie devenait torrentielle. Le petit poste de radio éclairait toujours faiblement les deux visages des jeunes femmes. Ava baissa les yeux sur les cheveux détachés et trempés de sa voisine. Une épaisse buée s'était formée sur les fenêtres en raison du chauffage qui soufflait beaucoup trop fort.

- Béatrice... Reprit Ava... Je l'ai senti...
- Je sais Ava, je suis désolée, répondit Béatrice en dégageant une mèche du visage de l'actrice, et en caressant doucement son visage. Ne t'inquiètes pas, il n'est rien arrivé de grave... Une malheureuse téléportation involontaire durant un exercice.
- Est-ce-que tu ressens... Hésita la jeune femme. Est-ce-que toi aussi, tu ressens des émotions qui sont les miennes ?

Béatrice regarda Ava, tiraillée par l'envie de lui dire qu'elle ressentait tout, comme si elles ne formaient désormais plus qu'un seul être chaotique, et qu'elle ne le regrettait pas un instant, que pour la première fois depuis une éternité elle ne se sentait plus seule.
Mais dire tout cela aurait été égoïste, alors la jeune femme répondit simplement :

- Qu'est-ce-que tu ressens Ava ?

L'actrice lança un regard fragile à sa voisine.

- Je me sens... Perdue... Mélancolique...

Béatrice observait Ava avec compassion. Cette dernière prit un moment avant de continuer.

- … Irrésistiblement attirée.

Les yeux de Béatrice se levèrent vers ceux d'Ava. Les deux jeunes femmes s'observèrent un instant. La radio s'éteignit, et la lumière avec, les plongeant dans le noir complet. Ava sentit la main de Béatrice lui caresser doucement la joue, puis elle sentit des lèvres charnues se poser sur les siennes, délicatement. Ce contact électrisa immédiatement le corps de l'actrice, qui intensifia le baiser sans hésiter.
Ava s'attendait à ce que la situation suive le même cours que les fois précédentes, et elle commença à retirer un des ses vêtements quand Béatrice l'arrêta.

- Ava... Est-ce-que ce soir, tu peux juste... Me serrer dans tes bras ?

L'actrice ne pouvait pas voir sa voisine mais elle entendait sa voix presque tremblante.

- Bien sûr... Ava enroula délicatement ses bras autour du corps encore trempé de Béatrice, et tenta de lui communiquer sa chaleur et son affection.

Les deux jeunes femmes restèrent un moment ainsi, enveloppées par le murmure de la pluie et le souffle chaud du moteur.

Chapter Text

Pour la première fois depuis des semaines, voire des mois, Ava sentait qu'elle touchait enfin terre. Le brouillard qui occupait son esprit s'était en partie dissipé. La jeune femme avait quitté l'OCS dans la nuit, laissant Béatrice seul témoin de son passage spontané à l'observatoire. Enfin, si l'on ne tenait pas compte du garde inflexible.

C'était également Béatrice qui l'avait convaincue de rester silencieuse sur sa connaissance du lieu où elle résidait. Cette dernière lui avait expliqué qu'une collaboration officielle et planifiée avec l’organisme leur offrirait de plus grandes chances de se voir régulièrement.
Ava comprit qu'il ne fallait pas trop jouer avec les limites de l'OCS, étant donné l'étroitesse de ses liens avec le gouvernement américain. Elle sentait bien que Béatrice avait un certain passif avec ce même gouvernement, et elle pressentait que la jeune femme avait peut-être déjà fait l’expérience de ces limites.

Ava était donc de retour à la case départ. A la différence près qu'elle était maintenant l'heureuse propriétaire d'un petit téléphone crypté, mis à sa disposition par Béatrice, laquelle, Ava venait de le découvrir, avait également des talents de cleptomane avertie.
Les deux femmes allaient désormais pouvoir échanger, et dans l'esprit de l'actrice, c'était tout ce qui comptait. Le lien qu'elle avaient, leur relation, si Ava osait la nommer ainsi, était quelque part reconnue, et existait désormais en dehors de l'esprit tourmenté de la jeune femme.

