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J'ai tant rêvé de toi

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Pour la première fois depuis des semaines, voire des mois, Ava sentait qu'elle touchait enfin terre. Le brouillard qui occupait son esprit s'était en partie dissipé. La jeune femme avait quitté l'OCS dans la nuit, laissant Béatrice seul témoin de son passage spontané à l'observatoire. Enfin, si l'on ne tenait pas compte du garde inflexible.

C'était également Béatrice qui l'avait convaincue de rester silencieuse sur sa connaissance du lieu où elle résidait. Cette dernière lui avait expliqué qu'une collaboration officielle et planifiée avec l’organisme leur offrirait de plus grandes chances de se voir régulièrement.
Ava comprit qu'il ne fallait pas trop jouer avec les limites de l'OCS, étant donné l'étroitesse de ses liens avec le gouvernement américain. Elle sentait bien que Béatrice avait un certain passif avec ce même gouvernement, et elle pressentait que la jeune femme avait peut-être déjà fait l’expérience de ces limites.

Ava était donc de retour à la case départ. A la différence près qu'elle était maintenant l'heureuse propriétaire d'un petit téléphone crypté, mis à sa disposition par Béatrice, laquelle, Ava venait de le découvrir, avait également des talents de cleptomane avertie.
Les deux femmes allaient désormais pouvoir échanger, et dans l'esprit de l'actrice, c'était tout ce qui comptait. Le lien qu'elle avaient, leur relation, si Ava osait la nommer ainsi, était quelque part reconnue, et existait désormais en dehors de l'esprit tourmenté de la jeune femme.

Ava était au bord de l'épuisement physique et émotionnel. Le trajet retour n'avait pas été simple : se souvenir du chemin, en pleine nuit, sous la pluie, conduire des heures durant avec la fatigue cumulée...
Ce ne fut qu’au petit matin que l’actrice arriva enfin chez elle. À cette heure-là, les voitures du quartier résidentiel où elle vivait commençaient à quitter leurs garages respectifs, filant vers le centre de New York et son agitation.
Épuisée, elle espérait pouvoir enfin s’écrouler dans son lit.
C'était sans compter sur la présence de J.C, qui avait veillé toute la nuit et attendait des explications concernant son départ précipité.

- Ava ! Enfin... J'ai essayé de t'appeler toute la nuit ! Mais qu'est-ce-qui t'es arrivé hier ? J'étais mort de peur, j'ai même appelé les hôpitaux autour de chez nous au cas où tu aurais eu une autre crise !
- J.C... Je suis désolée, j'aurais dû tout t'expliquer hier... J'allais le faire mais j'ai été interrompue par cette douleur dans le bras et... Je promet de tout te dire..

L'actrice prit le visage de son fiancé entre ses mains.

- ...Mais là tout de suite, il faut que je dorme, ou je vais littéralement m'évanouir. Termina l'actrice.

J.C fixa la jeune femme avec un visage plein d'incompréhension. Il n'avait honnêtement aucune idée de ce qui se passait.

- Ok. Se força-t-il. Vas dormir quelques heures, on parlera après. Rappelle-toi seulement que ce soir tu m'accompagnes à la soirée du magazine, tu avais promis...

Ava acquiesça et monta en direction de sa chambre. Elle prit seulement la peine de retirer ses chaussures et se posa sur son lit, pour s'endormir quelques secondes plus tard.

 

*

- Ava... Ava !

Le jour commençait déjà à décliner quand la jeune femme fut réveillée par son fiancé.

- J'ai tenté de te réveiller plus tôt, mais impossible de te faire ouvrir les yeux... Viens, il faut te préparer ou on sera en retard pour la soirée.

L'actrice grogna, et reprit ses esprits petit à petit en se frottant les yeux.

- Il est quelle heure ? Demanda-t-elle.
- 18H30, le taxi vient nous chercher dans une heure.
- Merde...

J.C soupira, tandis qu'Ava se leva péniblement pour prendre la direction de la salle de bain. Une douche était la priorité absolue. La jeune femme opta pour une stratégie des plus binaire : se préparer, et honorer sa promesse auprès de J.C. Le reste attendrait.

Une heure plus tard, un taxi attendait devant la propriété d'Ava et J.C. Le couple passa la porte d'entrée à 19h30 précises.
Le chauffeur se leva pour leur ouvrir la portière, et s'arrêta un instant pour apprécier la vision des jeunes gens qui se tenaient devant lui.
Il fallait bien admettre que le couple suscitait l'admiration partout où ils allaient, particulièrement quand ils avaient une bonne raison pour s'afficher sur leur 31.
J.C portait un costard noir Canali en laine fine, au tombé élégant et légèrement brillant, lequel lui avait été offert lors d'un défilé l'hiver passé. Le jeune homme de vingt six ans était mannequin depuis l'adolescence, et posait régulièrement pour le magazine « L'Atelier New-Yorkais », qui organisait justement son grand événement annuel ce soir.
Ava, elle, portait une robe de soirée Valentino, d'un rouge éclatant, simple et raffinée, qui soulignait sa silhouette avec une sophistication discrète.

