Work Text:
Le visage de Corvault arborait une expression très déconcertante, comme s'il n'était pas totalement certain de savoir comment réagir. Il tournait et retournait entre ses doigts le petit objet que venait de lui donner L : une boule à neige contenant un petit pokémon simiesque avec de très longs doigts, occupé à peindre de petites figurines. Il avait sur sa tête un chapeau vert à grelots qui retentissait dès qu'on secouait la boule pour faire tomber la neige.
— Ça ne te plaît pas ? demanda L finalement.
Ils se tenaient dans une ruelle tout près de l'agence du Clan Dérouillard, là où ils se retrouvaient généralement lorsque L retournait à Illumis après un énième périple. C'était mieux ainsi ; ni l'un ni l'autre ne voulait se faire remarquer.
Les premiers flocons entamaient leur lente descente sur la capitale, jusqu'à recouvrir les trottoirs d'une fine couche de neige qui craquait sous les semelles des chaussures des passants. Il faisait froid, mais rien de bien pire que ce que L avait dû subir par le passé. L'air frais empêchait au moins aux égouts d'être irrespirables.
Comme Corvault restait silencieux, la buée blanche qui passait ses lèvres à chacun de ses souffles le seul signe qu'il n'était pas figé comme la pierre, L continua :
— Je l'ai prise à un marché de Paldea. C'est un pokémon de cette région, qu'on appelle...
— J'sais c'que c'est, l'interrompit Corvault.
Son ton sec prit L au dépourvu.
— Si tu ne l'aimes pas, dit-il avec diplomatie, tu n'es pas obligé de la garder.
Après une courte hésitation, il ajouta :
— Désolé.
Ses excuses n'eurent pas l'effet escompté. Loin d'être rasséréné, Corvault parut se renfrogner encore un peu plus.
Parfois – souvent – L regrettait de ne pas pouvoir se souvenir du jeune homme que Corvault avait dû être auparavant. Peut-être cela aurait-il pu l'aider à mieux comprendre certains de ses comportements. Il avait déjà mis du temps à saisir pourquoi sa présence lui importait tant, pourquoi il avait insisté pour reprendre contact avec lui. Corvault cherchait en lui quelque chose que L ne parvenait pas à définir, comme si Corvault lui-même ne savait pas réellement ce qu'il voulait.
À l'heure actuelle, ce qu'il ne voulait pas était, en revanche, on ne peut plus clair. Pourtant, il tenait toujours la boule dans ses mains, ses sourcils si froncés que L pouvait voir la veine de sa tempe palpiter.
Corvault brisa le silence avec une question.
— Tu crois qu'j'ai quel âge, exactement ?
Il l'avait posée d'un ton qui se voulait sans doute neutre, mais qui laissait entrevoir la raison derrière son attitude singulière. C'était une question rhétorique, ou du moins L le supposait, ce qui ne voulait pas dire qu'elle ne méritait pas une réponse. Il fallait juste qu'il parvienne à choisir ses mots correctement.
Malheureusement, s'il avait possédé cette capacité par le passé, il n'était plus vraiment certain de l'avoir encore.
— J'ignorais qu'il y avait un âge pour apprécier ce genre d'objet.
Corvault le fusilla du regard.
— Ça te dérangerait de m'prendre au sérieux quelques secondes ? cracha-t-il. J'ai pas besoin d'un daron de substitution qui m'amène des cadeaux quand il revient de ses voyages d'affaires.
Sa prise sur la boule se resserra. L'espace d'un instant, L crut qu'il allait la briser entre ses doigts. Elle resta intacte, la neige factice tremblotant légèrement alors que Corvault tentait de maîtriser son trop-plein d'émotions.
— Ce n'était pas mon intention, admit L.
— Ouais, bah, c'est raté. Chaque fois qu'on se voit... J'ai l'impression d'avoir à nouveau douze ans. Genre, c'est mignon et tout, mais c'pas vraiment ce que je recherche.