Ava était au bord de l'épuisement physique et émotionnel. Le trajet retour n'avait pas été simple : se souvenir du chemin, en pleine nuit, sous la pluie, conduire des heures durant avec la fatigue cumulée...
Ce ne fut qu’au petit matin que l’actrice arriva enfin chez elle. À cette heure-là, les voitures du quartier résidentiel où elle vivait commençaient à quitter leurs garages respectifs, filant vers le centre de New York et son agitation.
Épuisée, elle espérait pouvoir enfin s’écrouler dans son lit.
C'était sans compter sur la présence de J.C, qui avait veillé toute la nuit et attendait des explications concernant son départ précipité.

- Ava ! Enfin... J'ai essayé de t'appeler toute la nuit ! Mais qu'est-ce-qui t'es arrivé hier ? J'étais mort de peur, j'ai même appelé les hôpitaux autour de chez nous au cas où tu aurais eu une autre crise !
- J.C... Je suis désolée, j'aurais dû tout t'expliquer hier... J'allais le faire mais j'ai été interrompue par cette douleur dans le bras et... Je promet de tout te dire..

L'actrice prit le visage de son fiancé entre ses mains.

- ...Mais là tout de suite, il faut que je dorme, ou je vais littéralement m'évanouir. Termina l'actrice.

J.C fixa la jeune femme avec un visage plein d'incompréhension. Il n'avait honnêtement aucune idée de ce qui se passait.

- Ok. Se força-t-il. Vas dormir quelques heures, on parlera après. Rappelle-toi seulement que ce soir tu m'accompagnes à la soirée du magazine, tu avais promis...

Ava acquiesça et monta en direction de sa chambre. Elle prit seulement la peine de retirer ses chaussures et se posa sur son lit, pour s'endormir quelques secondes plus tard.

 

*

- Ava... Ava !

Le jour commençait déjà à décliner quand la jeune femme fut réveillée par son fiancé.

- J'ai tenté de te réveiller plus tôt, mais impossible de te faire ouvrir les yeux... Viens, il faut te préparer ou on sera en retard pour la soirée.

L'actrice grogna, et reprit ses esprits petit à petit en se frottant les yeux.

- Il est quelle heure ? Demanda-t-elle.
- 18H30, le taxi vient nous chercher dans une heure.
- Merde...

J.C soupira, tandis qu'Ava se leva péniblement pour prendre la direction de la salle de bain. Une douche était la priorité absolue. La jeune femme opta pour une stratégie des plus binaire : se préparer, et honorer sa promesse auprès de J.C. Le reste attendrait.

Une heure plus tard, un taxi attendait devant la propriété d'Ava et J.C. Le couple passa la porte d'entrée à 19h30 précises.
Le chauffeur se leva pour leur ouvrir la portière, et s'arrêta un instant pour apprécier la vision des jeunes gens qui se tenaient devant lui.
Il fallait bien admettre que le couple suscitait l'admiration partout où ils allaient, particulièrement quand ils avaient une bonne raison pour s'afficher sur leur 31.
J.C portait un costard noir Canali en laine fine, au tombé élégant et légèrement brillant, lequel lui avait été offert lors d'un défilé l'hiver passé. Le jeune homme de vingt six ans était mannequin depuis l'adolescence, et posait régulièrement pour le magazine « L'Atelier New-Yorkais », qui organisait justement son grand événement annuel ce soir.
Ava, elle, portait une robe de soirée Valentino, d'un rouge éclatant, simple et raffinée, qui soulignait sa silhouette avec une sophistication discrète.

J.C posa un main légère sur le bas du dos de sa compagne et tendit l'autre bras en direction de la portière pour l'inviter à monter dans la voiture la première. La jeune femme posa un talon à l'intérieur du véhicule, dans un mouvement fluide, et J.C s'installa à ses côtés à l'arrière.
N'importe qui étant témoin de cette simple action aurait cru avoir affaire au couple parfait.

Le trajet en taxi de leur domicile jusqu'au siège du magazine, dans le centre de SoHo, se passa dans un silence total.
J.C paraissait mal à l'aise, tiraillé, mais ne voulait pas entamer de conversation en présence du chauffeur. Après tout, Ava et lui étaient des personnalités publiques, particulièrement Ava, et il valait mieux éviter d'attirer l'attention.
Ava, de son côté, essayait d'organiser ses pensées, et débattait avec elle même sur l'intérêt de gâcher la soirée de son fiancé en lui révélant les événements passés en plein cocktail mondain.