J.C posa un main légère sur le bas du dos de sa compagne et tendit l'autre bras en direction de la portière pour l'inviter à monter dans la voiture la première. La jeune femme posa un talon à l'intérieur du véhicule, dans un mouvement fluide, et J.C s'installa à ses côtés à l'arrière.
N'importe qui étant témoin de cette simple action aurait cru avoir affaire au couple parfait.

Le trajet en taxi de leur domicile jusqu'au siège du magazine, dans le centre de SoHo, se passa dans un silence total.
J.C paraissait mal à l'aise, tiraillé, mais ne voulait pas entamer de conversation en présence du chauffeur. Après tout, Ava et lui étaient des personnalités publiques, particulièrement Ava, et il valait mieux éviter d'attirer l'attention.
Ava, de son côté, essayait d'organiser ses pensées, et débattait avec elle même sur l'intérêt de gâcher la soirée de son fiancé en lui révélant les événements passés en plein cocktail mondain.

*

A la troisième coupe de champagne, le brouillard était de retour dans la tête d'Ava.
Elle regardait son fiancé pratiquer le small talk avec aisance, rire, se laisser immortaliser dans l'espace photocall, présenter des gens et se faire présenter.
La jeune femme, pour sa part, avait passé la soirée à tenter d'éviter le contact visuel avec les curieux qui fondaient sur elle au premier coup d'oeil, espérant lui poser des questions au sujet de son expérience de téléportation. Certains en profitaient même pour tenter d'obtenir des informations personnelles au sujet de Béatrice.
Heureusement, l'actrice avait fini par trouver refuge à l'arrière du catering, et d'adorables serveurs venaient régulièrement l'approvisionner en champagne et petits fours quand ils prenaient leur pause cigarette.
Ce ne fut qu'aux alentours de 23h qu'Ava remarqua, depuis l'arrière du bar où elle s'était installée, que J.C tournait en rond à sa recherche. Leurs regards se croisèrent, et celui-ci lui adressa un oeil désapprobateur, avant de s'approcher à grands pas.

- Ava... Quand je t'ai demandé de m'accompagner à cette soirée, j'espérais un peu plus que deux trois bonjours et une fuite dans les quartiers des employés...
- J.C... Je suis désolée... Ava commençait à sérieusement sentir les effets de l'alcool, quelques petits fours ne suffisant plus à éponger tout le champagne ingurgité.
- Ava, arrêtes de t'excuser en permanence ! Son fiancé paraissait exaspéré. Ça fait deux mois que tu es comme ça. Depuis ton retour de France, depuis la fusillade et tout ce qui s'en est suivi, tu ne me parles pas et tu passes ton temps à me demander pardon !
- Je sais... Je suis... je crois que j'ai beaucoup changé dernièrement. L'actrice avait le regard dans le vague.

Cette conversation n'était pas du tout ce qu'elle avait imaginé, d'ailleurs, sous l'effet de l'alcool, elle avait tout oublié de son joli discours bien ficelé. J.C regarda autour de lui. Le couple était relativement isolé du reste de la fête, à l'écart derrière le bar.

- Ava... Je sais que ça a été difficile pour toi. Je n'imagine pas la peur que tu as dû ressentir le jour de cette fichue émission télé... Je sais aussi que tu suis ta thérapie sérieusement et que tu as effectué toutes les analyses médicales qui t'ont été demandées.

La jeune femme concentra de nouveau son attention sur son fiancé. Il avait cette manière de parler, rassurante et sûre de lui. Elle se détestait d'être sur le point de briser toute son assurance et sa confiance en elle.

- Mais tous ces efforts, reprit-il, tout cela ne marche que si tu communiques avec ton entourage. J.C releva la tête, manifestement frustré. On était sensés se marier, avant tout ça, tu te souviens ? Et j'ai l'impression que c'est un sujet qu'on ne peut même plus aborder.

L'actrice avait la tête qui tournait. L'enchaînement de coupes de champagne avait fini par faire son effet.