L pencha la tête sur le côté, son œil ouvert fixé sur le visage de Corvault. Pour une fois, il était habillé plus chaudement, un manteau noir avec de la fourrure qui rappelait trop le sien pour que ce soit une coïncidence, et une écharpe dans ses couleurs, noir et violet. Ses pommettes, d'ordinaire si pâles, étaient rosies par le froid.
Force était d'admettre que, par sa taille, sa carrure, et même – bien que L ne lui aurait jamais dit – son caractère, Corvault semblait bien plus jeune qu'il ne l'était. Le fait qu'il parvenait malgré tout à s'affirmer témoignait de son habileté et de son don pour diriger et planifier.
Ça ne voulait pas dire que son apparence ne le complétait pas. De toute évidence.
— C'est-à-dire ?
Corvault fit la moue.
— De quoi ?
L se retint de sourire. Ce n'était pas le moment.
— Qu'est-ce que tu recherches ?
Visiblement, Corvault s'attendait à tout sauf à être questionné sur ce sujet. Son visage se décomposa, l'agacement laissant rapidement place à l'embarras. Il recommença à faire tourner la boule entre ses mains, chaque secousse provoquant une nouvelle chute de particules blanches sur la figurine de tag-tag enfermée en son sein.
— C'pas important, ça, t'en fais pas, s'empressa-t-il de répondre. Je voulais juste mettre ça au clair. Mais, c'est quand même sympa d'avoir pensé à moi.
L se rapprocha de lui. En dehors de quelques miamiasmes qui traînaient près des ordures, la ruelle était vide, faiblement éclairée par l'ampoule vieillissante d'un lampadaire. Il neigeait toujours. Les flocons blancs formaient lentement une fine couche sur les épaules du manteau de Corvault et dans ses cheveux.
— Corvault, dit L, le plus sérieusement du monde. J'aimerais savoir, au moins pour mieux pouvoir me rendre utile.
Pendant un instant, Corvault sembla se tasser un peu plus, son menton à moitié disparu dans le col de son manteau, puis il se redressa d'un seul coup, les sourcils froncés, le regard déterminé.
— Si t'insistes, marmonna-t-il. Mais t'as pas intérêt à revenir dessus.
Il prit une grande inspiration, qu'il libéra en un long soupir. L se contenta, patiemment, de le regarder.
— J'veux que tu m'embrasses.
L entrouvrit les lèvres, se ravisa, recommença une seconde fois, se ravisa à nouveau. Les yeux de Corvault étaient rivés sur les pavés sous leurs pieds. L'extrémité de ses oreilles, déjà rose à cause du froid, prenait lentement une teinte cramoisie.
— Pardon ? dit L, à défaut de trouver mieux.
— T'as dit que tu voulais « te rendre utile » au lieu de m'amener des babioles. Tu mentais ?
Il avait été jusqu'à mimer les guillemets avec ses doigts. Dans d'autres circonstances, L aurait été vaguement amusé. À l'heure actuelle, il était surtout dubitatif.
— C'est ça que je veux, reprit Corvault.
Malgré sa gêne évidente, il n'avait pas l'air prêt à se démonter. Un comportement normal de sa part, comparé à l'incongruité de sa demande.
L hésita.
Il n'avait jamais pris le temps de réfléchir à ce genre de choses. Depuis que Zygarde l'avait quitté, il avait progressivement retrouvé le besoin d'exister avec d'autres êtres humains, de recevoir leur intérêt et leur affection, un sentiment qu'il ne ressentait plus, ou moins intensément après avoir perdu la mémoire. De là à contempler des relations plus sérieuses, en revanche...
Le plus déstabilisant restait le fait qu'il ne s'était jamais rendu compte des sentiments que Corvault semblait nourrir à son égard. Bien sûr, Corvault l'appréciait, et il l'appréciait en retour, mais de là à imaginer que Corvault voudrait entretenir ce genre de relation avec lui...