*

A la troisième coupe de champagne, le brouillard était de retour dans la tête d'Ava.
Elle regardait son fiancé pratiquer le small talk avec aisance, rire, se laisser immortaliser dans l'espace photocall, présenter des gens et se faire présenter.
La jeune femme, pour sa part, avait passé la soirée à tenter d'éviter le contact visuel avec les curieux qui fondaient sur elle au premier coup d'oeil, espérant lui poser des questions au sujet de son expérience de téléportation. Certains en profitaient même pour tenter d'obtenir des informations personnelles au sujet de Béatrice.
Heureusement, l'actrice avait fini par trouver refuge à l'arrière du catering, et d'adorables serveurs venaient régulièrement l'approvisionner en champagne et petits fours quand ils prenaient leur pause cigarette.
Ce ne fut qu'aux alentours de 23h qu'Ava remarqua, depuis l'arrière du bar où elle s'était installée, que J.C tournait en rond à sa recherche. Leurs regards se croisèrent, et celui-ci lui adressa un oeil désapprobateur, avant de s'approcher à grands pas.

- Ava... Quand je t'ai demandé de m'accompagner à cette soirée, j'espérais un peu plus que deux trois bonjours et une fuite dans les quartiers des employés...
- J.C... Je suis désolée... Ava commençait à sérieusement sentir les effets de l'alcool, quelques petits fours ne suffisant plus à éponger tout le champagne ingurgité.
- Ava, arrêtes de t'excuser en permanence ! Son fiancé paraissait exaspéré. Ça fait deux mois que tu es comme ça. Depuis ton retour de France, depuis la fusillade et tout ce qui s'en est suivi, tu ne me parles pas et tu passes ton temps à me demander pardon !
- Je sais... Je suis... je crois que j'ai beaucoup changé dernièrement. L'actrice avait le regard dans le vague.

Cette conversation n'était pas du tout ce qu'elle avait imaginé, d'ailleurs, sous l'effet de l'alcool, elle avait tout oublié de son joli discours bien ficelé. J.C regarda autour de lui. Le couple était relativement isolé du reste de la fête, à l'écart derrière le bar.

- Ava... Je sais que ça a été difficile pour toi. Je n'imagine pas la peur que tu as dû ressentir le jour de cette fichue émission télé... Je sais aussi que tu suis ta thérapie sérieusement et que tu as effectué toutes les analyses médicales qui t'ont été demandées.

La jeune femme concentra de nouveau son attention sur son fiancé. Il avait cette manière de parler, rassurante et sûre de lui. Elle se détestait d'être sur le point de briser toute son assurance et sa confiance en elle.

- Mais tous ces efforts, reprit-il, tout cela ne marche que si tu communiques avec ton entourage. J.C releva la tête, manifestement frustré. On était sensés se marier, avant tout ça, tu te souviens ? Et j'ai l'impression que c'est un sujet qu'on ne peut même plus aborder.

L'actrice avait la tête qui tournait. L'enchaînement de coupes de champagne avait fini par faire son effet.

- J'ai couché avec quelqu'un d'autre. Lâcha-t-elle comme une bombe. Cette fois-ci, son regard ne quitta pas celui de J.C.
- Tu... Quoi ? Son fiancé était sous le choc.
- Depuis deux mois... Je suis comme ça, absente, parce-que je ressens des choses pour quelqu'un d'autre et... ça s'est concrétisé.

Un silence.

- Attends... J.C plissa la yeux, de la confusion dans le regard. Tu me dis que tu as eu une aventure avec quelqu'un, et maintenant que tu ressens des choses pour cette personne ? Tout ça en l'espace de deux mois ? Deux mois pendant lesquels tu n'es pratiquement pas sortie de la maison ? De quoi tu me parles exactement ?

Le ton de J.C commençait à monter. Quelques serveurs et serveuses qui prenaient leur pause interrompirent leur conversation et tournèrent la tête dans leur direction.