- J'ai couché avec quelqu'un d'autre. Lâcha-t-elle comme une bombe. Cette fois-ci, son regard ne quitta pas celui de J.C.
- Tu... Quoi ? Son fiancé était sous le choc.
- Depuis deux mois... Je suis comme ça, absente, parce-que je ressens des choses pour quelqu'un d'autre et... ça s'est concrétisé.

Un silence.

- Attends... J.C plissa la yeux, de la confusion dans le regard. Tu me dis que tu as eu une aventure avec quelqu'un, et maintenant que tu ressens des choses pour cette personne ? Tout ça en l'espace de deux mois ? Deux mois pendant lesquels tu n'es pratiquement pas sortie de la maison ? De quoi tu me parles exactement ?

Le ton de J.C commençait à monter. Quelques serveurs et serveuses qui prenaient leur pause interrompirent leur conversation et tournèrent la tête dans leur direction.

- J.C... Ava sentait les larmes lui monter aux yeux. Crois moi, je ne cherche pas à te faire du mal. Je t'aime et ça me tue de te dire tout ça, mais je dois être honnête avec toi. J'ai pensé des tas de fois à t'en parler, avant que les choses n'aillent plus loin, mais je ne comprenais pas moi même ce qui m'arrivait...

Son fiancé paraissait très agité et désorienté. Il jetait des regards autour de lui, comme s'il espérait lire des réponses à ses questions sur les visages des convives.

- Je ne comprend pas. Qu'est-ce-qui s'est passé en seulement deux mois ? Qui a bien pu changer en deux mois ce qu'on a vécu pendant quatre ans ? Ça ne peut pas... Oh. Le jeune homme s'interrompit.
- J.C... Supplia l'actrice.
- Béatrice... Déclara-t-il comme pour lui même.
- J.C, je suis désolée... Ava posa une main sur le bras de son fiancé.
- Assez avec tes excuses ! J.C retira brusquement son bras. Tu sais quoi ? Tu devrais rentrer. Manifestement être ici avec moi est une torture pour toi. Je t'appelle un taxi.

Ava insista pour poursuivre la conversation, elle voulait lui expliquer, relier tout cela à l'intensité des épreuves qu'elle avait partagé avec Béatrice. Mais J.C ne l'écoutait plus. Il était blessé, et en colère.
La charmante vision du couple parfait s'effritait, là, en direct, au beau milieu d'un prétentieux cocktail New-Yorkais.
L'actrice observa J.C qui s'éloignait en direction d'une foule enivrée, laquelle commençait à danser au rythme d'un D.J également saoul.

C'était maintenant. Le moment précis où elle foutait sa vie en l'air. Le moment où elle se décidait à tout quitter, tout recommencer.
J.C avait été son roc, le seul aspect stable de sa vie, depuis son arrivée aux Etats-Unis, et à vrai dire, depuis toujours.
Elle ne se voyait pas réparer le mal qu'elle lui avait fait. Elle n'était pas sûre de vouloir essayer.
A cet instant, Ava se sentait la personne la plus égoïste qui soit. Mais si elle réfléchissait bien, même avant de rencontrer Béatrice, la jeune femme avait accepté la demande en mariage de J.C sans réelle motivation, sans envie profonde, sans joie.

Il était temps de s'écouter de nouveau, d'agir impulsivement, comme elle avait l'habitude de le faire à seize ans, au Portugal, quand elle cumulait rééducation et petits boulots, et ne vivait que selon ses propres règles.

Ava quitta la fête. Elle ne rentra pas chez elle. Au lieu de cela, elle commença à marcher, au hasard des rues, toujours en talons hauts, ce qui ne lui facilita pas la tâche. De nombreuses personnes l'arrêtèrent, des fans, des curieux... Ava les repoussa poliment.
Arrivée près de l'Hudson River Park, elle se posa sur un banc pour admirer la vue sur la baie. Par chance, les alentours étaient déserts.
Après quelques minutes à ressasser sa conversation avec J.C, l'actrice ouvrit son petit sac à main pour en sortir le téléphone crypté que lui avait confié Béatrice. Il avait l'apparence d'un vieux portable à clapet, à la différence près qu'à l'arrière y était collé un petit boîtier recouvert de scotch noir.
Ava l'alluma pour la première fois, et après une minute d'initialisation, elle constata qu'il contenait un message en attente, de numéro inconnu.