En voyant que L ne bougeait toujours pas, Corvault perdait peu à peu de sa superbe. Peut-être était-ce ça – la crainte qui se dessinait sur son visage, comme un pokémon de compagnie sur lequel on aurait crié dans un excès de colère – qui incita finalement L à agir.
Il se pencha, encore, de plus en plus, jusqu'à pouvoir déposer ses lèvres sur celles de Corvault dans un chaste baiser.
Avant qu'il ne puisse se redresser, Corvault agrippa le devant de son sweat à capuche d'une main ferme pour le maintenir où il était, et s'empressa d'approfondir. Il embrassait avec la fougue de l'acharné et l'impatience du débutant, même si L doutait qu'il en soit un. Ce devait être l'excitation d'enfin obtenir son dû qui le rendait maladroit.
La sensation d'une bouche contre la sienne n'était pas désagréable. Les lèvres de Corvault étaient froides de prime abord, mais le contact prolongé les réchauffait tous les deux. Sa langue semblait brûlante quand il les entrouvrit pour tenter de la glisser entre celles de L.
L l'attrapa par l'épaule pour le repousser enfin. Corvault le laissa faire, quand bien même, à en juger par ses pupilles dilatées et ses joues empourprées, il n'en avait clairement pas l'envie.
Il tenait toujours la boule à neige dans sa main libre. La vraie neige, celle qui ne tarissait pas, recouvrait ses cheveux d'une fine couche, comme le glaçage sur un gâteau. Cette comparaison, sortie du fin fond de sa mémoire, là où se cachait le peu de souvenirs qu'il lui restait, acheva d'extirper L de sa torpeur.
— N'allons pas... trop vite, dit-il.
Loin de s'en offenser, Corvault lui accorda un sourire narquois qui dévoilait tout juste la pointe de ses canines. Ses doigts tirèrent légèrement sur le col de L avant de le libérer pour de bon.
— Tu veux m'emmener dîner d'abord ? demanda-t-il avec un plaisir non dissimulé. Si ça peut enfin te convaincre de passer la nuit à l'agence...
Autour d'eux, la neige n'en finissait pas. Les miamiasmes sauvages s'étaient réfugiés dans les bennes à ordures pour s'y tenir chaud. L laissa retomber sa main de l'épaule de Corvault et contempla la possibilité d'accepter d'être hébergé.
Seulement pour un soir. Rien de plus.
— Si ça ne risque pas de déranger, dit L du bout des lèvres.
Il fit mine d'ignorer la lueur triomphante dans les yeux de Corvault.
— Bien sûr que ça me dérange pas, déclara-t-il, et j'en ai rien à carrer de ce qu'en pensent les autres. Tant que tu es là...
Ses propres mots semblèrent le prendre par surprise. Il piqua un fard, puis se reprit, comme un couafarel qui s'ébroue. L se détendit un peu.
Quoi qu'il puisse arriver entre eux, Corvault restait quelqu'un en qui il voulait garder confiance. C'était ce qui comptait le plus. Si cela devait impliquer d'explorer des sentiments auxquels L ne pensait plus...
Corvault leva la boule à neige devant son visage pour l'observer à nouveau de plus près. Il la retourna, les flocons artificiels imitant ceux qui tombaient du ciel au-dessus d'eux, pour finir leur chute sur le tag-tag immobile.
— N'empêche... C'est quand même un joli cadeau.
Sa satisfaction était communicative. L ne pouvait que supposer à quel point elle était liée à leur court baiser plutôt qu'à l'objet en lui-même. Cela n'avait pas tant d'importance, à bien y réfléchir.
Surtout, il n'avait pas réellement envie de soulever la question.
Il s'en tint à suivre les pas soudain guillerets de Corvault jusqu'à l'agence. Il se soucierait du reste plus tard, si tant est qu'il y ait quelqu'un dont il devait se soucier. Un baiser était un baiser, pas une promesse.
Du moins, c'était ce dont il essayait de se convaincre.