- J.C... Ava sentait les larmes lui monter aux yeux. Crois moi, je ne cherche pas à te faire du mal. Je t'aime et ça me tue de te dire tout ça, mais je dois être honnête avec toi. J'ai pensé des tas de fois à t'en parler, avant que les choses n'aillent plus loin, mais je ne comprenais pas moi même ce qui m'arrivait...

Son fiancé paraissait très agité et désorienté. Il jetait des regards autour de lui, comme s'il espérait lire des réponses à ses questions sur les visages des convives.

- Je ne comprend pas. Qu'est-ce-qui s'est passé en seulement deux mois ? Qui a bien pu changer en deux mois ce qu'on a vécu pendant quatre ans ? Ça ne peut pas... Oh. Le jeune homme s'interrompit.
- J.C... Supplia l'actrice.
- Béatrice... Déclara-t-il comme pour lui même.
- J.C, je suis désolée... Ava posa une main sur le bras de son fiancé.
- Assez avec tes excuses ! J.C retira brusquement son bras. Tu sais quoi ? Tu devrais rentrer. Manifestement être ici avec moi est une torture pour toi. Je t'appelle un taxi.

Ava insista pour poursuivre la conversation, elle voulait lui expliquer, relier tout cela à l'intensité des épreuves qu'elle avait partagé avec Béatrice. Mais J.C ne l'écoutait plus. Il était blessé, et en colère.
La charmante vision du couple parfait s'effritait, là, en direct, au beau milieu d'un prétentieux cocktail New-Yorkais.
L'actrice observa J.C qui s'éloignait en direction d'une foule enivrée, laquelle commençait à danser au rythme d'un D.J également saoul.

C'était maintenant. Le moment précis où elle foutait sa vie en l'air. Le moment où elle se décidait à tout quitter, tout recommencer.
J.C avait été son roc, le seul aspect stable de sa vie, depuis son arrivée aux Etats-Unis, et à vrai dire, depuis toujours.
Elle ne se voyait pas réparer le mal qu'elle lui avait fait. Elle n'était pas sûre de vouloir essayer.
A cet instant, Ava se sentait la personne la plus égoïste qui soit. Mais si elle réfléchissait bien, même avant de rencontrer Béatrice, la jeune femme avait accepté la demande en mariage de J.C sans réelle motivation, sans envie profonde, sans joie.

Il était temps de s'écouter de nouveau, d'agir impulsivement, comme elle avait l'habitude de le faire à seize ans, au Portugal, quand elle cumulait rééducation et petits boulots, et ne vivait que selon ses propres règles.

Ava quitta la fête. Elle ne rentra pas chez elle. Au lieu de cela, elle commença à marcher, au hasard des rues, toujours en talons hauts, ce qui ne lui facilita pas la tâche. De nombreuses personnes l'arrêtèrent, des fans, des curieux... Ava les repoussa poliment.
Arrivée près de l'Hudson River Park, elle se posa sur un banc pour admirer la vue sur la baie. Par chance, les alentours étaient déserts.
Après quelques minutes à ressasser sa conversation avec J.C, l'actrice ouvrit son petit sac à main pour en sortir le téléphone crypté que lui avait confié Béatrice. Il avait l'apparence d'un vieux portable à clapet, à la différence près qu'à l'arrière y était collé un petit boîtier recouvert de scotch noir.
Ava l'alluma pour la première fois, et après une minute d'initialisation, elle constata qu'il contenait un message en attente, de numéro inconnu.

« Bonsoir Ava. » Le message était daté du même jour, à 22h30.
La jeune femme observa le message pendant quelques secondes, puis saisit calmement le téléphone des deux mains. Il était maintenant 00h30.
« Bonsoir Béatrice. »
Ava leva les yeux vers la vue illuminée qui s'offrait à elle. Elle se sentit tout à coup totalement libre, une sensation qu'elle n'avait pas ressentit depuis longtemps. Et c'était paradoxal, car en y réfléchissant bien, fréquenter Béatrice n'était pas exactement une promesse de liberté et d'aventures. La jeune femme était pratiquement séquestrée dans un centre tenu secret, et n'avait pas son mot à dire quant aux personnes qui pouvaient la visiter.
Le téléphone vibra.
« Belle soirée ? Ici le ciel est d'une rare pureté. »
Ava sourit pour elle même. Son esprit se représenta sans difficulté Béatrice, allongée sur le dos, à la terrasse de sa chambre, entrain d'observer les étoiles.
« Belle soirée oui... Ici pas d'étoiles, mais une vue imprenable sur la baie de New-York. »
Quelques secondes plus tard, Ava reçu une réponse.
« Ah oui, j'oubliais, la vie mondaine d'une actrice New-Yorkaise ;) »
Ava ne parvenait pas à s'arrêter de sourire, malgré la tristesse de la situation.
« J'ai abandonné la vie mondaine de SoHo pour le calme des rives de l'Hudson.»
« Tout va bien ? » Demanda immédiatement Béatrice.
« Tout ira bien, oui. Bonne nuit Béatrice. »
« Bonne nuit Ava, reste prudente, et prends soin de toi. »