« Bonsoir Ava. » Le message était daté du même jour, à 22h30.
La jeune femme observa le message pendant quelques secondes, puis saisit calmement le téléphone des deux mains. Il était maintenant 00h30.
« Bonsoir Béatrice. »
Ava leva les yeux vers la vue illuminée qui s'offrait à elle. Elle se sentit tout à coup totalement libre, une sensation qu'elle n'avait pas ressentit depuis longtemps. Et c'était paradoxal, car en y réfléchissant bien, fréquenter Béatrice n'était pas exactement une promesse de liberté et d'aventures. La jeune femme était pratiquement séquestrée dans un centre tenu secret, et n'avait pas son mot à dire quant aux personnes qui pouvaient la visiter.
Le téléphone vibra.
« Belle soirée ? Ici le ciel est d'une rare pureté. »
Ava sourit pour elle même. Son esprit se représenta sans difficulté Béatrice, allongée sur le dos, à la terrasse de sa chambre, entrain d'observer les étoiles.
« Belle soirée oui... Ici pas d'étoiles, mais une vue imprenable sur la baie de New-York. »
Quelques secondes plus tard, Ava reçu une réponse.
« Ah oui, j'oubliais, la vie mondaine d'une actrice New-Yorkaise ;) »
Ava ne parvenait pas à s'arrêter de sourire, malgré la tristesse de la situation.
« J'ai abandonné la vie mondaine de SoHo pour le calme des rives de l'Hudson.»
« Tout va bien ? » Demanda immédiatement Béatrice.
« Tout ira bien, oui. Bonne nuit Béatrice. »
« Bonne nuit Ava, reste prudente, et prends soin de toi. »

Ava choisit de prendre un taxi et de se faire déposer dans un hôtel du centre-ville pour la nuit.
Elle prit la peine d'avertir J.C par texto, lui faisant comprendre qu'elle souhaitait lui laisser un peu d'espace, et indiqua au chauffeur l'adresse d'un hôtel discret qu'elle avait fréquenté lors d'un précédent tournage.
Une fois arrivée dans sa chambre luxueuse, au quatorzième étage d'une tour de Manhattan, l'actrice s'assit sur le lit et prit conscience de l'immense solitude qui l'envahissait. Elle s'effondra en larmes puis s'endormit sans même défaire ses draps.

*

Le lendemain matin, Ava s'éveilla, la tête lourde. Combien de verres de champagne avait-elle bu hier soir ? Un mystère total.
Le ventre de la jeune femme cria à l'aide. Elle était affamée. Elle décida d'appeler le room service pour commander un petit déjeuner et des cachets d'aspirine.
Elle saisit le combiné, composa le numéro de la réception, et glissa le téléphone entre son oreille et son épaule, puis attrapa la télécommande de la télévision de ses deux mains libres pour la mettre en marche.

« Réception, bonjour ? » Répondit poliment un employé de l'hôtel.
La télévision s'alluma au même moment sur la chaîne Access Hollywood.
« Bonjour, je souhaiterais commander un petit déjeuner pour la chambre 1404 et... »
L'actrice s'interrompit au milieu de sa phrase, le regard fixé sur la télévision au son muté. Elle n'en croyait pas ses yeux. Des images de J.C et elle au cocktail de la veille étaient diffusées en direct. On pouvait voir une vidéo du couple en pleine dispute, puis des photos de J.C qui s'éloignait pour rejoindre la fête.
« Madame, allô ? Il vous faudra autre chose ? »
Ava ne répondit pas et pressa le bouton volume de la télécommande. L'ambiance sur le plateau de télévision était animée.
« On dirait bien que c'est la fin pour le mythique couple Ava Silva et Juan Carlos Torres ! Et qui l'aurait cru, c'est le mannequin qui a été trompé ! Le monde à l'envers...».

Une commentatrice poursuivit les commérages mais Ava n'entendait plus rien, ni le son de la télé, ni la voix hésitante du réceptionniste.
La jeune femme se frappa le front. Mais comment avait-elle pu être si naïve et croire qu'elle pouvait avoir une conversation privée dans un cadre si peu privé ? Les serveurs n'étaient pas d'adorables complices de boisson mais, à l'image de tous les autres invités de la soirée, de gens avides d'informations sur la vie des personnalités publiques. L'un d'entre eux avait bien sûr filmé la conversation en cachette et l'avait immédiatement publiée sur les réseaux sociaux.

Ava s'allongea un instant sur le lit, et se mit à fixer le plafond d'un blanc immaculé. Les médias allaient pouvoir débattre pendant un moment au sujet de sa vie sentimentale. Mais une chose l'inquiétait particulièrement : une fois que les curieux seraient satisfaits des détails de sa rupture, et ravis d'apprendre qu'Ava était une infidèle sans scrupules, que feraient-ils ?
La jeune femme savait exactement ce qui se passerait. On commencerait à fouiller, pour trouver avec qui, comment, où, depuis combien de temps ?

Ava jeta un œil sur son vieux téléphone crypté. Elle ferma les yeux et prit un grande inspiration.