Ava choisit de prendre un taxi et de se faire déposer dans un hôtel du centre-ville pour la nuit.
Elle prit la peine d'avertir J.C par texto, lui faisant comprendre qu'elle souhaitait lui laisser un peu d'espace, et indiqua au chauffeur l'adresse d'un hôtel discret qu'elle avait fréquenté lors d'un précédent tournage.
Une fois arrivée dans sa chambre luxueuse, au quatorzième étage d'une tour de Manhattan, l'actrice s'assit sur le lit et prit conscience de l'immense solitude qui l'envahissait. Elle s'effondra en larmes puis s'endormit sans même défaire ses draps.

*

Le lendemain matin, Ava s'éveilla, la tête lourde. Combien de verres de champagne avait-elle bu hier soir ? Un mystère total.
Le ventre de la jeune femme cria à l'aide. Elle était affamée. Elle décida d'appeler le room service pour commander un petit déjeuner et des cachets d'aspirine.
Elle saisit le combiné, composa le numéro de la réception, et glissa le téléphone entre son oreille et son épaule, puis attrapa la télécommande de la télévision de ses deux mains libres pour la mettre en marche.

« Réception, bonjour ? » Répondit poliment un employé de l'hôtel.
La télévision s'alluma au même moment sur la chaîne Access Hollywood.
« Bonjour, je souhaiterais commander un petit déjeuner pour la chambre 1404 et... »
L'actrice s'interrompit au milieu de sa phrase, le regard fixé sur la télévision au son muté. Elle n'en croyait pas ses yeux. Des images de J.C et elle au cocktail de la veille étaient diffusées en direct. On pouvait voir une vidéo du couple en pleine dispute, puis des photos de J.C qui s'éloignait pour rejoindre la fête.
« Madame, allô ? Il vous faudra autre chose ? »
Ava ne répondit pas et pressa le bouton volume de la télécommande. L'ambiance sur le plateau de télévision était animée.
« On dirait bien que c'est la fin pour le mythique couple Ava Silva et Juan Carlos Torres ! Et qui l'aurait cru, c'est le mannequin qui a été trompé ! Le monde à l'envers...».

Une commentatrice poursuivit les commérages mais Ava n'entendait plus rien, ni le son de la télé, ni la voix hésitante du réceptionniste.
La jeune femme se frappa le front. Mais comment avait-elle pu être si naïve et croire qu'elle pouvait avoir une conversation privée dans un cadre si peu privé ? Les serveurs n'étaient pas d'adorables complices de boisson mais, à l'image de tous les autres invités de la soirée, de gens avides d'informations sur la vie des personnalités publiques. L'un d'entre eux avait bien sûr filmé la conversation en cachette et l'avait immédiatement publiée sur les réseaux sociaux.

Ava s'allongea un instant sur le lit, et se mit à fixer le plafond d'un blanc immaculé. Les médias allaient pouvoir débattre pendant un moment au sujet de sa vie sentimentale. Mais une chose l'inquiétait particulièrement : une fois que les curieux seraient satisfaits des détails de sa rupture, et ravis d'apprendre qu'Ava était une infidèle sans scrupules, que feraient-ils ?
La jeune femme savait exactement ce qui se passerait. On commencerait à fouiller, pour trouver avec qui, comment, où, depuis combien de temps ?

Ava jeta un œil sur son vieux téléphone crypté. Elle ferma les yeux et prit un grande inspiration.